IV NOTICE
lesquelles les commissaires anglais du recénsemeufout coutume d'élablir leurs calculs *, cette population aurait dû, dans le cours de vingt ans, s'accroître de un à deux millions, qui, ajoutés au chiffre de 8,175,000 existant en 1841, auraient produit un chiffre d'environ lOmilHons en 1861. Le déficit n'est donc pas de 2 millions et demi, mais en réalité de 5 millions '\
Quelle a pu être la cause d'une pareille dépopulation? Quel fléau s'est abattu sur ce malheureux pays pour anéantir ainsi en masse la moitié de ses habitants? quel nouvel Attila a promené sur les champs de l'Hibernie et tur ses pauvres cabanes la faux de la destruction et de la mort? et si de telles ruines ne viennent pas des hommes, quel en est donc l'auteur?
LA FAMFNE EN IIîLANDE
C'est aujourd'hui en Irlande une espèce de lieu commun que la principale cause de ses maux vient d'un excès de population, et qu'il faut, 'par tous les moyens possibles, tendre à la diminuer. Le temps est cependant encore peu éloigné où tout l'effort de l'aristocratie irlandaise était de l'accroître. Il n'y avait pas de propriétaire, en Irlande, qui ne s'efforçât de multiplier sur son domaine le nombre de ses tenanciers. Outre que cet accroissement flattait son orgueil en étendant son influence, il augmentait aussi ses revenus. La fécondité singulière d'un tubercule entré au dix-huitième siècle dans la culture européenne étaitvenuc favoriser cette disposition. La pomme déterre a, en effet, ce caractère par-
• Voir, à la (in de la Notice, note de la p. iv, '
- Voir iàid.
SUR I/ETAT PRESENT DE L'IllI.ANDE. v
ticulier que, sur un espace de terre donné, elle produit une somme d'aliments humains proportionnellement beaucoup plus grande que tout autre fruit du sol. Le plus petit champ ensemencé en pommes de terre fournissait ainsi, au misérable qui l'occupait, de quoi vivre, en même temps que le surplus de son travail était consacré à payer la rente due au propriétaire. Sous l'influence de ce système, la population irlandaise se multiplia à l'infini ; la terre d'Irlande fut divisée en une infinité de parcelles, toutes soumises à la même culture. Le propriétaire irlandais vit ainsi pulluler sous sa main des fermiers, des électeurs et des clients*; le sol fut mutilé, broyé, réduit en poudre; chaque grain dessable représentait une famille, une rente, un patronage. Mais telle était la conséquence économique d'un tel système, que désormais l'exislence de tout un peuple dépendait exclusivement d'une racine.
Un jour vient où cette racine, seul aliment de 8 millions d'hommes, est atteinte d'une maladie qui la fait mourir, ou la rend malsaine pour ceux qui s'en nourrissent. C'était en 1845. Un cri s'élève dans toute l'Irlande, répété dans toute l'Angleterre, et dont l'écho retentit dans le monde entier : la pomme de terre est malade en Irlande... Ce cri voulait dire : l'Irlande va mourir de faim. Pourquoi ce cri? pourquoi cette conséquence?
En même temps que le fléau frappait l'Irlande, il atteignait aussi l'Europe et l'Amérique elle-même ; la maladie de la pomme de terrq se déclarait au même moment en Itahe, en Espagne, en France, en Belgique, en Danemark et dans la Nouvelle-Ecosse. Mais pour tous ces pays, où la pomme de terre n'est que l'un des moyens d'existence du peuple, ce n'était qu'un événement fâcheux; pour l'Irlande, qui n'a pas d'autre aliment, c'était la plus affreuse calamité. Non que la pomme de terre soit le seul produit de
^ Voir, à la suite de la notice, à la note de la page v, l'exemple cité par M. Senior.
Yi NOTICE
l'Irlande : l'Irlande est féconde en céréales et en fruits de toutes sortes. En 1846, année de la famine, l'Irlande avait, en céréales, une magnifique récolle. Mais, comme l'écrivait sir W. Routh, commissaire général du gouvernement anglais, à M. Trevelyan, principal secrétaire pour l'Irlande, le l^'^ janvier 1846 : « Le blé, l'orge et l'-avoine ne sont pas considérés par le peuple comme des aliments. » (Wheat, oats and barley are not considered as foodby thepeople)^ L'Irlande vit de pommes de terre et vend son blé pour payer la rente du propriétaire^. Il est remarquable qu'au moment même où la famine éclatait en Irlande par la maladie des pommes de terre, l'exportation des céréales d'Irlande en Angleterre se poursuivait comme par le passé. Je trouve dans les rapports officiels de la douane britannique les chiffres qui suivent :
« Importation d'Irlande en Angleterre, du 5 juillet 1845 au 5 janvier 1846 (précisément à l'époque où le fléau a commencé à sévir) :
Blé '223,116 quarters.
Orge 60,863 —
Avoine 703,514 —
Farine i]o blé 605,917 c^s.
Farine d'avoine 452.144^ —
Des rapports séparés sur chacun des mois qui suivent pendant toute l'année 1846, l'année de la grande famine, constatent la même proportion dans l'exportalion qui se fait d'Irlande en Angleterre*.
* Documents parlementaires, 1846, t. XXXVII, p. 57, au mot potalo-crop.
2 . , . Tliey are usually grown as means of payment of llie rent. Id. s Bulletin du 27 janvier 1846, signé de l'inspecteur général des douanes, W. Irving.
* Voir rapports du 23 février 1846.
— du 4 mai id.
— du 3 août id.
Documents parlementaires, 1846. — Wheat barley and oats, wheat-
SUR L'ÉTAT PRESENT DE L'IRLANDE. vu
Il est donc rigoureusement vrai de dire que la population irlandaise peut mourir de faim au sein de la plus grande abondance.
Cependant le cri d'alarme poussé en Irlande a retenti au sein du parlement anglais. A ce cri les animosités et les haines font silence, la pitié prend dans les âmes la place du ressentiment, la barrière qui séparait les partis s'abaisse... Peel et O'Connell, ces deux adversaires de trente années (les jours de l'un et de l'autre étaient, hélas! comptés!), se donnent la main ! une seule voix retentit sous les voûtes de Westminster-Hall, répétée au dehors par les mille échos de la presse et entendue dans tous les rangs de la société anglaise : Secours à r Irlande! La compassion est universelle; elle paraît sincère : l'Angleterre et l'Irlande ne sont-elles pas sœurs? Un moment, du moins, elles croient l'être. Et comment l'une, robuste et pleine de vie, n'irait-elle pas au secours de celle qui périt? L'Angleterre est la nation la plus civilisée du monde, et en possession du gouvernement le plus sage et le plus éclairé : quelle plus grande occasion trouvera-t-elle jamais d'employer ses lumières et sa puissance ?
Cependant il existe une tâche supérieure à la science et à la force du gouvernement le plus habile et le plus sage : c'est de nourrir huit millions d'hommes privés tout à coup du seul moyen d'alimentation qui les faisait vivre. Le parlement vote des lois d'urgence; mais la faim est plus prompte et plus pressante encore que les lois : pendant que tout se prépare en Angleterre, on meurt en Irlande.
A peine averti, le gouvernement anglais ordonne l'achat en Amérique de 100,000 quarters de maïs au prix de 2,500,000 francs ^ quantité jugée suffisante pour nourrir 500,000 personnes pendant trois mois. Mais, pendant que
flour and oat meal imporled inlo Great Britain from Ireland. T. XLIV, p. 547.
' Le quaiier représente 2 hectolitres 90 litres.
vr? , NOTICE
les vaisseaux traversent l'Atlantique, on meurt en Irlande. 100,000 livres sterling (plus de 2,500,000 francs) sont votées par le parlement pour l'établissement en Irlande d'ateliers de travail dont on veut couvrir l'Irlande K Mais, pendant queles ateliers s'organisent, la famine sévit. Les malheureux qu'on appelle au travail sont déjà languissants, épuisés par le jeûne, et, quand on les met à l'œuvre, la pioche tombe de leurs mains. Comment, d'ailleurs, créer des ateliers de travail qui contiennent un peuple entier? « Pourra-t-on, écrivent les commissaires, à l'aide de ces travaux, faire face aux besoins qui vont se produire? cela est douteux; mais il le faut, ou la mort par la faim va être le résultat ^ »
De novembre 1845 à février 1846, il est dépensé en secours 852,000 livres sterling (plus de 21 millions de francs), et cependant la famine sévit en Irlande^. Les magasins d'approvisionnement pour l'armée d'Irlande sont mis à la disposition des pauvres, et la famine suit son cours*.
Je n'essayerai^oint de peindre les scènes de deuil qui ont alors désolé la pauvre Irlande, et dont ce malheureux pays, accoutumé à tant de douleurs, a été lui-même étonné. J'ouvre seulement les rapports officiels transmis au gouvernement par les commissaires spéciaux qu'il avait envoyés sur les lieux pour y suivre la marche du fléau et pour lui en rendre compte, et j'y vois comment une population attaquée par la faim procède dans sa lutte contre la mort.
D'abord, le pauvre Irlandais se réduit à deux maigres repas par jour; puis, quand le cercle de la misère se resserre, il n'en fait plus qu'un. Les enfants sont les plus difficiles à régler; ils ne respectent pas la limite imposée par
* Voir séance du parlement du 9 mars 1846.
- Commissioners of inquiry into the failure of potato crop du 20 janvier 1846, p. 35.
5 Voir Documents parlementaires, 1846, vol. XXXVII, p. 41, v potalo crop. •
* Fbid.
SUR L'ETAT PRESENT DE L'IRLANDE. \x
la disette et anticipent sans cesse sur la réserve du lendemain. Ici connmencent les grandes souffrances. Quelquesuns meurent tout de suite, ce sont les privilégiés ; le plus grand nombre tombe malade pour mourir un peu plus tard , quelquefois longtemps après , des maladies de la faim. C'est une erreur de croire que la famine tue aussit(H ceu.x qu'elle doit priver de la vie : hélas! l'effet du mal n'est pas si prompt! et la mort, quoique certaine, est plus lente à venir. La fièvre, la dyssenlerie, le typhus, les inflammations des intestins, voilà le premier effet de la famine : des maladies lentes et cruelles, que crée et que développe une mauvaise nourriture ou l'absence de tout aliment. Et ce qui est triste encore dans ces temps de grande calamité publique, c'est la facilité de contagion de ces maladies funestes, qui engendrent un mal pire peut-être que celui dont elles sont nées. Que, dans les maisons de secours qui se sont ouvertes, que, dans les ateliers de travail, où tant d'infortunés se pressent, un seul apporte le germe fatal de l'une de ces maladies contagieuses, et lous périssent! L'Irlande a été couverte de ces scènes de désolation et d'horreur.
Tous ceux dont les yeux ont rencontré ce spectacle disent que jamais peuple soumis à une pareille épreuve ne fut tout à la fois si malheureux et si résigné. Cette résignation morne avait pourtant une limite : « Je puis, disait héroïquement un cuUivatcur énergique du comté de Clare, supporter la faim et me résoudre à mourir; mais mes enfants? A cette pensée, mon cœur se brise et ma tête s'enflamme!»
Maintenant faut-il s'étonner des mouvements de désespoir et de violence auxquels s'abandonnèrent quelques-uns de ces infortunés? Faut-il s'étonner des émeutes qui ont éclaté à Kilkenny, à Listovvel, à Dungarvan, à Sligo, à Castlkommel? Un jour, voici une procession de ces malheureux qui s'avance précédée d'un drapeau noir. Quelle police osera réprimer une pareille émeute, et ensanglanter ce dra-