‹ L'Irlande sociale, politique et religieuse (volume 4)Chapitre 29 sur 126 · PREMIÈRE PARTIE, CHAP. I. 2O · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE, CHAP. I. 2O

lions ne sont pas seulement pauvres , ils sont indigents. Outre ces trois millions de pauvres, il y a encore des millions de malheureux, qui, ne mourant pas de faim, ne sont pas comptés.

L'auteur de ce livre, auquel de pareils témoignages auraient pu sans doute paraître suffisants, a pourtant voulu voir de ses propres yeux ce que sa raison hésitait encore à croire. Deux fois, en i835 et en 1837, il a, en parcourant l'Irlande, visité exprès les contrées où la famine a coutume de sévir avec le plus de violence, et il a vérifié les faits. Racontera-t-il ici tout ce qu'il a vu ? non. Il y a des infortunes qui sont tellement au-dessus de l'humanité , que la langue humaine n'a point de mots pour les traduire (1). Et puis, s'il lui fallait rappeler ici les scènes de deuil et de désolation dont il a été le témoin ; répéter les hoquets et les cris de désespoir qu'il a entendus; s'il lui fallait redire ce qu'il y a de douleur dans la voix d'une pauvre mère refusant un peu de pain à ses enfants affamés; et si, au milieu de ces misères extrêmes, il lui fallait peindre l'insultante opulence qu'étale le riche à tous les yeux ; l'immensité de ses domaines, où la main de l'homme a créé des eaux factices, des vallées, des collines artificielles; la magnificence de son palais, que soutiennent des colonnes du plus beau marbre de la Grèce ou de l'Italie , et que l'or d'Amérique, la soie de France, les tissus de l'Inde, décorent à l'envi ; le splendide toit destiné aux valets ; la demeure plus superbe encore des chevaux ; toutes les merveilles de l'art, toutes les inventions de l'industrie, et toutes les fantaisies de la vanité sont accumulées dans ce lieu, où /e maître ne daigne

2IO JMISKRE DU PEUPLE EN IRLAHDE.

même pas résider, et où il n'apparaît que de loin en loin; la vie somptueuse et indolente de ce riche, qui ne sait rien des misères dont il est Fauteur; qui ne les a jamais regardées ; qui n'y croit pas ; tire des sueurs du pauvre 5oo,ooo francs de rente ; dont chaque jouissance insensée ou superflue représente la ruine ou l'indigence d'un malheureux; qui donne chaque jour à ses chiens le repas de cent familles, et laisse mourir de faim ceux qui lui font cette vie de luxe et d'orgueil; s'il fallait que Fauteur de ce livre rappelât ici les impressions sinistres que lui a fait éprouver la vue de tels contrastes , et les terribles questions que de telles oppositions ont soulevées dans son esprit, il sent que la plume tomberait de ses mains , et il n'aurait point le courage d'achever la tâche qu'il veut accomplir.

Page 1