‹ L'Irlande sociale, politique et religieuseChapitre 231 sur 333 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

libre pour les catholiques par la loi qui leur permit de devenir propriétaires. Le barreau ne leur a été ouvert qu'en 1795; étonne peut guère dater que de la même époque la fin du monopole commercial des protestants. Ce serait cependant une erreur que de penser qu'en Irlande et avant ce temps il n'existait absolument aucun élément de classe moyenne.

J'ai dit que les catholiques étaient alors entravés dans le commerce et dans l'industrie; mais l'industrie et le commerce ne leur étaient pas interdits. On a vu précédemment, dans r exposé des lois pénales, comment les protestants, maîtres des corporations municipales et commerçantes, paralysaient l'industrie des cathohques. Cependant ils la gênaient sans rélouffer entièrement; ils occupaient seuls les sommités du commerce, dont ils repoussaient les calliohques; mais, dans des régions plus humbles, ceux-ci parvenaient à se faire jour. En cas de concurrence, le catholique, chargé de taxes onéreuses dont était exempt le protestant, soutenait une lutte inégale ; mais enfin il luttait, il travaillait avec ardeur ; et ce travail, seul refuge d'un peuple à qui la vie civile et politique était interdite, ne pouvait être tout à fait stérile. Là était réellement l'avenir de l'Irlande asservie ; car à la longue le travail crée la richesse; la richesse, la force; la force, la Hberté.

On comprend que, dans un pays où le commerce protestant était lui-même restreint, l'industrie catholique, chargée de pareilles chaînes, ne pût guère enfanter une classe moyenne; elle y travaillait pourtant. Et c'est un fait bien jremarquable que, vers l'an 1757, trois patriotes illustres, le docteur Curry, O'Connor et Wyse de Waterford (1), appliqués à régénérer l'Irlande asservie, conçurent le prejmier plan d'une association nationale, ils firent à tous les catholiques un appel qui ne trouva d'écho nulle part, si ce n'est dans le conunerce. Le clergé catholique, alors liiuiide et abattu, demeura muet ; le peu qui restait d'aristoçr-dWe [2) catholique se lut également ; les marchands seuls

répondirent à leur voix. Ainsi, c'est du commerce qu'est ne le premier germe de la grande association qui, aujourd'hui, enlace l'Irlande entière ; c'est le commerce qui a produit cet homme trop peu connu qui, pendant vingt années, mena seul l'Irlande cathoHque. John Keogh, le prédécesseur d'O'Connell, et qui serait célèbre si O'Gonnell ne l'eût effacé, était un marchand. Et. lorsque la loi a ouvert le barreau aux catholiques, c'est encore l'industrie qui, en les tirant de la pauvreté, leur a permis d'aborder les frais toujours si considérables qui précédent l'exercice des professions privilégiées. Ainsi, au plus fort de l'oppression sociale et politique de l'Irlande, il sortait déjà du commerce catholique, à demi enchaîné, un principe d'indépendance et d'affranchissement. Aujourd'hui, ce principe se développe dans toute sa liberté. L'industrie cathoUque est affranchie de tous ses hens, et le commerçant de cette religion n'acquiert pas seulement des richesses, il conquiert aussi tous les droits qui sont attachés à la fortune. En 1795, il a acquis la franchise électorale; en 1829, la franchise parlementaire. Avant que ces concessions eussent été faites, les marchands catholiques d'Irlande auraient pu, à la rigueur, former une classe riche ; mais ils ne pouvaient former une classe puissante. iMaintenant, déhvrée de ses fers, forte de ses droits, cette classe accroît incessamment sa puissance avec ses richesses ; et elle ne saurait trop veiller à sa fortune, car tout se réunit pour lui faire en Irlande une grande destinée.

En Angleterre, où l'aristocratie est nationale, la classe moycime, en quelques rangs qu'on la prenne, ne saurait avoir qu'un rôle secondaire à remplir, soit qu'unie à la classe supérieure elle en fasse partie, soit que^ distincte encere de celle-ci, elle aspire à s'y confondre. En Irlande, au contraire, où l'aristocratie est en guerre ouverte avec le peuple, la classe moyenne, dès qu'elle existe, y forme un pouvoir visible et seul national.

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