DEUXIÈME PARTIE. ooô
pliie ; — Toi, In as l'organe de la liberié; — Toi, celui de la servitude. » Et quand ils ont ainsi palpé la tête des nations, attribué à l'une le génie de la guerre, à l'autre celui du com- ' merce ; quand ils ont proclamé la troisième propre à l'état aristocratique, la quatrième à la démocratie, ils s'arrêtent presque effrayés de leur puissance prophétique; car ils croient avoir décrété pour les peuples les arrêts solennels d'une inflexible destinée.
C'est surtout en Angleterre que j'ai entendu professer ces théories, et je ne m'en étonne point; car les Anglais, qui sont un grand peuple, ont le plus singulier orgueil de race qui ait jamais existé, et ils croient volontiers qu'il appartient à leur nature plutôt qu'à leurs institutions de les rendre une nation puissante, comme ces héros qui ont plus de foi dans leur destin que dans leur valeur.
Il ne m'est guère arrivé de parler à des Anglais de l'Irlande et de ses malheurs, sans entendre presque aussitôt cette objection : « L'Irlande se plaint d'être pauvre, mais que voulez-vous? Le travail donne seul la richesse, et il y a dans l'indolence et la paresse naturelles de l'Irlandais un obstacle invincible au travail, et par conséquent à la fin de ses maux. Jamais on ne verra l'industrie prospère en Irlande. On accuse l'Angleterre de tenir l'Irlande sous le joug : plainte insensée! Le caractère mobile de l Irlandais s'oppose à ce qu'il ait jamais des institutions libres. Impropre à la Hberté, pouvait-il rencontrer un sort plus heureux que de tomber sous l'empire d'une nation plus civilisée que lui, qui le fait participer à sa gloire et à sa grandeur? L'Irlandais, soumis à l'Anglais, subit la loi de sa nature : il est d'une race inférieure. »
Ce langage m'a toujours paru contenir soit un préjugé, soit une injustice. J'admets bien qu'il existe entre les peuples des différences notables de caractère et de mœurs. Je ne conteste pas davantage que chaque nation soit douée de certains penchants particuhers, de certaines facultés, dont
l'ensemble lui attribue, au milieu des autres peuples, une physionomie qui lui est propre. Je reconnais sans peine que l'Anglais et l'Irlandais ont des caractères très-opposés, et que, dans sa manière de sentir, dans ses opinions comme dans ses actes, l'un apporte une disposition, soit naturelle, soit acquise, que l'autre n'a pas. Prenons pour exemple le trait le plus saillant du caractère anglais. Cette fermeté d'âme, qui préside à toutes ses entreprises, cette constance inaltérable en présence de l'obstacle, cette impassible persévérance (steadiness) , qui ne l'abandonne pas un instant jusqu'à l'accomplissement de l'œuvre : certes, nous ne trouvons rien de pareil chez l'Irlandais. Celui-ci semble, au contraire, de sa nature, léger, inconstant, prompt à passer de l'abattement à l'espérance, de l'effort au découragement. Plein d'ardeur, d'imagination, d'esprit, il manque essentiellement de cette suite qui chez l'Anglais domine et semble tenir lieu à celui-ci de toutes les quahtés qu'il n'a pas. Tout ce qui peut se faire d'un bond, d'un élan, Plrlandais l'exécutera mieux qu'aucun autre, parce que nul n'est plus enthousiaste que lui. Il se jette à la rencontre de l'obstacle sans le regarder; mais, s'il n'emporte pas la place du premier choc, il se retourne, renonce à l'entreprise, et s'en va. Il est difficile assurément de trouver deux peuples soumis à l'influence de dispositions plus contraires; et je suis tenté de croire qu'il y a dans la race de l'un quelque chose qui le porte davantage aux premiers mouvements, tandis que l'origine de l'autre expliquerait sa disposition plus froide et plus tenace.
Mais d'abord ce que l'on peut attribuer à la race ne provient-il pas de quelque autre cause? Si d'ailleurs il était vrai que cette opposition de penchants fût toute un effet de la diversité de race, quelle conséquence faudrait-il en tirer? Devrions-nous en conclure que jamais, quoi qu'il arrive, l'Anglais ne cessera d'être ferme et persévérant, ni l'Irlandais d'être enthousiaste et mobile? 11 en est peut-être des