‹ L'Irlande sociale, politique et religieuseChapitre 223 sur 333 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

uéc dans sa liberté el dans son culle, la religion et la patrie se sont mêlées dans l'âme de l'Irlandais, et sont de venues pour lui une seule chose. A force de lutter pour sa religion contre l'Anglais, et pour sa patrie contre le protestant, il s'est accoutumé à ne voir de partisans de sa foi que parmi les défenseurs de son indépendance, et à ne trouver de dévouement pour son indépendance que parmi les amis de sa religion.

Au milieu des agitations dont son pays et son âme ont été le théâtre, l'Irlandais, qui a vu se consonnner tant de ruines au dedans et autour de lui, ne croit à rien de stable et de certain dans ce monde, si ce n'est à son culte; ce culte aussi vieux que la vieille Irlande, ce culte supérieur au.v hommes, aux siècles, aux révolutions, qui a traversé les plus sinistres orages et les plus dures tyrannies ; contre lequel Henri VIII n'a rien pu, qui a bravé la reine Elisabeth, sur lequel a passé, sans l'abattre, la sanglante main de Cromwell, et que n'ont pas même atteint cent cinquante années de persécutions continues. Pour l'Irlandais, il n'y a de souverainement vrai que son culte.

En défendant ce culle l'Irlandais a été cent fois envahi, conquis, chassé du sol natal; il a gardé sa foi et perdu sa patrie. Mais, après la confusion qui s'était faite dans son esprit de ces deux choses, sa religion sauvée est devenue tout pour lui, et s'est encore étendue dans son cœur en y prenant la place qu'y tenait son indépendance. L'autel où il prie est encore sa patrie.

Parcourez l'Irlande, regardez les populations, étudiez leurs mœurs, leurs passions, leur caractère, vous reconnaîtrez qu'aujourd'hui même où l'Irlande est pohtiquement libre, ses habitants sont encore tout pleins de préjugés et de souvenirs de leur ancienne servitude. Voyez seulement leur aspect extérieur : ils marchent le front incliné vers la terre ; leur attitude est humble, leur langage timide ; ils reçoivent comme une grâce ce qu'ils pourraient demander

comme un droit, et ils rie croient point à l'égalité que la loi leur assure. Mais, si de la cité vous passez dans l'église, vous êtes tout à coup frappé du contraste. Ici se redressent les contenances les plus abattues, et les têtes les plus humbles se relèvent, portant vers le ciel les plus nobles regards : l'homme reparaît dans sa dignité. Le peuple irlandais est dans son éghse; là seulement il se sent Hbre, là seulement il est sûr de son droit. Il occupe le seul terrain qui n'ait jamais manqué sous ses pieds.

Quand l'autel est aussi national, comment le prêtre ne le serait-il pas? De là la grande puissance du clergé catholique en Irlande. AppHqué à renverser le catholicisme, le gouvernement anglais ne pouvait abattre le culte sans détruire le clergé. Et l'on a vu ailleurs comment il travailla à la ruine de celui-ci. Cependant, en dépit des lois pénales qui d'ailleurs sommeillaient quelquefois, il y a toujours eu des prêtres en Irlande. Le culte cathohque n'y eut longtemps, il est vrai, qu'une existence mystérieuse et clandestine; il était légalement censé ne pas être, et la même fiction s'étendait au clergé. Alors même qu'on tolérait le culte catholique, on ne l'autorisait pas ; on ne le reconnut même qu'indirectement, lorsqu'en 1798 le parlement anglais vota des fonds pour la dotation du séminaire de Maynooth, destiné à l'éducation des prêtres irlandais. Quoi qu'il en soit, .le culte catholique existe aujourd'hui publiquement en Irlande, ses temples s'élèvent, son clergé s'organise, ses cérémonies s'accomphssent au grand jour; il compte quatre archevêques, vingt-trois évêques, deux mille cent cinq églises et deux mille soixante-quatorze prêtres ou vicaires. Ce n'est pas la loi qui le constitue ainsi, mais elle le laisse se former ; elle lui accorde une tolérance expresse, et maintenant le clergé cathohque, dépositaire de la première puissance nationale de l'Irlande, l'exerce sous l'égide de la constitution. Et, pour comprendre cette puissance, ce n'est pas assez de savoir ce quest pour le peuple irlandais

Page 1