‹ L'Irlande sociale, politique et religieuseChapitre 188 sur 333 · DEUXIEME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIEME PARTIE

Il n'est arrivé qu'à un très-petit nombre de subir cette dépravation complète. Mais il n'en est. peut-être pas un seul qui, tout en demeurant fidèle à son culte religieux, n'ait été atteint d'une corruption au moins partielle. Tous ont perdu l'amour du vrai, parce que la franchise et la sincérité attiraient infailliblement la persécution sur leur tête, presque tous ont contracté l'habitude de mentir, parce que le mensonge a été peureux, pendant plus d'un siècle, une arme nécessaire et légitime. Ils ont pris des habitudes de violence et de rébellion, sous l'influence d'une tyrannie qui les forçait de se placer en hostilité ouverte contre les lois. Maintenant ne vous plaignez point si vous trouvez chez l'Irlandais une aversion générale pour le vrai. Est-ce qu'il est capable, grossier et ignorant comme vous l'avez fait, de tracer dans son esprit avec quelque discernement une ligne de démarcation entre les cas où sa conscience peut l'absoudre d'un mensonge et ceux où elle ne saurait l'en justifier? Comment fera-t-il pour distinguer, parmi les crimes que la loi établit, ceux qui ne sont pas des crimes et ceux qu'il doit considérer comme tels? Comment reconnaîlrat-il parmi les vertus qu'honorent ses ennemis celles qui sont des vertus réelles, non dépendantes d'une convention et d'une forme? Admettons que de bonne foi il essaie de faire ces distinctions souvent bien difficiles : croyez-vous qu'après l'abrutissement qu'il a subi il aura le tact fin et déhcat qu'il lui faudrait pour démêler, au milieu de toutes ces incohérences, le v^ai du faux, le juste de finique? Soyez sûr qu'après quelques efforts il succombera dans une pareille tentative.: avec l'intention de réformer ses vices, il les gardera; il sera quelquefois honnête et juste, mais il ne sera jamais sûr de l'être, parce qu'il aura perdu la régie de la justice et de Ihonnêteté. Dans tel cas particulier il sera tenté de dire vrai ; cependant, au milieu des incertitudes de sa conscience dépourvue de tout guide moral et accessible aux conseils de l'intérêt, il finira par adopter

Si6 L'IRLANDE.

le mensonge : il mentira parce qu'il ne lui paraîtra pas bien sûr que dans ce cas particulier le mensonge soit moins licite que dans tel autre cas où il ne doute pas que le mensonge ne soit permis : il hésitera peut-être à commettre telle violence meurtrière; mais il repoussera le remords, s'il en ressent l'attemte, en se représentant l'analogie qu'a la vengeance projetée avec quelques vengeances sanguinaires qu'il a toujours été accoutumé à considérer comme des actes légitimes.

Dans l'égarement où le jette la confusion de tous les principes, il contracte ainsi de certaines habitudes de violence, et son esprit apporte dans ces violences une certaine méthode qu'ensuite il applique à tous les cas. Qui ne voit dans les pratiques grossières des White-Boys, dans leur principe de se faire justice à soi-même, dans leur système d'intimidation, la source des attentats commis en Irlande, tout récemment (1), par les ouvriers industriels? Un fabricant prend quatre apprentis : C'est trop, disent les ouvriers employés par ce fabricant et auxquels les apprentis nuisent par leur travail gratuit; et si vous n'en renvoyez pas au moins deux, nous vous tuerons ; et la menace étant méprisée, le crime est commis. Dublin a été, dans l'année 1857, le théâtre de mille atrocités de cette nature, commises par des malheureux qui regardent la violence comme leur seule ressource, et détruisent ainsi l'industrie de leur pays par laquelle seule ils pourraient vivre.

C'est ainsi que la persécution et la tyrannie corrompent les peuples.

Que l'on cesse donc d'attribuer à la race la dégradation morale d'unpeuple que de mauvaises lois ont seules dépravé. ^ Cette dépravation, du reste, n'a pas seulement atteint l'homme de race irlandaise ; elle a corrompu tous ceux qui ont été soumis à son influence, quelle que fût leur race originaire.

Page 1