‹ L'Irlande sociale, politique et religieuseChapitre 185 sur 333 · DEUXIÈME PARTIE. S · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE. S

Si vous ne perdez point de vue cet empire des institutions sur les mœurs des peuples, vous ne vous étonnerez plus qu'en Angleterre le peuple travaille, et qu'en Irlande il ne travaille pas. Nous trouvons dans les anciennes chroniques de l'Irlande, que h constance au travail était jadis un des traits distinctifs du peuple irlandais, dont la légèreté forme aujourd'hui le principal caractère (1). N'est-il pas naturel que l'esprit d'industrie domine dans une société où les fruits du travail, protégés par la loi, but toujours été une source féconde de bien-être et de richesse, quelquefois de puissance et de gloire ? Et par la même raison ne vous sem- Llera-t-il pas logique qu'un peuple chez qui l'industrie n'a jamais été ni récompensée, ni hbre, soit paresseux et désœuvré ?

L'irlandais a été, pendant des siècles, déclaré incapable de devenir riche ; des lois positives le vouaient à la pauvreté. Quel penchant pouvait-il éprouver pour le travail, doiit il ne recevait aucun bienfait?

Déchu des droits de propriété, l'Irlandais a été dispersé sur le sol, et condamné à cultiver la terre au profit de son maître. Il a obéi à la nécessité, il a travaillé. Mais, comme tous les esclaves, il a pris le travail en haine et en dégoût. L'Irlandais déteste sa tâche comme quiconque travaille sans salaire.

De pareils sentiments, nés d'institutions mauvaises, ne sauraient s'évanouir le jour même où de meilleures lois sont établies. Quoi que vous fassiez aujourd'hui, vous ne trouverez ni les instincts profonds de la propriété ni l'amour ardent du travail chez des hommes qui, il y a cinquante ans, étaient incapables d'acheter une terre, et de posséder un cheval valant plus de 5 liv. sterling (125 fr.) (2).

Si la misère de l'Irlandais ne tient point à sa race, il faut en dire autant de toutes les conséquences que cette misère traîne à sa suite. Ainsi cette négligence déplorable, ce

manque absolu de tenue et de soin qu'on aperçoit dans tout ce qu il fait, ce laisser aller, cet abandon de sa personne, cette absence totale de self respect et de personnalité, sont des effets directs de sa condition première. Il aie sentiment qu'il ne compte pour rien dans la société, et qu'aucun moyen n'existe pour lui de devenir quelque chose. Veut-il du travail, c'est à grand'peine qu'il en trouve ; il n'y a rien de rangé dans sa vie, parce que tous ses moyens d'existence sont incertains. Il n'essaye point devoir au delà du moment présent, parce que sa prévoyance ne lui fait apercevoir que des maux dans l'avenir. La question pour lui n'e.st point de choisir entre une existence malheureuse, fruit de son indolence, et une vie confortable, due a son énergie. Il est sûr de demeurer misérable ; il s'agit seulement de savoir s'il le sera un peu plus ou un peu moins : or, cette misère est si grande, que l'avantage de la diminuer d'un degré ne vaut pas l'effort nécessaire pour y réussir. Nous sommes si pauvres (we are so poor!) (1) ! répond l'Irlandais à qui on reproche d'accroître sa misère par sa négligence; et il s'assied dans l'ordure qui remplit sa cabane, et qu'il n'a pas le courage de balayer (2).

C'est de la même disposition que vient l'intempérance de l'irlandais, dont la passion pour les hqueurs fortes est encore un des vices les plus déplorables. Comme il croit impossible d'établir jamais quelque accord durable entre ses revenus et ses dépenses, il dissipe sans scrupule le modique produit de ses travaux passagers. A peine a-t-il reçu le denier de son salaire qu'il court au cabaret, où, pendant quelques instants du moins, il oublie sa misère dans l'ivresse et l'abrutissement.

Ainsi s'exphquent naturellement, par la condition même du peuple, tous les vices que l'extrême misère a coutume d'enfanter. Ainsi s'exphquent bien d'autres vices secondaires qui sont l'appendice accoutumé de ceux que je viens de décrire. L'Irlandais, précisément parce qu'il ne fait

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