DEUXIÈME PARTIE
étrange irais-je attribuer à une injustice présumée du Ciel un inai^lont je vois clairement les causes sur la terre?
Ceux qui expliquent par une tache originelle les mœurs des Irlandais oublient-ils donc que ce peuple subit depuis sept siècles la plus constante, la plus impitoyable tyrannie? Eh quoi ! l'on voit chaque jour l'homme le plus robuste, et doué de la plus grande énergie morale, se dégrader, s'avilir et tomber physiquement dans une faiblesse absolue , sous l'influence de quelques années d'un régime de misère et de corruption ; et l'on ne comprend pas que six cents ans d'esclavage héréditaire» de misère matérielle, et d'oppression morale, aient altéré tout un peuple, vicié son sang, et dégradé ses mœurs ! L'Irlande a subi le régime du despotisme, l'Irlande doit être corrompue ; le despotisme a été long, la corruption doit être immense. Vous vous étonnez de trouver des mœurs d'esclaves chez les descendants d'un peuple soumis à six siècles d'esclavage ; pour moi, je serais bien plus surpris de rencontrer les habitudes et la dignité de l'homme libre chez celui qui ne connut jamais que le régime de la servitude. Quand je vois une nation qui eut le malheur de tomber sous le joug et d'y demeurer soumise, je ne m'enquiers point des vices, qu'elle a; je demande quels vices elle n'a pas et quelles vertus elle peut avoir.
Considérez attentivement le caractère de l'Irlandais, analysez ses qualités et ses défauts, et vous reconnaîtrez bientôt qu'il n'est pas une seule de ses dispositions, bonnes ou mauvaises, qui ne trouve sa principale raison dans l'état de la société irlandaise, depuis la conquête, soit que cet état social ait fait naître ses penchants, soit qu'il les ait seulement développés. Prenant ce point de départ, vous ne vous étonnerez plus, en comparant l'Anglais et l'Irlandais, de les trouver si dissemblables,
La légèreté qu'on remarque dans les mœurs d'un peuple ne vient quelquefois que de sa misère, et telle nation, qu'on
voit mobile et frivole, n'aurait besoin, pour se montrer grave, que de devenir riche et libre. Je ne sais si le sérieux des Anglais ne tient pas plus à leurs institutions qu'à leur race. Il n'y a point de peuple ni d'homme qui donne tant à ses plaisirs que celui qui travaille peu : l'Anglais ne s'amuse point parce qu'il travaille beaucoup. 11 a des droits et des libertés à défendre en même temps que les richesses du monde à conquérir. Le caractère de l'Anglais serait-il le même s'il perdait ses privilèges politiques et Tempire des mers? J'en doute. Je crois bien qu'il n'éprouvera jamais, sous son ciel brumeux, ces douces sensations de langueur, ces besoins de repos physique et de mollesse que fait naître le soleil de Naples. Mais s'il est vrai que l'atmosphère humide dans laquelle il vit l'excite plus à l'action que ne le ferait le beau ciel d'Italie, ne faut-il pas reconnaître que la disposition favorable au travail, qui naît de son chmat austère, pourrait être combattue par des institutions politiques qui, au lieu de seconder ses penchants industrieux, leur seraient contraires ?
Voyez comme son caractère se modifie en dépit de sa race, selon qu'il est soumis à des influences diverses. Qui pourrait, dans l'Écossais de nos jours, froid, calculateur, industriel, rangé, reconnaître ce poétique enfant de la Calédonie, fougueux, indiscipliné, rebelle à toute sorte de joug et descendant de ses montagnes à la voix de ses bardes et de ses ménestrels? Qui reconnaîtrait, au sein de la démocratie américaine, l'Anglais ami de l'aristocratie? En Angleterre, l'Anglais veut avant tout de la liberté ; aux États-Unis, il lui faut surtout de l'égalité. Qui reconnaîtrait, dans l'indolent planteur de la GaroHne ou de la Louisiane, le descendant de l'Anglais infatigable dans les travaux de l'industrie? Regardez aussi la France : pensez-vous que le caractère de ses habitants soit aujourd'hui le même qu'il était avant 1789 ? D'où viennent ces différences de mœurs, sinon du changement des lois?