VIT
Corruption du parlement d'Irlande.
La réforme parlementaire était repoussée ; et cependant la corruption de ce parlement était extrême. Les communes se composaient de trois cents membres : s'il eût fallu corrompre trois cents députés indépendants, la tâche eût été difficile et onéreuse ; mais, sur ce nombre, la plupart n'étaient que des créatures de l'aristocratie; plus de deux cents étaient nommés par des bourgs pourris appartenant soit à des lords, soit à de riches propriétaires, membres eux-mêmes de la chambre des communes; de sorte qu'il suffisait d'en acheter quelques-uns pour les avoir presque tous ^; un seul disposait quelquefois de vingt bourgs.
Il y avait deux manières d'acheter les membres des communes : les emplois et les pensions. La première était le mode honorable de se vendre ; le gouvernement avait à sa disposition une foule de charges. Quand il n'en avait pas un nombre suffisant, il en créait de nouvelles; lorsque les emplois existants n'étaient pas assez rétribués, il en augmentait le produit^. A l'égard des petits offices de judica-
* Gordon, t. II, 286.
2 Plowden, t. 1,451.
ture et d'administration, qui n'étaient pas de nature à convenir à des représentants de la nation, on les vendait à qui voulait les acheter, et le prix provenant de ce commerce formait une ressource pour acheter des voix.
Quand la ressource des fonctions publiques était épuisée, on donnait des pensions sur le revenu irlandaise L'argent employé de cette manière était celui de la pauvre Irlande, qui fournissait ainsi à ses ennemis de quoi payer ceux qui la vendaient en se vendant eux-mêmes. Ces pensions, qui, en i756, n'étaient que de 44,000 liv. sterl. , s'élevaient, en 1793, à 120,000 hv. sterl., c'est-à-dire à 5,060,000 fr.2 Enfin, quand le gouvernement n'avait plus à sa disposition d'emplois publics à donner, et que le fonds des pensions était épuisé, il prenait dans le trésor public ce dont il avait besoin, sauf à occasionner un déficit dans les caisses de l'État. Il était rare qu'un vice-roi sortît d'Irlande sans y laisser un arriéré de 2 ou 300,000 liv. sterl. ^.
La corruption se pratiquait avec un incroyable cynisme. « On savait généralement, dit Gordon, dont le témoignage n'est pas suspect, qu'on payait la majorité *. — Osez nier cette corruption! » s'écrie Grattan au sein même du parlement corrompu, et nulle voix ne le contredit. Quelquefois, après avoir remarqué une forte opposition dans le parlement, on était tout étonné de la voir s'évanouir subitement; ce qui arriva en 1765, à l'occasion du bill relatif à l'exportation des grains. C'est que, les opposants ayant pris une attitude alarmante, on en acheta tant qu'on put. « Aussi, disait le docteur Lucas, on sait bien ce qu'ont coûté à la
* Plowden, 1. 1, '5hQ.— In famous pensions to infamous men, dit Grattan, le 12 octobre 1779. V. t. I, p. '2ô, Speeches. — Le gouvernement avait aussi des fonds secrets. Y. Plowden, t. I, 452.
'^ Plowden, t. I, 5'i5. — Gordon, t. 11, p. 243 et 330. — Sujet de déclamation pour les patriotes, dit cet historien. 5 V. Plowden, t. I, p. 404, 455, 441, 449, 457, 478, 497, 545.
* Gordon, t. II, p. 307.