DEUXIÈME PARTIE
On sait les griefs de l'Angleterre contre l'Irlande, parce qu'environ deux ou trois siècles après la conquête, les Anglais de race établis ^n Irlande avaient pris, disait-on, les mœurs des Irlandais et étaient devenus plus corrompus que ceux-ci, Ipsis Hibernis Hiberniores. Le reproche n'était guère mieux adressé aux Anglais de race qu'aux Irlandais, sur lesquels pesait également le despotisme de l'Angleterre : ils étaient aussi corrompus, parce qu'une égale tyrannie avait pesé sur eux.
Sir John Davis, dont le témoignage ne sera pas récusé par les amis partiaux de l'Angleterre, estimait que de son temps, environ trois siècles et demi après la conquête, il y avait déjà en Irlande plus de colons anglais que d'indigènes, d'où il concluait l'absurdité de ceux qui imputaient à l'infériorité de la race les malheurs de l'Irlande (1). Qu'on étudie bien l'Irlande, et l'on reconnaîtra que la misère et la corruption du peuple sont répandues sur toutes ses parties, justement en proportion de la tyrannie qui a pesé sur chacune d'elles. L'Ulster est moins pauvre et moins vicieux parce qu'il a été moins persécuté.
On a coutume aussi, quand on juge le caractère irlandais, de tomber dans un autre écueil qui rend impossible toute appréciation équitable. On prend toujours l'Irlandais dans ses rapports avec l'Anglais, son supérieur en rang et en fortune, son maître poUtique, son ennemi rehgieux. Ceci est une source certaine d'erreur. 11 faut, pour apprécier la morahté d'un homme, l'étudier surtout dans ses rapports avec ses égaux. Vous devez, par cette raison, pour comprendre les mœurs de l'Irlandais, examiner celui-ci, non-seulement dans ses relations avec la classe supérieure des protestants, ses ennemis politiques, v mais encore dans ses rapports avec les cathoHques pauvres comme lui.
Ehîbien, voyez à quel point cet Irlandais, si fourbe, si cruel envers le riche, est sincère et fidèle envers l'homme de sa classe (2)? J'ai souvent entendu poser naïvement la ques-
348 L'IKL NDE.
tion qui suit : Gomment se fait-il donc que l'Irlandais, quelquefois si perfide et si barbare, donne ailleurs les plus touchants exemples d'humanité et de charité (1)? — La réponse est shnple : Il est inhumain envers les ennemis de son culte et de sa race, et charitable envers ses frères humbles et opprimés comme lui. Si vous ne prenez point cetle distinction pour guide de vos observations, vous ne parviendrez jamais à comprendre le caractère de ce peuple.
J'ai dit plus haut comment, dans sa vengeance aveugle, l'Irlandais enlève quelquefois et déshonore la femme, la fille de celui qui a excité son ressentiment; voilà, sans doute, d'odieux attentats aux mœurs. Il est pourtant bien certain, d'ailleurs, que le peuple irlandais est d'une chasteté singulière (2) : rien n'est plus rare en Irlande qu'un enfant illégitime, et l'adultère y est presque inconnu; d'où vient donc cette contradiction? — C'est que l'attentat qu'il commet envers les mœurs ne provient point d'un dérèglement de ses sens et d'un besoin de débauche; c'est seulement un moyen de vengeance qu'il emploie contre ses ennemis.
Il n'est peut-être pas un seul de ses crimes qui ne soit plus ou moins empreint de passion et d'esprit de parti. Les vols même qu'il commet participent à ce caractère ; alors même que la cupidité les inspire, la vengeance n'est jamais étrangère à leur exécution. A la différence du bandit espagnol qui, dans le choix de ses victimes, préfère toujours le voyageur et l'étranger dont il nest pas connu, l'Irlandais, au contraire, dans ses attentats contre la vie et la propriété, s'en prend plus volontiers aux personnes qu'il connaît. Dans aucun pays du monde, l'étranger ne voyage avec plus de sécurité qu'en Irlande (5).
On voit par tout ce qui précède que l'ii'landais est con). plexe; il se compose de deux éléments distincts qu'il ne faut jamais perdre de vue si l'on veut se former une juste