DEUXIEME PARTIE
Au mois de février dernier (1858), la presse française enregistrait ce cri annuel de la misère irlandaise, et disait le nombre des personnes qui, en un seul mois, étaient mortes de faim. Soit égoïsme, soit humanité, beaucoup se plaisent à penser que les récits qu'on fait de l'indigence irlandaise sont empreints d'exagération; et pour eux le mot famine^ dont on se sert pour peindre les angoisses de l'Irlande, n'est qu'une expression métaphorique qui signifie une excessive détresse, et non le terme propre pour exprimer l'état de gens réellement affa.nés, et mourant faute d'aliments.
C'est surtout en Angleterre qu'on aime à se tenir dans cet état de doute, dont il est cependant bien aisé de sortir.
En 1727, il y a environ cent ans, le [irimat Boulter écrivait d'Irlande, où il était le principal agent du gouvernement anglais :
« Depuis mon arrivée en ce pays (en 1725), la famine n'a presque pas cessé parnù les pauvres. La cherté des grains était tt^lle l'année dernière, que des milliers de familles ont été obligées de quitter leurs demeures pour alter chercher leur vie ailleurs. lien a péri par centaines « many hundred « perished (1) »
Comme on demandait , en 1 832 , à l'évêque Doyle, quel était dans l'Ouest l'état de la population : « Ce qu'il a toujours été, répondit-il; on y meurt de faim comme de coutume, People are perishing as muai. » (2)
En 1817, des fièvres, causées par l'indigence et la faim, atteignirent en Irlande un million cinq cent mille individus, dont soixante-cinq mille périrent, et l'on a calculé que. en 1826, le vice des aliments occasionna vingt mille maladies (5).
Lors de la grande enquête faite, en 1835, par le gouvernement anglais sur l'état social de l'Irlande, la question suivante fut adressée par les commissaires à leurs correspondants dans chaque paroisse :
« Avez-vous connaissance de quelque décès arrivé depuis
les trois dernières années, et dont un besoin urgent ait été la cause?.))
Et l'enquête constate une foule de morts, que la privation d'aliments a seule occasionnées. Ici, ce sont des malheureux que la faim a manifestement tués; là, des infortunés dont elle a hâté la mort. Ceux-ci périssent d'un long épuisement; ceux-là tout à la fois de maladie et de faim (4).
Ce serait un travail douloureux à faire, que de dépouiller toute celte enquête, qui comprend dix volumes in-folio, dont quelques-uns ont plus de neuf cents pages ; dont chaque page, chaque ligne, chaque mot, constatent une misère irlandaise, et où pourtant toutes les misères de l'Irlande ne sont pas rapportées.
Les commissaires chargés de cette enquête mémorable, estiment qu'il y a en Irlande près de trois millions d'individus qui chaque année sont sujets à tomber dans un dénûment absolu (2) ; ces trois milhons ne sont pas seulement pauvres, ils sont indigents. Outre ces trois milhons de pauvres, il y a encore des millions de malheureux qui ne mourant pas de faim ne sont pas comptés ^
L'auteur de ce hvre, auquel de pareils témoignantes auraient pu sans doute paraître suffisants, a pourtant voulu voir de ses propres yeux ce que sa raison hésitait encore à croire. Deux fois, en 1855 et en 1837, il a, en parcourant l'Irlande, visité exprès les contrées où la famine a coutume de sévir avec le plus de violence, et il a vérifié les faits. Racontera-t il ici tout ce qu'il a vu? non. Il y a des infortunes qui sont tellement au-dessus de l'humanité, que la langue humaine n'a point de mots pour les traduire (3). Et puis,
* Depuis que ceci a été écrit, l'Irlande a été le théâtre d'une famine plus affreuse qu'elle n'en avait jamais éprouvée : celle des années 1846 et 1847. Voir, sur ce sujet, la notice jointe à la septième édition. Chaque année, la question de la famine ou de la disette continue à se poser. Celle de la misère du plus grand nombre ne se pose pas ; elle est résolue d'avance. {Note de la septième édition, 1862.)