DEUXIÈME PARTIE. V
et opprimée, s'était habituée à la tyrannie sans s'accoutumer à la servitude. Tout en continuant d'accabler llr-' lande, elle voulait secouer le joug anglais. Son triomphe fut d'abord éclalant; mais elle ne vit pas qu'en s'affranchissant elle donnait à ses propres sujets le plus funeste exemple; et qu'en se servant d'eux pour combattre un maître, elle leur enseignait à tourner leurs armes contre elle-même. L'Amérique avait instruit l'Irlande protestante, celle-ci enseigna l'Irlande catholique. C'était d'ailleurs le temps où la France révolutionnaire décrétait et promulguait à coups de tonnerre la liberté du monde.
En 1792 parut pour la première fois sur la scène le peuple irlandais, soulevé contre ses deux tyrans, la faction anglicane établie en Irlande, et l'Angleterre point d'appui de cette faction. Ce fut le mouvement des Irlandais -Unis y des catholiques du Sud et des presbytériens du Nord, plus unis d'intention que de principe, pactisant avec plus de bonne foi que de raison : première association vraiment nationale, quoique encore très-imparfaite , composée des éléments les plus contraires, mélangée de passions puritaines et papistes, d'utopies philosophiques et de fanatisme rehgieux, de libéralisme américain et de jacobinisme français; reposant sur une seule base commune, la haine du joug anglais et l'amour de l'indépendance : association généreuse, mais mal définie, incertaine dans ses plans, vacillante dans sa marche, travaillée par mille divisions intérieures, prompte à s'abuser sur sa force, et à caresser des illusions qui aboutirent à la fatale insurrection de 1798.
Avertis par ce terrible effort d'affranchissement, et s'armant contre le sujet rebelle des excès qu'il avait commis en s'égarant dans les voies inconnues de la hberté, les deux maîtres de l'Irlande oublièrent leur querelle mutuelle, et se rapprochèrent pour ne plus se séparer. L'union irlandaise de 1800 fut bien moins l'union de l'Irlande à l'Angleterre que l'accord du parti anglais et de la faction protestante,
qui, ne pouvant plus elle-même gouverner llrlande, se jetait dans les bras du maître dont elle avait vingt ans auparavant secoué le joug détesté, et remettait à celui-ci tous les instruments de pouvoir et de persécution, à la condition qu'elle reprendrait, comme par le passé, sa part de tyrannie.
Vingt ans d'oppression silencieuse furent le prix de ce pacte réciproque. Mais, pendant la guerre que s'étaient faite mutuellement ses maîtres, l'Irlande avait conquis trop de droits, et dans ses essais malheureux de délivrance elle avait reçu trop d'utiles leçons pour rester perpétuellement muette et passive dans la servitude.
Ce fut encore dans l'association qu'elle trouva le secret de sa force et l'espoir de son affranchissement. Vers l'année 1823, l'association catholique s'établit sur un plan et selon des principes nouveaux (1). Les volontaires de 1778, les Irlandais-Unis de 1792, étaient plutôt des corps armés, tout prêts à livrer bataille, que des associations formées par des citoyens pour la défense de leurs droits. Le premier de ces corps, presque exclusivement protestant, ne pouvait représenter l'Irlande catholique ; le second, dans lequel se confondaient des croyants de tous les cultes, avait effrayé tout le monde par ses tendances et ses manifestes révolutionnaires. La nouvelle association, établie dans un sens de progrès sans violence, d'agitation sans guerre, de résistance sans révolution, attira dans son sein tout ce qu'il y avait en Irlande d'instincts et de besoins d'indépendance.
Quand le gouvernement d'un pays possède une racine nationale, s'il s'élève contre lui des orages populaires, on est toujours sûr de le voir appuyé sur une partie plus ou moins considérable de la nation. Ainsi, lorsqu'en Angleterre l'aristocratie est attaquée, celle-ci trouve parmi le peuple d'ardents et nombreux auxiliaires. Alors sûrement il s'élève encore contre elle des oppositions puissantes, mais