‹ L'Irlande sociale, politique et religieuseChapitre 3 sur 333 · X NOTICE · texte numérisé non relu

X NOTICE

peau funèbre? En voici encore qui, un autre jour, descendent de leurs montagnes, où ils meurent de faim; ils vont, ils ne savent où, chercher quelque contrée où l'on vive. Sur leur chemin s'offrent à leurs yeux des champs couverts de moissons, des prairies où paissent d'immenses troupeaux. Un peu plus loin encore, ils rencontrent des chariots surchargés de grains que l'on conduit à la ville voisine ; ils les suivent, et voient placer ce grain sur des bateaux qui vont le porter en Angleterre. Qui s'étonnera qu'une violence soit commise et un pillage accompli? Cependant cette violence, même passagère, accroît le mal ; le pillage n'a pas de lendemain : le boulanger ferme sa boutique, et le bateau, retenu par la force, en empêche vingt autres de venir. Nonseulement la violence accroît la famine, elle provoque un autre mal, celui de la répression nécessaire des lois ; l'ordre étant troublé, il faut le rétablir. La police vient, et à sa suite la force armée; le sang coule, on arrête ceux qu'on ne tue pas. Tristes et effroyables luttes, où le grand crime du coupable est sa misère, et où le soldat, qui, en frappant, obéit à la loi et à son devoir, sent le doute dans sa conscience et le trouble dans son cœur.

C'est en 1846 que l'Irlande était couverte de ces scènes de deuil, et l'année n'était pas écoulée que déjà on pouvait prévoir que le même fléau sévirait l'année suivante. On avait d'abord, suivant l'usage, sur la récolte des pommes de terre, prélevé et mis en réserve la quantité nécessaire pour la semence de l'année suivante. Sous la pression de la faim, la réserve fut attaquée, et la semence de l'année suivante absorbée. C'était assurer la famine pour Tannée 1847.

A la nouvelle cependant des nouveaux désastres qui se préparaient, le gouvernement anglais s'émut. L'expérience de l'année écoulée avait été mise à profit. L'administration était devenue plus savante ; les moyens d'action étaient mieux assurés. L'Anglais ferait toujours bien s'il avait le temps de faire. Tous les secours furent accrus dans des proportions

SUR L'ETAT PRESENT DE L'IRLANDE. xi

énormes. On en jugera par un seul fait. Il y avait sur les ateliers do travail plus de 700,000 ouvriers*; un seul mois coulait plus de 20,000,000 de francs^; on distribuait chaque jour aux pauvres 2 à 5 millions de rations gratuites ou à prix réduit^. Les écoles, transformées en maisons de charité, faisaient vivre 176,000 enfants*; 283 hôpitaux temporaires recevaient les malades''. On n'a pas le courage de dire que tant d'efforts furent vains. Non combattu, le mal eût sans doute été plus grand encore ; il fut pourtant terrible, et la mortalité fut peut-être encore plus grande en 1847 qu'elle ne l'avait élé l'année précédente. Les coups du fléau portaient tous sur des corps épuisés et à demi morts. On sait qu'en Angleterre et dans tous les pays anglais il existe un officier public nommé le coroner, dont l'emploi spécial est de constater le décès de tout individu qui meurt de mort violente. En Irlande, pendant la famine, chaque cas de mort fut constaté par le coroner comme Teùt été un crime ; et c'était en effet le crime d'un mauvais état social. Mais il y eut un moment où, dans beaucoup de localités, le coroner ne put suffire à sa tâche, et sollicita un aide. Dans beaucoup de paroisses, les cimetières furent trop petits pour contenir les morts. A Skibereen, les menuisiers et les charpentiers, travaillant nuit et jour, ne pouvaient suffire aux commandes de cercueils ; les pauvres paysans du comté de Mayo, dont la piété pour leurs morts est si touchante, étaient trop pauvres pour en acheter.

Toutes les statistiques s'accordent à reconnaître que, dans

* Voir Reports of the board of public works du 6 avril 1847 ; Documents parlementaires, Distress. Ireland, t. XVII.

- Id. Voir Discours de lord John Russell au parlement, du ^25 janvier 1847.

^ Quatrième Rapport des relief commissioners du 19 juillet 1847; Documents parlementaires, t. XVII, p. 21, Distress. Ireland.

* Rapport de M. Haly, chairman of the Brilish association, à M. Trevelyan; Documents parlementaires, 1847-48, t. LVI, p. 59.

* Quatrième Rapport des relief commissioners.

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