APRÈS LA FAMINE ET L ' ÉM I G R A T I ON (I86I
Population totale, 5,764,000.
Catholiques 4,490,000 78 p. 100
Anglicans 678,000 11 1/2 p. 100
Dissidents 596,000 10 1/2 p. 100
Perte pour les catholiques op. 100
Gain pour les anglicans 1/2 p. 100
Gain pour les dissidents 2 1/2 p. 100
Il ne faut pas s'étonner que le nombre des catholiques ait diminué un peu. Comme ils forment la population la plus pauvre d'Irlande, c'est contre eux surtout que le fléau a sévi. Ce qui est extraordinaire, c'est qu'en fin de compte leur proportion vis-à-vis des protestants d'Irlande soit si peu changée.
Page lviii.
(1) La première loi portée sur ce sujet par le parlement date de 1 8 i8; ] elle était intitulée loi pour facililer la vente des domaines hypothéqué.^ .; (to facilitate the sale of incumbered estâtes). Cependant pour trouver? la pensée première de l'institution il faut remonter jusqu'en 1847;] dans ce même discours (du 27 janvier 4847) où il annonçait l'expro- • priation pour cause d'utilité publique des terres incultes en Irlande, lord John Russell indique aussi au nombre des autres projets du gou- ! vernement la pensée dune loi destinée à faciliter la vente des terres < en Irlande, seulement il le fait en si peu de mots que ses paroles : passent inaperçues •. \
La loi de 1848 fut absolument inclficace, et cela par une seule raison. ' La vente des terres que l'on voulait rendre facile avait été remise aux ^ soins d'un corps judiciaire, la cour de chancellerie, qui avectoutes leS'; qualités des cours de justice anglaises semble en exagérer les deux ' plus grands défauts, la lenteur et la cherté. L'année suivante une ■ loi nouvelle proposée le 25 avril 1849 par le solliciteur général sirj John Romilly, substitua à la cour de Chancellerie pour la vente desj terres en Irlande, une commission spéciale composée de trois mem- ■ bres, établie sous le nom de commission for the sale of incumbered" estâtes (commission pour la vente des biens hypothéqués). Le chan-^ gement de l'autorité chargée de vendre était toute la loi. La loi pro--^ posée, disait lord Campbell à la chambre haute, ne crée aucun pou-i voir nouveau, aujourd'hui il n'y a pas de terre hypothéquée qui ne| puisse être vendue au gré de la cour de chancellerie. La commission\ des incumbered estâtes aura tous les pouvoirs de la cour do chancel-S| lerie sans ses formalités, ses lenteurs, sa ch'^-té et elle prononcerai .sans appel (Session de 1849.)
La cour des incumbered estâtes a en effet accompli la tâche pourc laquelle on l'avait créée, puisque dans 1 espace de moins de 10 ans,| depuis octobre 1849 jusqu'en août 1859 (date des derniers documentsi officiels connus), elle a vendu pour 25 190,859 liv. slerl. de terre (plus*! de 640,000,000 francs). i
Cette cour ne pouvait, suivant les termes mêmes de son institution, i vendre que des biens hypothéqués. Cependant il y avait en Irlande^ beaucoup de propriétés, qui sans être grevées de dettes hypothé-' caires, reposaient sur un des titres obscurs et litigieux et pour la^ vente desquelles l'intervention du tribunal foncier paraissait dési-î rable. En conséquence le parlement a rendu une nouvelle loi en 1858, d'après laquelle la commission des incumbered estâtes peut procédera à la vente de toutes les terres grevées ou non de dettes hypo-^
* Hansard, 1817, Gommons, p. 44^.
NOTES. Lxxxt
thécaires ou autres, sur la demande de tout créancier, e; sur celle du propriétaire lui-même. Ce: te loi a été plus loin, elle a autorisé la cour à prendre connaissance de tous les titres de propriété dont l'examen lui serait, déféré par les propriétaires eux-mêmes, et à délivrer à ceux-ci un titre nouveau authentique, placé à l'abri de tout litige, et qui, parce qu'il est conféré en vertu d'un acte du parlement, est appelé titre parlementaire. Depuis qu'elle a reçu cette nouvelle attribution, c'est-à-dire depuis l'an 1858, la commission a reçu le titre de iMuded estâtes court, celui sous lequel on la connaît aujourd'hui.
Lors donc qu'on dit que la Commission foncière n'applique pas d'autres lois que la Cour de chancellerie, cela n'est vrai que dans une certaine mesure. La Cour de chancellerie n'avait aucune qualité pour conférer aux acheteurs le nouveau titre de propriété que la commission foncière est autorisée à leur délivrer. Elle ne pouvait d'ailleurs s'immiscer dans l'examen des titres d'une propriété sur la seule demande du propriétaire, et en l'absence d'aucun tiers intéressé • ce que peut faire aujourd'hui la Commission foncière. La Cour de Chancellerie était un tribunal essentiellement litigieux. La Cour foncière est une commission de justice admmistrative.
On voit que celte Commission ou Cour foncière remplit sous quelques rapports l'office que fait chez nous l'autorité judiciaire, quand elle ordonne la vente de quelque propriété sur saisie immobilière.
Mais on aperçoit tout de suite en quoi la loi appliquée à l'Irlande diffère de la nôtre. En France la vente par justice n'a guère en vue que le créancier au secours duquel la loi vient en forçant le débiteur à vendre la terre qu'il voudrait garder. En Irlande la loi a surtout pour objet la terre, qu'elle tend à dégager de ses liens pour la rendre au commerce; elle a en vue non-seulement une vente, mais toutes les ventes. Chez nous la difficulté est de contraindre le vendeur; en Irlande, c'est de rassurer l'acheteur.
Ce qui frappe encore tout d'abord dans cette institution ; c'est que [a réforme importante qu'elle consacre, et qui dépend d'une loi do arocédure, tient encore plus à la manière de l'exécuter. La Cour foncière se dirige dans ses actes, non suivant des principes posés par le Parlement, mais d'après des règles qu'elle fixe elle-même, et qu'elle 50umet seulement à l'approbation du pouvoir exécutif. Or les règles îUivant lesquelles elle a fait beaucoup de'ventes *, pourraient être telles lu'elle en fit un très-petit nombre. Dans l'un comme dans l'autre cas, îlle agirait avec le même arbitraire; et il suffirait peut-être qu'elle ût composée d'autres formes, ou qu'rme impulsion différente de celle lu'elle reçoit aujourd'hui lui fût donnée par le gouvernement pour qu'elle ne procédât plus dans le même esprit.
* Le texte de ces règles est donné par M. Perraud. V. Éludes contemporaines ur l'Irlande, t. 1, p. 495.
rxxxu NOTES.
L'institution du tribunal foncier, telle qu'elle fonctionne aujourd'hui fait tout à la fois plus et moins que ce que promettait lord John Rus sell dans son fameux manifeste sur rirlandedu27 janvier 1847. Mieu vaut assurément l'introduction de la terre dans le commerce par 1î vente libre, que par l'expropriation pour cause d'utilité publique Mais lord John Russell annonçait comme but à atteindre la création e Irlande de petits propriétaires : et c'est ce que ne paraît pas avoir e vue le tribunal de la propriété foncière. (Le Landed Estâtes Court.) 0 peut juger par ce qui précède, que pour créer la petite propriété, a heu de la moyenne, il lui suffirait de le vouloir d'accord avec le pou voir exécutif, et de mettre en vente de petits lots de 1 à 10 acres, a lieu do lots d'étendue moyenne, tels qu'il les forme aujourd'hui.
L'auteur est si convaincu des bienfaits dont la petite propriété sera la source pour l'Irlande, qu'on l^i pardonnera d'insister sur ce suje Il a peur qu'en créant la propriété moyenne, qui certainement e: déjà un bien, on ne remédie pas aux grands maux de l'Irlande, qu est urgent de guérir. Est-on bien sûr que cette propriété^ moyenne r noue entre le propriétaire et le fermier ces liens de bienveillance m tuelle, si fatalement rompus en Irlande? Remarquez que les terres qi vend la commission au feu des enchères sont achetées à un prix trè haut, par des acquéreurs qui ne cultivent pas eux-mêmes, et imposeï tout d'abord au fermier des conditions plus dures quelquefois qi celles du bail antérieur. On ne voit pas que, jusqu'à présent du moins, 1 passions et les fureurs agraires qui désolent l'Irlande soient apaisées; ( il y a peu de temps parmi les victimes de ces fureurs on citait un pro priétaire dont le seul crime était d'avoir demandé un prix de fermag trop élevé de la terre qu'il venait d'acheter par l'en!remise delà corn mission foncière. Qu'on ne s'y méprenne pas, l'institution de la com mission foncière a surtout pour but, et aura pour résultat, de donne à la propriété foncière, par une plus grande clarté et une plus grand précision de ses titres, une certitude et une authenticité qui lui man quaient. Mais lui donner a-t -elle la sécurité? Le droit à chaque parcel sera mieux défini. Mais n'est-il pas à craindre que la masse entière du Si irlandais ne reste vacillante et agitée? N'est-ce pas l'avènement de j classe même du peuple à la propriété, qui seule [lourr ait rendre terre d'Irlande ferme et inébranlable sur son assiette? L'auteur inclii à le croire, et il n'a pas seul cotte pensée.
On se rappelle le livre sur l'Irlande où von Raumer demandî comme premier remède aux maux de l'Irlande, que tous les fermie du sol en fussent déclarés propriétaires.
Tout récemment encore dans une société savante de DubUn*, { I e môme but à atteindre était signalé, on indiquait comme moyen pO| y parvenir, l'adoption d'une loi établissant que le fermier aurait j
' (La Société de statistique. Séance du 1.H mai 18^2.)
NOTES. Lxxxm
propriété d'uiie porlion delà terre qu'il cultive. On se demande pourquoi, faisant tant que de violer le principe de la propriété, la société de statistique de Dublin s'arrête à n.oitié chemin, et ne prend au propriétaire .qu'une partie de son domaine, au lieu de faire comme Raumer, qui le lui ôtait tout entier. La violence et l'injustice ne sont pas moindres dans l'un que dans l'autre cas, et l'étendue plus ou moins grande de l'espace sur lequel elles s'exercent n'en change pas le caractère. De pareils procédés sont purement révolutionnaires, propres à engendrer dans le pays les convoitises les plus dangereuses, et les passions les plus funestes. Ce n'est point ainsi qu'il faut rendre le peuple propriétaire. Le problème à résoudre est de rendre le peuple propriétaire sans le dépraver, et tout en divisant la propriété de l'affermir. K 'est-ce pas le résultat qui serait obtenu naturellement, si les terres que vend la commission foncière étaient mises aux enchères par petites parcelles? Comment ne pas éprouver de regrets quand on voit l'occasion de fonder en Irlande la petite propriété, et avec elle la paix et l'ordre soti'rant, sans qu'on la saisisse, dans des conditions qui peutêtre ne se présenteront jamais aussi favorables?
La grande objection aux yeux d'un Anglais, contre un pareil mor cellement, c'est qu'il blessie les principes économiques, qui, dans l'intérêt de la production du sol, recommandent la consolidation des parcelles, au lieu de leur plus grand fractionnement. Mais ici la question économique est dominée par l'état politique de l'Irlande, où le morcellement du sol est la première condition de sa sûreté; et la sûreté de la propriété, c'est la propriété même.
En examinant la question que soulève la commission foncière, on se demande si la mobilité du sol qu'elle tend à établir, passera d'Irlande en Angleterre. Cela est possible et même probable. Car il y a une réaction conlinue d'un pays sur l'autre. Et cependant les raisons qui rendraient si désirable pour l'Irlande l'institution du Landed Estâtes Court, sont loin d'être les uîêmes pour l'Angleterre, où la possession de lu terre n'est l'objet d'aucune passion populaire, où la plus grande division n'est provoquée par aucun intérêt politique, et où le sol est enire les mains d'une aristocratie qui ne sépare point les devoirs du patronage des droits de la propriété.
I>AGE LXUI.
TaDLK MOSTRAXT le N01I15RE bES ÉCOLES DÎTES NAtlOXALES, DEPtJlS LËtR tON- DATIGN JtiSQtJEN 1859, Et DES ENFANTS QUI ï SOXT ESTRÉS CHAQUE AllNÉE.
Nonibre Nombre
-Années. desécoles. desenfants.
ISSo 1,10G 14o,.S!2l
lfi.'t5 . . . 1,181 lo5,:0'7
iSÔ*/ ;..... 1,300 166,929
Lxxxiv NOTES.
Nombie .Nombre |
AiiDées. des écoles. des cnfanis.
Éducation in Jreland, par James Godkin, p. .251. Voyez sur les Écoli
nationales le t. II, p. "245, et la noie de la page '240, p. 551.
' L'accroisseuienl exlraordinaire du nombre des élèves eu 1857 qI l années suivantes n'est qu'apparent, et vient uniquement de ce qu'à dai» de 1857, les commissaires ont établi leur statistique, non sur la base d nombre moyen des élèves présents, mais sur le chitïre total des enfan notés sur les registres des écoles pendant toute l'année.
L'Irlande est un petit pajs sur le sol duquel se débattent s plus grands problèmes de la politique, de la morale et de humanité.
Deux fois, à des époques différentes, séparées par un inirvalle de deux années, en 1855 et en 1857, l'auteur de ce vre a parcouru l'Irlande, afin d'étudier ces questions, dont { solution, grave pour l'Angleterre, n'est indifférente pour ucun peuple.
Il n'existe assurément de nos jours aucun phénomène plus onsidérable et plus digne d'altention que l'invasion du prinipe démocratique dans toutes les sociétés modernes.
Ce principe gagne tous les peuples, il travaille tous les [mpires; sous une forme ou sous une autre, républicaine u monarchique, libre ou absolue, il porte en tout pays le logme de l'égalité civile et politique; il y saisit tous les es-
prits, il y atteint toutes les conditions, pénètre dans toute les classes et dans tous les rangs, il s'établit dans les mœurs des mœurs il passe dans les lois, il change la face du monde le mouvement qu'il imprime est constant, universel, mai il n'est pas partout le même. Tandis que, sous l'influeno de ce principe, la plupart des aristocraties d'F-urope tom bent, et n'offrent plus aux regards que décomposition oi ruines, les unes abattues d'un seul coup, les autres ren versées lentement; il existe un pays, l'Angleterre, oi l'aristocratie est encore pleine de vie, où l'inégalité civil et politique, maintenue dans les lois, s'est conservé» entière dans les mœurs; où le vieux privilège féodal si trouve si singulièrement mêlé aux libertés les plus jeunes e les plus hardies, qu'en voyant l'empire absolu qu'exercon dans ce pays la naissance et la fortune, on le croirait en ar« riére de toutes les nations, et qu'en y regardant seulemen le bien-être et la liberté du peuple, on le juge en avance cl toutes; où enfin l'aristocratie est aussi attaquée, mnis oi elle est assez puissante pour tenir tête à son ennemi, »et s ce n'est pour le vaincre, du moins pour lui disputer long temps la victoire. ' ^
L'aristocratie anglaise offre seule à la démocratie mo derne un noble et digne adversaire ; à la différence de ce: puissances usées et décrépites qui, soit infirmité, soit défau de cœur, se laissent tuer paisiblement sur leur lit de mort l'aristocratie anglaise lutte vaillamment pour la défense d( ses droits, et montre assez, par l'énergie et l'habileté qu'elh déploie, comment elle soutiendra ses privilèges jusqu'à su( dernier soupir. Nulle n'est aussi populaire qu'elle, nulle ce pendant n'est aussi attaquée, parce qu'aucune autre n'es aussi forte, et ne saurait, en résistant de même, provoqua
de pareilles agressions. Et, non-seulement les luttes qu elle soutient sont les plus violentes et les plus décisives, ce sont aussi les plus solennelles et les seules qui s'offrent à tous les regards ; car, tandis que les autres aristocraties végètent ou s'éteignent dans l'ombre, l'aristocratie anglaise vit et combat au grand jour, à la lumière de ses libertés. Dans ce moment de transformation sociale où deux principes contraires sont aux prises, il semble que l'aristocratie anglaise demeure l'unique champion du privilège antique contre toutes les puissances de l'égalité moderne. C'est assurément un grand combat qui se livre, c'est un drame immense qui se développe à la face du monde. Eh bien, ce combat, ce drame, où l'Angleterre joue un si grand rôle, c'est l'Irlande qui en est le principal théâtre.
C'est d'Irlande que la démocratie souffle sur l'Angleterre ses plus ardentes passions; c'est d'Irlande que partent les coups les plus capables d'ébranler dans sa base le vieil édifice de la constitution britannique.
Le peuple d'Irlande, tenu pendant sept siècles sous le joug de l'Angleterre, a souffert une constante oppression; il a vu tour à tour sa patrie envahie et son culte proscrit ; dépouillé de son existence nationale, il a été menacé dans sa vie rehgieuse; et, dans ses efforts pourrecouvrer la première et cdïîserver la seconde, il a subi toutes les tyrannies : tantôt des violences, des massacres, des cruautés ; tantôt de tranquilles persécutions ; tontes les horreurs de la guerre suivies de toutes les corruptions de la paix ; d'abord la destruction violente, puis les souffrances et les dépravations de la misère; un jour le glaive du soldat, un autre jour la main du bourreau. Mais ce peuple d'Irlande, si longtemps enchaîné, est enfin sorti de sa servitude, et voilà qu'au sein
de sa misère profonde, qui n'a point cessé avec son esclavage, il demande compte du passé au pays d'où lui sont venus tous ses maux. C'est ce peuple, tant opprimé par l'Angleterre, qui maintenant pèse sur celle-ci, et qui, assez fort pour lutter contre l'auteur de ses misères, travaille à détruire les institutions que l'Angleterre voudrait conserver. On dirait que toutes les injustices qu'il a subies dans les siècles passés, se liguent aujourd'hui pour combattre le gouvernement qui fut leur promoteur ou leur complice. 11 n'est pas une seule des souffrances de l'Irlande qui n'envoie un embarras à l'aristocratie anglaise.
Expliquer cette situation extraordinaire, en montrer les phases diverses, développer les difficultés qu'elle suscite î l'Angleterre, examiner les moyens tentés par celle-ci poui y mettre un terme, après avoir sondé le mal, en cherche] le remède : tel est le premier objet de ce livre.
Assurément l'intérêt politique que présente cette face d( sujet est grave et propre à saisir les esprits. S'il imporli de connaître de quelle manière les démocraties se forment il n'est pas inutile de savoir comment les aristocraties tom bent ou se soutiennent; rien ne semble mériter plus d'at tention que ce combat où est engagé le gouvernement d'ui peuple qui pèse d'un si grand poids dans les destinées di monde; il n'est pas d'un intérêt médiocre de voir comment dans ce combat, la religion aide la Uberté; et ce combat qu'on y prenne bien garde, n'est pas celui d'un jour; com mencé il y a cinquante ans, il se continue, il ne sera pa fini dans un demi-siècle; de sorte qu'on regardant la lutl d'aujourd'hui, on n'a pas seulement le spectacle du présent on y trouve encore les enseignements du passé; on y presser les solutions de l'avenir. f
Mais, quelle que soit l'importance des questions politiques qui naissent de cette situation, il en sort des sujets de méditation plus grands encore, qui sont d'un ordre supérieur, et qui méritent peut-être une étude plus profonde, parce qu'ils sont, non d'un jour, non d'un siècle, mais de tous les âges.
Il y a des questions de morale et d'humanité qui sont éternelles, dont la grandeur ne périt jamais, et qui, indépendantes des temps, des lieux et de la fortune des États, survivent aux grandes comme aux petites querelles des empires. On ne saurait mieux étudier ces questions d'humanité que chez les peuples malheureux ; ces questions de morale, que chez les peuples dont le malheur est une injustice. Et qui nommera un pays plus infortuné que l'Irlande? Qui citera un peuple dont la misère soit plus imméritée?
Le spectacle d'une population de plusieurs miUions d'hommes subissant, de notre temps même, au miheu du XIX" siècle, toutes les tortures d'une famine annuelle, et tous les supplices d'une misère qui n'a point son égale, ne suffitil pas pour toucher profondément tous ceux auxquels rien d'humain n'est étranger? Est-il besoin d'être Irlandais ou Anglais pour compatir à tant de souffrances? Est-ce qu'il y a un peuple étranger dans la famille des peuples? Toutes les détresses de l'homme n'ont-elles pas des droits à la jpitié de l'homme? Toutes ne viennent-elles pas de la même jcause première, de l'égoïsme, d'où naissent toutes les joppressions? En exposant les maux de l'Irlande, en rejinontant à leurs causes, en cherchant et en discutant le rnoyen de les guérir, l'auteur n'a pas cru traiter des sujets Indifférents à la France.
Et pour le morahste qui, en déplorant les misères de l'hu- Tianité, s'applique à en rechercher l'équité ou l'injustice.
quelle contrée sora aussi féconde que l'Irlande dont tous lesl malheurs sont mêlés de quelque vertu, et dont les plus; grands maux ont eu pour cause sa fidélité religieuse? Oui trouvera-t-il des enseignements plus variés, plus tristes,' plus consolants? Où verra-t-il plus clairement que dans le& annales de la domination anglaise en Irlande, comment, unej fois entré dans une voie inique, on est presque fatalement^ tenu de la parcourir tout entière, et entraîné jusqu'à de^ fins extrêmes, devant lesquelles on eût, au point de départ J reculé avec horreur; comment, d'une première injustice^ découlent toutes les injustices, d'une première violence, toutes les violences; comment toutes s'enchaînent, se commandent les unes les autres, depuis celle qui se prend à l'âme et à la pensée, jusqu'à celle qui torture les corps? Où pourra-t-il voir plus de périls attachés à l'oppression et plus de bonheurs imprévus offerts au martyre? Où trouvera-t-il dans la fortune du maître et de l'esclave des retours plus extraordinaires, une plus cruelle servitude suivie d'une plus équitable délivrance, des prospérités plus iniques amenant de plus justes expiations? Où verra-t-il mieux qu'en Irlande les secours extraordinaires que la religion prête à la vertu? et quelle autre contrée que l'Irlande lui offrira le spectacle, unique jusqu'à ce jour, de toutes les persécutions pratiquées au milieu de tant de lumières, qu'il n'est pas un acte inique que l'on ne voie naître et dont on ne suive toutes les conséquences? Dans quel autre pays pourra-t-il étudier ainsi, au flambeau de la liberté, les procédés de la tyrannie? j Tel est le triple intérêt qu'offre à l'homme d'État, au philanthrope, au morahste, l'Irlande de nos jours. Tel est l'objet que ce livre a eu en vue.
Assurément, il est difficile d'imaginer un sujet plus noble 3t plus grand : il n'en est point de plus capable de passionner l'écrivain, et d'intéresser son cœur. Mais, s'il n'est 9oint de plus beau cadre, peut-être aussi n'en existe-t-il pas ie plus difficile à remplir.
Outre les difficultés propres à sa seule grandeur, ce sujet 3n contient beaucoup d'autres que l'on peut considérer 30inme spéciales à l'étatparticulier de l'Irlande. La première [laîtde la complication infinie des éléments dont se compose l'état social et politique de l'Irlande , qu'il faut cependant voir clairement pour les exposer de même. Ce pays, qui, avant la îonquête, possédait son gouvernement national, et où les Vnglo-Normands ont apporté des lois moitié normandes, noitié saxonnes, présente dans son organisation politique les variétés qui rendent son étude singulièrement difficile. Pour comprendre l'organisation politique de l'Irlande, il faut d'abord connaître le gouvernement du peuple dont celle-ci a reçu presque toutes ses institutions, comme pour uger l'effet il faut remonter à la cause; et quelle étude que celle des lois et des coutumes de l'Angleterre ! Comment aparendre cette constitution qui est éparse dans les statuts et ians les mœurs? Comment oser en parler? Et quand ce trarail est fait, quand on est parvenu à toucher les institutions es plus insaisissables qui soient au monde, il faut encore ixaminer lesquelles de ces institutions ont été portées en rlande, et comment celles-ci se sont modifiées suivant des circonstances diverses, d'autres lieux et des besoins différents. La difficulté est extrême : il faut cependant l'aborder j'U renoncer à tout l'ouvrage; car comment apprécier l'action les pouvoirs politiques établis dans une société, si d'abord n n'en connaît l'esprit et la forme? L'auteur a sans doute,
8 PHEFACK
dans cette partie de son livre, commis beaucoup d'erreurs en dépit des efforts qu'il a faits pour les éviter; mais il se consolera des critiques dont il pourrait être l'objet, si les explications qu'il donne, défectueuses dans quelques détails, sont jugées justes au fond, et rendent intelligibles les développements qu'elles sont destinées à éclairer. Il voudrait quf l'on n'oubliât point que, lorsqu'il parle de la constitution anglaise, ce n'est point qu'il en veuille faire l'exposé, mai^ parce que les institutions de l'Irlande ne se peuvent comprendre que par celles de l'Angleterre.
L'état social n'est pas moins compliqué que l'état politique. Gomme l'Irlande, aujourd'hui tout à fait libre, a été longtemps asservie, les mœurs de ce pays offrent le plui extraordinaire assemblage d'indépendance et de servitude de libertés existantes dont quelques-unes ne vivent que d( nom, de tyrannies abolies dont les effets durent encore Partout on voit le fait en opposition avec le droit, et la loi contredite par la coutume; tout en Irlande est complexe; i n'est peut-être pas une circonstance actuelle qui se com prenne bien, si on n'en demande l'explication au passé; pa: un mal présent dont il ne faille étudier la cause premiéri dans des temps qui ne sont plus. Rien n'est plus difficili aussi, au milieu de toutes les sources de misère qui abonden dans ce pays, les unes sociales, celles-ci politiques, celles-]: religieuses, que de les bien distinguer toutes, et d'analyse a part de malheur qui provient de chacune d'elles.
La variété des choses à étudier est infinie; et puis com
ment faire celte étude? Ici une autre difficulté se présente
D'abord il existe trés-peu de livres qui soient bons à con
sulter sur les institutions et les mœurs de l'Irlande.
Aucun de ceux qui traitent de ce pays avec quelque éter
due n'est écrit dans notre langue * ; et parmi les ouvrages élrangers dont l'Irlande forme le texte, la plupart, écrits
* Le bel ouvrage de M. Augusliii Thierry, Histoire de la conquête de l'Angleterre par les Normatids, répand quelques vives lumières sur l'hisloire de l'Irlande, depuis la conquête de l'Irlande jusqu'à nos jours. Mais il n'entrait point dans le plan de ce grand écrivain d'exposer l'état social et politique de l'Irlande, tel qu'il existe aujourd'hui; le passé même de l'Irlande n'est qu'un coin de son vaste et brillant tableau
M. P. Davergier de Hauranne a. en 1827, publié un intéressant volume intitulé : Lettres sur les élections anglaises et sur la situation de l'Irlande. Mais dans ce livre, qui présente sur les mœurs et sur les institutions irlandaises les aperçus les plus justes et les plus ingénieux, l'auteur a surtout voulu peindre un grand événement contemporain, c'est-à-dire l'agitation irlandaise (jui a précédé et amené l'émancipation catholique de 1829. Je ne connais, dans notre langue, que ces deux ouvrages dont l'Irlande soit le sujet principal ou accessoire.
Note de la septième édition. — Depuis que ce livre a paru, en 1859, l'Irlande a été le sujet d'un grand nombre de publications importantes entre lesquelles je citerai :
Deux articles très-remarquables, publiés dans la Revue des Deux Mondes, par M. Jules de Lasteyrie, l'un du l" août 1853, et l'autre du 15 décembre 1860. Chacun d'eux vaut un livre.
Un article sur s\r Robert Peel et r Irlande, publié le 15 juillet 18 T», dans la Revue des Deux Mondes, par John Lemoinne.
Robert Eîumet [i \o\. gr. in -18, Michel Lévy), lugubre épisode des guerres civiles d'Irlande, où la peinture des passions et la vigueur des idées ont révélé tout à la fois le plus mâle génie et le cœur d'une femme, et dans l'auteur duquel on a cru reconnaître la petite-fille de madame de Staël.
Enlin, le livre publié cette année même (1862), par M. l'abbé Perraud, sous le titre d'Études sur l'Irlande contemporaine (2 vol. in-8», chez Douniol), ouvrage considérable, fruit d'une enquête consciencieuse et de longs travaux, plein de l'amour du bien, inspiré surtout par le sentiment catholique, et écrit par son auteur avec autant de sine 'rite que de talent.
Ne convient-il pas aussi de signaler, comme digne de figurer dans les annales de l'Irlande, le discours prononcé par Mgr l'évêque d'Orléans, à Saint-Roch, le 25 mars 1861, et dans lequel l'illustre prélat a si éloquemment peint les souflrances de ce pays? Le récit de ses misères sera longtemps encore, pour l'Irlande, sa principale histoire. Quant au lecteur qui aime à trouver la vérilé sous la forme la plus agréable dans des impressions de voyage écrites par un homme d'esprit et de talent, je le renvoie à VIrlande, de M. Amédée Pichol '2 volin-8°, 1850. Guillaumin).
par des Anglais ou par des Irlandais, sont empreints de préjug-és nationaux et de préventions de parti, qui, contraires ou favorables à l'Irlande, les rendent tous égalenrient suspects. Il faut donc absolument, pour juger l'Irlande, se transporter dans le pa\s même.
Mais, arrivé en Irlande, l'auteur va s'y trouver exposé ù bien d'autres écueils. Celui qui, dans ce pays, cherche le vrai avec le plus de zèle et de bonne foi, a bien de la peine à le saisir ; tout le lui dispute et travaille à l'égarer ; tout esl menteur en Irlande, depuis le riche qui cache son égoïsme jusqu'à l'indigent qui exalte sa misère. Toutes les passionji de classe, de secte, départi, qui y sont brûlantes, sèmeni sous les pas du voyageur mille éléments d'erreur. L'Irlande n'est plus en état de guerre civile; mais elle est toujours en révolution ; et, soit ébranlement des commotions passées, soit symptôme d'agitations nouvelles, le sol y tremble sous les pieds : les partis y sont si violents, qu'on dirait des armées en présence prêtes à en venir aux mains. L'étranger qui tombe tour à tour dans chacun de ces camps ennemis entend les langages les plus divers, et les récits les plus contraires. Chaque jour lui apporte le démenti de ce cjui la veille lui a été affirmé ; et l'assertion d'aujourd'hui s'évanouira le lendemain devant une dénégation nouvelle. Averti par ces contradictions, il reconnaît bientôt que le seul moyen de vérifier les faits c'est de les voir lui-même ; mais comment tout voir? Et alors même qu'il en aurait la puissance, ne lui arrivera-t-il pas bien souvent qu'en croyait jqger avec §es propres yep.^, il v^rra eneora par l'œil d^autrui, et regardera non ce qui est, majis cequ'pij voudra bieii lui montrer?
L'auteur a fait de constants efforts pour éch{ipper à pgl
DE LA PREMIÈRE ÉDITION. il
danger. Ce qu'avant toutes choses il a poursuivi dans ses investigations, c'est la sincérité des faits; ce qu'il s'est atta-. ohé constamment à éviter, c'est l'influence de ces passions politiques et religieuses qui sont, en Irlande, une source si féconde de mensonge et d'erreur. Étranger aux factions qui divisent cette contrée malheureuse; il n'a eu, en la parcourant, qu'un but : la vérité. Il a cherché la vérité partout; il l'a demandée à tous les partis, sachant bien que nul d'entre eux ne pouvait seul la lui donner, mais que, si elle se pouvait trouver quelque part, c'était dans l'examen et l'appréciation de tous. Au milieu de ces partis opposés, il éprouvait sans doute plus de sympathie pour les uns que pour les autres; mais, convaincu qu'en pohtique et en religion la cause même la plus inique ou la croyance la plus fausse peut avoir pour défenseurs l'âme la plus honnête et l'esprit le plus droit, il s'est mis tour à tour en rapport avec des hommes de toutes les opinions politiques et rehgieuses; et il a toujours jugé les choses indépendamment des personnes.
Quand il a trouvé les passions d'accord sur un fait, il a considéré ce fait comm-e vrai ; lorsqu'un doute s'est élevé dans son esprit, il en a cherché la solution, soit dans la réunion de plusieurs témoignages, soit dans les documents officiels pubUés par ordre du parlement anglais; en général, il a rejeté comme incertain tout fait dont il ne possédait pas une double preuve.
Qu'il soit permis à l'auteur de présenter ici une réflexion. Si ce livre parvient jusqu'en Angleterre, le lecteur de ce pays y blâmera sans doute, au milieu de beaucoup de défauts trop réels, la surabondance des explications qui s'y trouvent sur les institutions et les mœurs; mais le lecteur anglqis est prié (jp (considérer que ces développements, inu-
12 PRÉFACE l
tiles pour lui, peuvent être nécessaires au lecteur français? Or, c'est pour la France que'ce livre est fait. L'auteur n'hésite pas même à dire ici qu'en général, il a supposé son lecteur le plus ignorant possible; et il est toujours parti de ce point que ce que les Anglais savent le mieux est précisément ce que les Français connaissent le moins. On ne sait généralement en France de l'Angleterre que ce qui, momentanément dans ce dernier pays, excite les passion* des partis politiques, c'est assez dire que l'on ne sait guère de l'état de l'Angleterre et de l'Irlande que des cas excep tionnels et extraordinaires. L'auteur en écrivant, a dû ne pai oublier que le développement le plus fastidieux pour un An glais sera souvent le plus indispensable à ses compatriote* Après cette réflexion offerte à l'Angleterre, l'auteur von (Irait en présenter une autre qui s'adresse surtout à l'Irlande On trouvera souvent, dans le cours de cet ouvrage, de jugements, soit d'éloge, soit de blâme, portés en terme généraux, qu'il ne faut point cependant prendre dans ui sens absolu et exclusif, parce que, alors même qu'ell n'est pas exprimée, l'exception est toujours sous-enterî due. Ainsi, il lui est arrivé fréquemment de qualifier ei termes sévères la conduite de l'aristocratie irlandaise ; il ; dû s'exprimer ainsi, convaincu comme il l'est, que celt aristocratie, qui a été le principe de tous les maux de l'Ir lande, en est toujours la principale plaie. Est-ce à dire pou cela qu'il n'y a pas, en Irlande, un riche qui soit généreux pas un propriétaire qui soit humain, pas un noble qui soi dévoué à sa patrie? Non. Ce serait tirer des paroles de l'ai leur une conséquence fausse et injuste. 11 constate et a d constater l'égoïsme de l'aristocratie irlandaise; ce qui n'enr pêche point qu'il y ait en Irlande des riches dont la charit
est éclatante, et des lords amis sincères de leur pays.
L'auteur n'a plus à présenter ici qu'une seule observation relative à la forme du livre. Cet ouvrage a pour objet do faire connaître l'état présent de l'Irlande; mais, pour mettre le lecteur en état de mieux juger cette situation actuelle, l'auteur a cru devoir en faire précéder l'exposé d'une introduction historique dans laquelle il constate les événements les plus importants de l'histoire d'Irlande. Cette introduction n'est point une histoire ; c'est seulement un aperçu du passé, auquel on ne demande que les faits rigoureusement nécessaires pour l'intelligence du présent. Il est sans cesse question, dans le courant de cet ouvrage, d'hommes et d; circonstances qui appartiennent à l'histoire d'Irlande, et qui sont peut-être peu connus en France. Comment apprécier un raisonnement, comment saisir une allusion, si l'on ne connaît ni le fait ni le personnage qui en sont l'objet? L'introduction historique forme la première partie du livre ;elle embrasse sept siècles ; c'est une longue période dont l'auteur n'a point sans peine présenté un très-court tableau.
On vient de voir, par tout ce qui précède, quelle tâche s'est imposée l'auteur et à travers quels écueils il a marché. Quels qu'aient été, du reste, ses efforts et ses travaux, il en serait assez récompensé si, dans le tableau qui suit, il avait mis en lumière une seule vérité politique bienfaisante pour les peuples, un seul principe de morale utile aux hommes; si, en peignant la condition de ceux qui oppriment et le sort de ceux qui souffrent, il avait pu fortifier dans quelques âmes le sentiment de la justice, l'amour de la liberté, la haine de la tyrannie.