‹ L'Irlande sociale, politique et religieuseChapitre 245 sur 333 · TROISIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

TROISIÈME PARTIE

blit en Irlande? Â peine les ouvriers qui, dans le premier moment, ont consenti à travailler pour de faibles gages, sont-ils maîtres du terrain, qu'ils se coalisent aussitôt pour obtenir un salaire plus élevé, et, appliquant à l'industrie les procédés des AYhite-Boys, ils fixent arbitrairement le prix de la journée de travail, portent des peines terribles contre le maître qui payerait un salaire moindre et contre l'ouvrier qui consentirait à le recevoir; et ce code barbare ne contient pas de vaines menaces, le châtiment a coutume de suivre de près l'infraction. Naguère encore Dublin était le théâtre d'affreux assassinats, commis sur de pauvres ouvriers dont tout le crime était d'avoir travaillé pour un prix inférieur au taux fixé par la coalition : infortunés qui sont frappés de mort pour s'être contentés d'un modique salaire, et qui, s'ils en eussent demandé un plus élevé, seraient morts faute de travail! Et quel est l'infaillible effet de ces violences? Si le manufacturier les subit, il se ruine; s'il résiste, les ouvriers refusent de travailler. Dans les deux hypothèses, l'entreprise industrielle échoue; et l'ouvrier qui se plaignait, non sans quelque raison peutêtre, de tirer de son travail un trop faible salaire, n'a plus ni salaire ni travail.

On voit bien çà et là, en Angleterre, l'exemple de coalitions du même genre; mais elles n'y ont jamais été que passagères et partielles; elles ont de temps à autre ruiné une industrie, mais jamais toutes les industries. Â la place de cette crainte continue qu'éprouve l'Irlandais de ne pas recevoir la récompense de son travail, l'Anglais a, en général, une grande confiance dans ceux qui l'emploient, parce qu'il s'est habitué à trouver en eux le respect du droit et la fidélité aux engagements. L'ouvrier anglais possède d'ailleurs ordinairement assez de lumières pour comprendre qu'un accroissement momentané de salaire peut devenir un malheur pour lui-même, si cette augmentation fait crouler l'industrie de laquelle son salaire dépend.

90 L'IULàNDE. .^

Ceci explique pourquoi les Irlandais sont de bons ou vriers dans les manufactures anglaises. En quittant l'Ir lande, ils en perdent les sauvages traditions; et en mêin. temps qu'ils portent en Angleterre leurs facultés physique; et intellectuelles, ils y trouvent la moralité qui leur man quait, et qu'ils acquièrent rapidement en apprenant qu'cr Angleterre les droits de l'ouvrier sont aussi sacrés que ceui du maître.

La même raison fait comprendre pourquoi l'industrie languissante ou abattue dans presque toute l'Irlande, esl plutôt prospère dans le nord de ce pays, où la classe supé rieure et la classe ouvrière ne sont point, comme dans le sud et dans l'ouest, en état de suspicion mutuelle; où h guerre est plutôt entre des partis politiques et religieux qu'entre le riche et le pauvre, entre le maître et l'ouvrier.

Sans les deux causes qui viennent d'être signalées, Icj entreprises industrielles qui fuient l'Irlande y abonderaient et on va tout de suite comprendre de quelle source elles découleraient.

L'Angleterre regorge de capitaux ; elle en envoie dans le monde entier ; elle en place sur le continent, en Amérique, en Asie; elle spécule, aux États-Unis, sur les terres; ai Mexique, sur les mines; elle établit des bateaux à vapeui dans l'Inde. Et pourquoi donc, au lieu d'envoyer ses capitaux à deux mille, à quatre mille, à six mille lieues, ne les placerait-elle pas dans un pays qui est sous sa main, où i y a tant à faire et tant de bras qui ne demandent qu'à êtn mis en action? L'Angleterre veut, dit-on, conserver pouj elle-même le monopole de l'industrie. Je veux bien que s£ politique tende vers ce but; mais qu'importe? Les capi taux n'ont point d'esprit national; leur patrie est là oùili trouvent le plus de profit et le plus de sécurité. Et d'ail leurs l'Irlande e«t anglaise; elle est une partie de l'empin britannique. Il faudrait prêter aux capitalistes anglais de: passions nationales bien exaltées, pour qu'à leurs yeux Bel

Page 1