DEUXIÈME PARTIE
fait un appel aux passions. C'est ainsi que, dans les temps qui ont précédé Témancipation catholique obtenue en 1829, il avait mis Tlrlande sur pied : ainsi, en 1851, il soulevait toute l'Irlande contre le payement de la dime. Remarquez qu'il la soulevail, mais ne l'armait pas ; il déployait un appareil menaçant, et attendait que le pouvoir irrité lui donnât, en l'attaquant, les avantages et les privilèges de la défense. O'Connell sait merveilleusement le parti qu"*il peut tirer de la légalité, et jusqu'où il peut aller dans la violence ; il pense que c'est folie à un peuple qui possède des libertés, de délaisser ces armes puissantes de combat dont l'usage est légitime et exempt de tous dangers, pour recourir à celte arme extraordinaire, la révolte, dont l'emploi est si périlleux et l'effet si incertain. Si O'Connell croyait qu'une bonne et franche insurrection réussît à l'Irlande, et fît d'elle un peuple heureux et libre, il serait sans doute révolutionnaire. 11 eût applaudi au mouvement des volontaires de MIS ; mais je doute qu'en 1792 il se fût LMigagé dans le . mouvement pourtant plus national des Iiiandais-lJms. Les premiers avaient pour eux des chances ie succès qui manquaient entièrement aux seconds. O'Conlell a l'àme et la mémoire chargées de toutes les misères :[u'ont attirées sur l'Irlande ses violents essais d'indépenlance : de là son effort constant pour créer ce qu'il appelle "agitation constitutionnelle, ce système indécis entre la paix et la guerre, entre la soumission et la révolte, entre 'opposition légale et l'insurrection : système qui sans doute le confère point aux peuples les rapides bienfaits d'une rèolution soudaine et prospère, mais qui aussi n'expose loint le pays aux terribles responsabilités d'une insurrecion malheureuse.
Mais, soit que Ton considère O'Connell comme un ardent ectaire ou comme un grand chef de parti, politique ou nthousiaste, parlementaire ou révolutionnaire , on est lans tons les cas obligé de reconnaître en lui une extraor-
dinaire puissance ; et ce qui, dans cette puissance, frappe surtout les regards, c'est ce qu'elle contient de profondément démocratique. O'Connell est tout naturellement, et par le fait seul de son existence politique en Irlande, l'ennemi de l'aristocratie ; il ne saurait être l'homme d'une population irlandaise et catholique sans être l'adversaire de l'ohgarchie angUcane. Peut-être dans aucun pays le représentant de l'intérêt et de la passion populaires n est-il aussi nécessairement qu'O'Connel l'ennemi violent des classes supérieures ; parce qu'il n'y a peut-être pas de pays au monde où il existe une séparation aussi nette et aussi profonde qu'en Irlande entre l'aristocratie et le peuple.
Il ne faut donc pas s'étonner si O'Connell livre à Tarislocratie d'Irlande une guerre éternelle ; si idole du peuple, il excite dans les rangs élevés de la société des inimitiés ardentes. Il n y a peut-être pas d'homme qui soit tant aimé et si haï. Les ressentiments de l'aristocratie contre lui sont assurément bien naturels ; mais malheur au grand seigneur d'Irlande qui, incapable de haïr en silence, provoque cet ennemi formidable !
Un jour, au milieu d'un banquet pubhc, faisant allusion au tribut annuel qu'O'Connell reçoit de l'Irlande (1) un lord traita O'Connell de mendiant (beggerman). Le lendemain, O'Connell vient à la séance de l'association.
« J'ai, dit-il, à vous raconter une agression nouvelle dirigée contre moi par le marquis ***, qui s'est permis d'ajouter à mon nom l'épithète de mendiant. Je voudrais . bien savoir de quel droit ce seigneur me traite de la sorte. Quel est son motif? Serait-ce que j'ai sacrifié un revenu égal au moins au produit du plus beau de ses domaines, pour me mettre à même de me dévouer plus complètement à la défense de mes concitoyens, et pour mieux les protéger contre une aristocratie qui n'aspire qu'à les fouler aux pieds? Il m'est arrivé ce qui peut-être n'est jamais arrivé à aucun homme, et l'Irlande a fait pour moi ce qu'aucun