DEUXIÈME PARTIE
des efforts continus pour perpétuer celle puissance qui meurt et renaît chaque jour, on comprend moins aisément comment celui à qui le besoin d'agir sans relâche est impérieusement prescrit trouve toujours sous sa main de nouvelles occasions d'action. O'Cormell excelle autant à les découvrir qu'à les exploiter. A peine un grief de l'Irlande est-il satisfait, que son œil vigilant aperçoit un grief nouveau qui va devenir le texte de ses plaintes ; son tact est merveilleux à prendre le devant des passions populaires, à les deviner ; il ne pense pas autrement que tout le monde ; il pense plus vite, et il dit le premier ce que tout le monde allait dire. De toutes ses facultés, la plus éminente c'est sans contredit l'extrême bon sens dont il est doué, à l'aide duquel il mesure tout d'un coup la difficulté, voit aussitôt le meilleur parti à prendre, et juge si sûrement le présent, que nul n'est aussi prés que lui de l'avenir.
Beaucoup se représentent O'Connell sous les traits d'un ardent et dévot catholique poussé par le fanatisme religieux à défendre la liberté. Pour juger à quel point cette opinion est juste, il faudrait pouvoir lire au fond des cœurs; c'est un don qui n'appartient qu'à Dieu. Si cependant il était permis de hasarder un jugement sur les sentiments les plus impénétrables de l'âme, je dirais qu'il y a chez O'Connell plus de bon sens que de passion, plus d'intelligence politique que d'ardeur religieuse.
D'autres, qui ne considèrent O'Connell que dans sa vie politique, se demandent s'il joue un rôle, ou s'il obéit à une conviction. C'est un doute qu'il semble puérile de discuter. Eh quoi ! il n'est pas de petit procureur à gages qui, quand il a, tant bien que mal, plaidé durant quelques heures la plus mesquine cause pour le plus triste client, ne soit presque convaincu de la sainteté de son droit, et ne s'anime jusqu'au zèle, quelquefois jusqu'au désintéressement : et l'on demande s'il y a de la bonne foi et du dévouement sincère chez l'homme qui, depuis trente
ans, défend la même cause : la cause d'un peuple entier, d'un pays qui est le sien; une cause à laquelle il a dévoué toute sa vie, à qui il doit toute sa gloire; la cause la plus équitable qui ait jamais existé, et qu'il croirait juste encore, alors même qu'elle ne le serait pas?
O'Connell est en bulte à des attaques qui, si elles ne sont pas plus méritées, sont plus faciles à comprendre. Les partisans déclarés de l'obéissance passive ne peuvent lui pardonner ses allures libres et ses tendances révolutionnaires; et ceux qui regardent l'insurrection armée comme l'unique remède à la misère du peuple lui imputent tous les maux de l'Irlande, qui souffre et ne se révolte pas. On conçoit que la conduite d'O'Connell ne satisfasse ni les uns ni les autres. Il y a dans le principe politique qui lui sert de guide, dans celte doctrine intermédiaire entre le respect des lois et l'agression, quelque chose de mixte qui rend son caractère presque insaisissable, faisant d'OXonnel tantôt un sujet loyal, tantôt un partisan factieux ; aujourd'hui incliné devant le roi, demain roi lui-même sur la place pubUque : moitié démagogue, moitié prêtre. Pour juger O'Connell, il faut l'envisager à la fois sous ce double point de vue. O'Connell n'est ni un homme de pure opposition parlementaire ni un homme de révolution; il est l'un et l'autre, tour à tour et selon les cas. Son principe en ces matières se forme sur la circonstance ; tout pour lui consiste à obéir et à résister avec discernement. O'Connell, chez qui le bon sens domine toujours l'enthousiasme, ne poursuit jamais que ce qui est possible. Trouve-t-il que l'opinion pubhque est froide sur une question de réforme^ il poursuivra celte réforme dans le parlement, avec l'arme seule de la logique et l'unique secours de la raison. S'agit-il au contraire d'un sujet qui excite les passions populaires et pour lequel il y ait chance de voir la nation entière prendre fait et cause, O'Connell ne se borne plus à raisonner, il agit. Il n'invoque plus seulement un principe, il