‹ L'Irlande sociale, politique et religieuseChapitre 15 sur 333 · VI · texte numérisé non relu

VI

L ANf.I.ETERP.E DEVRAIT PRENDRE SON PARTI DE RECONNAITRE QUE l'iRLANDE EST UN PAYS CATHOLIQUE

Plus je recherche les causes de l'agitation singulière qui continue à troubler l'Irlande, plus je demeure convaincu que l'une des principales est l'anarchie religieuse qui y est établie par la loi môme. C'est l'établissement officiel de l'Église protestante dans un pays qui est profondément catholique, et le payement de ce culte imposé à ceux même qui ne le professent pas. De quelque prétexte que l'on colore le maintien d'un pareil établissement, il n'a et ne peut avoir,

* \. noie de la pagexu.

XLii NOTICE

aux yeux du peuple, d'autre sens que celui d'être une en-j treprise permanente contre sa religion. Lui demander de s'associer à une telle entreprise, lui paraît une injure ; l'y! forcer est une \iolence ; la continuité de cette violence I est une persécution.

Un grand nombre de ceux qui disent que de nos jours, l'Irlande n'est point persécutée sont, je n'en doute pas,; sincères. Ils croient qu'elle est heureuse et libre, parce quei désormais elle ne subit ni la violence des soldats de Crom-i well, ni la tyrannie quotidienne des lois pénales. Mais les persécutions varient suivant les temps. Il en est qui, moinsj sévères de leur nature, blessent aussi vivement, parce que! les mœurs adoucies des peuples les rendent plus sensibles. ; C'est encore au dix-neuvième siècle, pour le catholique d'Ir- ! lande, une peine cruelle que d'entendre proclamer chaque; jour par la loi à laquelle il est tenu d'obéir, la supériorité' du culte religieux que sa conscience lui défend de recon-; naître; d'entendre ainsi déclarer vérité légale, ce qui pour; lui religieusement est le mensoiige ; de payer à l'Etat un! impôt destiné à rétribuer des ministres que la loi déclarai les ministres de l'Église d'Irlande, et qui pour lui ne sont que les apôtres de l'erreur.

La supériorité légale d'un culte sur un autre se comprend , encore sans se justifier peut-être, lorsque celui en faveur du- : quel elle est établie est la rehgion de la majorilé. Mais ce qui ' ne se justifie ni ne se comprend, c'est le culte de quelquesuns, établissant solennellement sa prééminence légale sur la religion de tous. A l'oppression se joint ici l'insolence. ]

Lors de la mort récente d'un prélat anglican, d'ailleurs j fort respectable par ses vertus *, on calculait que, pendant] le cours de sa longue carrière ecclésiastique qui n'avait pas j durémoinsde soixante-cinq ans, il avait reçu en traitements j attribués à ses diverses fonctions religieuses environ 19 mil- ;

Lord Berosford. mort arcliovêqup d Ârmapli lo 0 août 1862. j

SUR I/ETAT PRESENT DE L'IRLANDE. xuu

lions de francs, c'est-à-dire en moyenne chaque année près de 500,000 francs : payés par un pays catholique, et par une population pauvre !

Le recensement général de la population antérieur aux années de famine donnait pour résultat :

Population totale 7,945,000

Catholiques ....'. 6,427,000

Anglicans 852,000

Dissidents 642,000

Aujourd'hui, sur les 5,764,000 habitants auxquels l'Irlande est réduite, on compte :

' 4,490,000 cathohques, 678,000 anglicans, 596,000 dissidents de divers cultes.

On voit par les chiffres qui précédent qu*en changeant le total de la population irlandaise, la famine et Témigration n'ont pas modifié sensiblement la proportion des nombres afférents à chaque dénomination rehgieuse *.

C'est donc toujours la même minorité dont le culte s'impose au plus grand nombre.

On s'est imaginé que ce qui rendait l'ÉgUse anglicane une cause de trouble en Irlande, c'était l'existence de certains abus qui s'étaient attachés à son institution . Il y en avait deux qui notamment provoqua -eut de violentes critiques : l'un était les taxes de fabrique, levées par la paroisse protestante sur les catholiques pour lo service et l'entretien du culte anglican -; une loi du parlement a aboh cet impôt en 1835. L'autre abus, sujet à des attaques plus vives encore, était la dime que le ministre protestant percevait en nature sur la

* Voir, à la fin de la notice, la note de la page xliii.

* Cburch rates.

xLiv NOTICE

terre des ciîUivateurs catholiques, el dont le payement ébit ; Je sujet de continuelles querelles et de funestes collisions, j En i 838 le parlement a aboli la perception de la dîme en ; nature, et y a substitué un mode de payement, assurément^ moins vicieux, qui repose sur une rente conférée aux ministres de l'Eglise anglicane, et que les catholiques payent au| collecteur sous forme d'impôt. '

Ces réformes étaient sans contredit bienfaisantes. Cependant elles ont été à peu prés stériles. L'irritation que cause en Irlande l'établissement de l'Eglise anglicane ne s'est point calmée; et même, pour quiconque examine avec ! attention l'étal présent des esprits en ce pays, il est mani-i feste que jamais cette irritation n'a été plus vive qu'elle nej l'est aujourd'hui. Pourquoi? c'est qu'en détruisant la taxe; de fabrique et en réformant les monstrueux abus de la dîme, on a supprimé les accessoires d'une institution donti l'existence est le mal lui-même. Le mal c'est l'Eglise an-î glicane, imposée connne dominante à tout un peuple qui la! repousse et veut rester fidèle à son propre culte. I

Je viens de dire que les passions hostiles dont l'Eglisej anglicaneest l'objet n'ont jamais été plus vives, ni l'Irlandei plus agitée par ces passions. On se ferait difficilement eU: France une idée de la violence de la lutte qui divise en cej moment l'Irlande cathohque et l'Irlande protestante. A voir; le faible intervalle qui sépare les deux camps, et l'ardent i prosélytisme qui anime les combattants, on se croirait auj commencement du seizième siècle. Si ce n'est pas encore laj guerre, c'est l'état qui en est le plus proche. Dans la presse,] les controverses les plus irritantes; du haut de la chaire des! défis et des provocations mutuels : et jusqu'en rase cam-j pagne, des meetings où les champions de chaque culte' viennent, comme dans un tournoi, combattre pour leun cause, avec les passions populaires pour témoins et pourj juges ! Et ce sont là les luttes pacifiques. Il y a quelques! jours à peine, sans l'intervention des régiments anglais, la^

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capitale de i'Ulster, Belfast, aurait vu, dans ses murs, dégénérer en guerre civile les violentes aggressions mutuelles des catholiques et des protestants.

Il en est qui croient que l'Angleterre a depuis longtemps renoncé à convertir l'Irlande au protestantisme. Je le croyais moi-mêmeil y a vingt ans. En général ceux qui entretiennent cette opinion s'imaginent que les Anglais ne conservent en Irlande le principe de la prédominance anglicane que parce que c'est l'état de choses existant, et seulement parce que la désertion du drapeau protestant en face de l'Eglise catholique serait une blessure pour leur orgueil. Tel est peut-être le sentiment de beaucoup d'Anglais en Angleterre. Mais assurément tel n'est pas aujourd'hui celui des Anglais qui en Irlande représentent le parti protestant. Ce parti plus que jamais aspire à convertir l'Irlande. Et non-seulement il le tente, mais il l'espère. Il semble que cette espérance ait été ravivée par l'effet même des terribles catastrophes dont la famine de I8i7 a été l'origine, et qui, atteignant les plus pauvres, ont frappé les catholiques dans une plus grande proportion que les protestants ^ Jamais il n'a été fondé en Irlande plus d'écoles protestantes qu'il n'en est étabh aujourd'hui par les associations et les subventions individuelles. Jamais plus de bibles n'ont été distribuées, ni plus de temples éditiés.

Cette recrudescence de prosélytisme, qui enflamme le parti protestant en Irlande, s'est bien vue et se peut voir encore dans les écoles dites nationales.

Le gouvernement anglais a, il y a trente ans, conçu une pensée politique, qui ne manque assurément ni d'originahté ni de grandeur : c'est de fonder sur le principe de la tolérance religieuse un système d'éducation populaire commun à toutes les dénominations sans exclusion ni privilège pour aucune, suivant lequel les élèves sont réunis poin*

* Voir

, à la fin (le la notice, h\ noto de la page xi.iii.

XLVT NOTICE

recevoir l'enseignement des connaissances générales né- 1 cessaires à tous les hommes, et isolés les uns des autres ' pour l'instruction religieuse, quand une dissidence de culte les sépare; apprenant ainsi les lettres et les sciences d'un , instituteur commun, et la religion, chacun du maître de] son choix. C'est sur cette large base que repose l'établisse- j ment des écoles fondées en 1835. ^

Le gouvernement anglais a, dans le même esprit, établi en 18i6, sous le nom de Queen's Collèges (collèges de la | reine), des écoles supérieures destinées à recevoir des élèves de toutes les croyances, les catholiques comme les i protestants^, et où il espérait que la pratique d'un enseignement, exempt de bigoterie et'de partialité, ferait naître | chez les catholiques une confiance que l'université de Du- ; blin ne leur avait jamais inspirée. ;

Cependant celte confiance, les écoles supérieures ne \ l'ont jamais obtenue, et les écoles nationales, qui l'ont pos-| sédée quelque temps, sont menacées de la perdre.

Les écoles nationales avaient attiré à elles la population irlandaise sur la foi de l'impartialité promise par elles à tous les cultes. Malgré tous ses efforts pour se contenir etj se déguiser, le prosélytisme s'est laissé voir, et la défiance j est née. \

Un jour la population catholique d'Irlande a cru que| l'esprit dans lequel les écoles nationales enseignaient ses^ enfants était contraire à sa religion. Était-ce une défiance! chimérique? Les plus sages prélats de l'Irlande ne l'ont' pas pensé. Examinant à fond le système pratiqué dans les; écoles nationales, les évêques catholiques y ont cru voir lo ; plus dangereux de tous les enseignements. Il leur a semblé | que dans ces écoles, sur le terrain officiel et toujours af-i fecté de la neutralité, l'instruction s'v donnait aux enfants

* A Corkp, à Gahvay et à Relfnsr. sons lo ministère de sir P.oberl Pee).

SUR L'ÉTAT PRÉSENT DE L'IRLANDE. xlvii

dans un esprit tout, protestant. Par une méthode savante dont la lecture de la bible livrée sans commentaires aux élèves formait le fond, on paraissait n'avoir en vue que l'instruction; et par le travail continu des impressions et des idées on atteignait jusqu'à la foi. Le docteur Gullen, archevêque catholique de Dublin, dénonça le premier l'enseignement des écoles nationales, comme minant sourdement les bases sur lesquelles la foi cathoHque repose.

(( Il faut avouer, dit un écrivain protestant très-distingué, que le docteur Cullen a sainement interprété les principes, l'esprit et la pratique de l'Éghse catholique en ces matières. Les protestants et les catholiques placent sur des fondements très-différents les preuves du christianisme : les premiers sur le caractère divin de la Bible, indépendamment de l'Lglise; les seconds, recevant les saintes Écritures de l'Eglise elle-même, qui en est la seule dépositaire*. »

L'alarme fut aussitôt donnée par le clergé catholique d'Irlande. C'était en 1852 ; et dés lors, le coup mortel eût été porté aux écoles nationales, si, pour le prévenir, le gouvernement anglais ne se fût pas hâté de donner, pour l'avenir, aux catholiques irlandais les garanties d'impartialité qu'ils demandaient. Ces garanties qui ont amené un compromis et une trêve seront-elles longtemps efficaces? Et si elles sont de nature à contenter les cathohques, pourront-elles satisfaire de même les protestants? Un système si sage et si modéré s'imposera-t-il longtemps à tant d'ardentes passions?

Quand on songe du reste au lien étroit qui existe entre la religion et l'instruction, entre les lumières qui éclairent la raison et les principes qui fixent la foi, on s'étonne presque de l'entreprise qui a été faite de placer côte à côte sur

* Education in Ireland (1802), page 71. parle docteur Godkin, auteur de Christian government and Education in India; History ollreland, etc., etc.

xiviii NOTICE I

les bancs d'une même école des élèves appartenant à des j sectes diverses, pour leur apprendre les mêmes sciences j en leur laissant des croyances différentes. Il serait bien | surprenant que, prolestant ou catholique, celui qui en- j seigne et croit tenir dans ses mains la suprême vérité, ne; la laissât pas tomber également sur tous. Et comment sé-| parer, assez bien pour qu'ils ne se confondent pas, les élé-] ments généraux de l'instruction et les fondements particu-' jiers de chaque religion? i

Le succès d'une pareille entreprise se peut encore con-^ cevoir dans les pays où l'indifférence en matière de religion j offre à la tolérance sa triste garantie. Mais comment espérer] que, dans un pays où les passions rehgieuses les plus ar-' dentés sont déchaînées et où le prosélytisme sévit avec une] sorte de fureur, ces limites si délicates de l'impartialité nel seront pas dépassées? C'est cependant à cette condition' seule que le système des écoles nationales peut se main-î tenir.

Assurément on conçoit les excès mêmes auxquels se' laissent emporter dans la lutte les deux grands partis religieux qui divisent l'Irlande. Vue de haut, cette lutte, au| fond toute morale et intellectuelle, malgré ses violences, a' sa grandeur. Elle élève l'âme et la délasse du spectaclei monotone que présentent de notre temps la plupart des sociétés absorbées dans la contemplation et le culte des' intérêts matériels. Mais plus cette lutte est passionnée, plua il semble difficile que dans les écoles nationales une neutralité stricte soit observée en matière de religion. Nous avons; vu le prosélytisme protestant s'y égarer. Est-il seul lombôj dans l'excès? J'en doute. J'inclinerais plutôt à penser que,i dans ce pays, qu'enflamme la controverse religieuse, le$ catholiques n'échappent pas aux écarts dans lesquels lom-| bent leurs adversaires. Je le crois d'autant plus aisémen^ que je les vois aujourd'hui puissants. j

Il se passe cependant deux faits contemporains dont \à

SUR L'ÉTAT PRÉSENT DE L'IRLANDE. xux

vérilé me paraît bien établie, et qui sembleraient propres à disculper les catholiques de pareils écarts pour en reporter la charge sur leurs adversaires, b'une part il parait bien certain qu'aujourd'hui les protestants qui abjurent pour se faire catholiques' viennent des classes supérieures, et d'un autre côté que les catholiques qui se font prolestants appartiennent en général à la classe la plus basse et la plus pauvre .

Pour expliquer la conversion au culte catholique du prolestant riche et éclairé, qu'est-t-il besoin de supposer une autre influence que celle de son libre arbitre et de sa volonté? 11 n'en est pas de même du catholique ignorant et pauvre; et dans l'abjuration qu'il fait de son culte, il est plus naturel de rechercher l'influence illégitime à laquelle il a pu céder. 11 est certain que beaucoup d'enfants entrés dans les workhouses comme catholiques, ou comme enfants dont la religion était incertaine, en sortent prolestants. On en a porté le nombre à 10,000 annuellement, ce qui me paraît exagérée Mais ce qui est certain, c'est que, pendant les fatales années de la famine, un certain nombre de pauvres catholiques ont abandonné leur foi. Ces infortunés n'étant plus secourus par le prêtre qui avait été jusque-là leur appui et qui lui-même manquait de pain, ont rencontré quelque riche protestant dont la charité les a sauvés. A côté du château protestant où s'est abritée leur misère, ils ont trouvé une Éghse dans laquelle ils sont entrés et où ils sont restés. Terribles épreuves de la misère! Triste temps, où les tortures du corps et les angoisses de l'âme se mêlent; où le bienfait se confond avec la séduction; où la charité; cette douce sœur de la foi, semble devenir comphce de l'aposlasie!

Au milieu des passions qui l'animent, la population cn-

* Voir, piir ce point, M. Perraiid. Éludes contemporaine?, t. 11, p. r,01 .

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