DEUXIÈME PARTIE
n'excitent en général que peu d'attention et d'intérêt.
Je ne sais, du reste, lequel est le plus triste à voir, de la demeure abandonnée ou de celle qu'habite le pauvre Irlandais. "
Qu'on se représente quatre murs de boue desséchée, que la pluie, en tombant, rend sans peine à son étal primitif; pour toit un peu de chaume, ou quelques coupures de gazon ; pour cheminée, un trou grossièrement pratiqué dans le toit, et le plus souvent la porte même du logis, par laquelle seule la fumée trouve une issue; une seule pièce contient le père, la mère, l'iiïeul, les enfants; point de meubles dans ce pauvre réduit : une seule couche, composée ordinairement d'herbe et de paille, sert à toute la famille. On voit accroupis dans l'âtre cinq ou six enfants demi-nus, auprès d'un maigre feu, dont les cendres recouvrent quelques pommes de terre, seule nourriture de toute la famille ; au milieu de tous gît un porc immonde, seul habitant du lieu q'u soit bien, parce qu'il vit dans l'ordure. La présence du porc au logis semble d'abord, en Irlande, un indice de misère; il y est cependant un signe de quelque aisance. Et l'indigence est surtout extrême dans la cabane qu'il n'habite pas'.
iNon loin de la chaumière s'étend un petit champ d'un acre ou d'un demi-acre; il est semé de pommes de terre; des rangées de pierres entassées les unes sur les autres, et parmi lesquelles croissent des ajoncs, lui servent de clôture.
Cette demeure est bien misérable; cependant, ce n'est point celle du pauvre proprement dit. On vient de décrire l'habitation du fermier irlandais et de l'ouvrier agricole.
* Le recensement .delà popula'ion, publié en 1851, constate qu'à cette époque il y avait en Irlande 13:), 5 9 cabanes faites en lerre détrempée (mud cabiii), ne contenant qu'une seule pièce pour tous les membres de la lamille, de tout âge et de tout sexe. — Agricullural statistics [Ireland], 18G0. [Note de la septième édition, 1802.)
222 L'IHLANDE.
J'ai dit qu'au-dessous des grands il n'y a point de petits propriétaires, et au-dessous du riche opulent, rien que des pauvres; mais ceux-ci sont misérables à des titres différents, et avec des nuances que je voudrais pouvoir indiquer.
Tous, étant pauvres, n'emploient pour se nourrir que Taliment le moins cher dans le pays, les pommes de terre (1); mais tous n'en consomment pas la même quantité : les uns, et ce sont les privilégiés, en mangent trois fois par jour; d'autres, moins heureux, deux fois; ceux-ci, en état d'indigence, une fois seulement; il en est qui, plus dénués encore, demeurent un jour, deux jours même, sans prendre aucune nourriture (2).
Cette vie de jeûnes est cruelle; et pourtant il faut la subir, sous peine de maux plus grands encore. Celui qui fait un repas de plus qu'il ne peut, et jeûne une fois de moins qu'il ne doit, est sûr de n'avoir pas de quoi se vêtir; et encore cette prudence, cette résignation à souffrir sont souvent stériles.
Quel que soit le courage du pauvre cultivateur à supporter la faim, pour faire face à d'autres besoins, il est en général nu ou couvert de haillons transmis dans la famille de génération en génération (5).
Dans beaucoup de pauvres maisons il n'y a qu'un habillement complet pour deux individus ; ce qui obhge presque toujours le prêtre de la paroisse à dire plusieurs messes le dimanche. Lorsque l'un a entendu la première messe, il revient au logis, quitte ses vêtements et les donne à l'autre, qui va aussitôt assister à la seconde.
J'ai vu rindien dans ses forêts et le nègre dans ses fers, et j'ai cru, en contemplant leur condition digne de pitié, que je voyais le dernier tecme de la misère humaine : je ne connaissais point alors le sort de la pauvre Irlande. Comme rindien, l'Irlandais est pauvre et nu; mais il vit au milieu d'une société qui recherche le luxe et honore la richesse. Comme l'Indien il est dépourvu du bien-être matériel que