‹ L'Irlande sociale, politique et religieuseChapitre 1 sur 333 · II NOTICE · texte numérisé non relu

II NOTICE

indifléi'ent, presque toujours absent du pays, méprisant ses colons comme des êtres inférieurs par la race et séparés de lui par la religion ; et ceux-ci, domptés, mais non soumis, lui rendant la haine pour le mépris. J'ai tâché de peindre celte société singuhère, qui forme en quelque sorte deux sociétés distinctes entremêlées et jamais confondues, dont l'une était liguée pour l'oppression et l'autre pour la révolte : la première dominant au moyen de lois réguHéres et iniques; au sommet, une Éghse imposée, un parlement corrompu, un gouvernement mis au service des intérêts du riche et des passions du sectaire; et en bas, pour sanction du droit, le juge, le constable, le soldat et le bourreau; et, en face de cette société officielle et tyrannique, la terrible confédération des opprimés, couvrant l'Irlande de ses trames mystérieuses, ourdie dans l'ombre et ne se révélant que par les coups de foudre de sa formidable justice; opposant ses lois aux lois, ses arrêts aux arrêts des juges; frappant les personnes et les choses, et entretenant une perpétuelle terreur dans l'âme de ceux dont elle ne prenait pas la vie. J'ai exposé enfin les conséquences d'une telle anarchie : Le développement progressif des haines et des vengeances, l'insécurité de la vie et de la propriété, la disparition des propriétaires et des capitaux, l'accumulation de toutes les causes de ruine, et en somme la création de deux choses spéciales à l'Irlande : l'une, qui est un type de misère sociale inconnue ailleurs; la seconde, une certaine nature de crimes atroces qui ne se rencontre dans les annales d'aucun autre peuple.

Après avoir dépeint la tyrannie des Anglais en Irlande, j'ai signalé le point d'arrêt de cette oppression, et exposé comment l'Angleterre a entrepris de guérir les plaies qui sont son ouvrage : et d'abord conuuent, par des réformes successives et notamment par la grande émancipation de 1829, l'Irlande a été tirée de l'abîme où elle était plongée, affranchie des lois pénales qui l'avaient tenue sous le

SiJR L'ÉTAT rUÉSENt DE L'IRLaNDE. m

joug, appelée peu à peu à la jouissance des droits civils et politiques par le bienfait des institutions qui sont inhérentes à la constitution anglaise. J'ai nriontré cette réforme s'accomplissant non-seulement sous l'influence de nouveaux principes, mais encore avec l'aide d'un homme, qui, à lui seul, a été pendant quarante ans la première institution de son pays; que l'Irlande a perdu mais non oublié^; d'un homme grand pendant sa vie, et destiné à devenir plus grand encore après sa mort.

Il y a vingt ans que j'ai fait cette peinture. Le tableau estil toujours vrai? en quoi est-il le même aujourd'hui? en quoi est-il différent? Beaucoup de choses sont encore ce qu'elles étaient; d'autres ont changé. Lesquelles sont restées semblables? lesquelles sont différentes?

Je voudrais indiquer ici ce qui, dans le livre publié en 1859, demeure une peinture fidèle du présent, et ce qui doit en être effacé ou modifié comme représentant un passé différent ou aboli.

Mais, d'abord, il est arrivé dans l'état social de l'Irlande un accident extraordinaire, inouï, dont il ne se trouverait peut-être pas un exemple analogue dans un autre pays, et qui avant tout demande à être expliqué.

En 1841, la population de l'Irlande était de 8, 175,000 habitants; en 1861, elle n'est plus que de 5,764,000. C'est le chiffre officiel du dernier recensement. L'Irlande a donc aujourd'hui 2,410,000 habitants de moins qu'elle n'avait il y a vingt ans.

Et ce ne sont pas seulement, remarquez-le bien, 2,41 0,000 âmes qui manquent à la population irlandaise. Suivant le cours naturel des choses, et en adoptant les bases d'après

* OConnelt est mort le 16 mai 1847; en ce moment, une souscription nationale pour rétablissement d'un monument qui sera élevé à la niéiiioire d'O'Connell se recueille dans toute l'Irlande. Malgré la détresse du pays, qui est extrême cette année, plus de 120,000 francs sont déjà souscrits. (Janvier 1863.)

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