QUATRIÈME PARTIE
que l'h'laiide est forcée d'accepter la loi qu'il plaît à l'Angleterre de lui imposer. Voilà pourquoi il y a en Irlande une Église et une aristocratie anglicanes.
Mais iaut-il conclure de ce qui précède que l'Irlande, intéressée à détruire des institutions funestes, les subira ^aussi longtemps qu'il plaira à l'Angleterre de les lui imposer? L'Irlande sera-t-elle condamnée à d'éternelles souffrances, parce que le remède qui pourrait la guérir alarme l'Angleterre ! Non. Il ne parait point qu'on doive accepter une aussi triste conséquence.
Sans doute on peut prévoir que l'Angleterre essayera de maintenir ses propres institutions en Irlande. Elle croit dangereux de gouverner ce pays autrement qu'elle ne se gouverne elle-même; elle s'etTorcera donc de n'y pratiquer que les changements dont elle croira n'avoir rien à redouter, et tentera, sinon d'enchaîner, du moins de ralentir la réforme religieuse et démocratique qui a son cours dans ce pays. C'est la voie qu'elle suit depuis des siècles, et dans laquelle elle est si profondément engagée, que l'on n'aperçoit pas comment elle en pourrait sortir. Mais, en même temps qu'on prévoit qu'elle visera à ce but, on peut être à peu près sûr qu'elle ne l'atteindra pas. C'est, depuis cinquante ans, l'objet constant de ses efforts toujours infructueux.
Quand on considère ce qui s'est accomph en Irlande depuis un demi-siècle, il est impossible de ne pas reconnaître que les inslitutions fondées dans ce pays par les Anglais sont attaquées au cœur. Ces institutions ne respiraient, en quelque sorte, que d'un souffle protestant; or, le principe qui les animait est, il faut le reconnaître, en pleine décadence. Comment s'achèvera cette destruction commencée? par quels actes et dans quelles circonstances? sera-t-elle lente ou rapide? paisible ou violente? On ne saurait le dire; mais il est impossible de ne pas reconnaître qu'elle se prépare et qu'elle arrivera.
L'Irlande est une contrée essentiellement catholique, et
fS» I/IRLANDE.
le mensonge légal qui la fait un pays protestant est déjà trop ruiné dans sa base pour se maintenir longtemps debout. On peut donc regarder comme certain que, dans un temps donné et probablement peu éloigné de nous, l'Église anglicane aura cessé d'être le culte officiel et public de l'Irlande.
La question de savoir si la religion catholique deviendra le culte doniinant en Irlande, connue le culte anglican est celui de TAngleterre, et le culte presbytérien celui de l'Ecosse, est une question d'un autre ordre et d'unf nature plus douteuse. On a vu plus haut cunnnent cette prédominance du catholicisme en Irlande serait pour ce pays plutôt un péril qu'un bienfait. L'Irlande a déjà la liberté religieuse; ce qui lui manque, ce qu'elle veut conquérir, et ce qu'elle conquerra sans aucun doute, c'est l'égalité des cultes.
Il en est pourtant qui croient que TÊgltse anglicane demeurera encore longtemps le culte établi de l'Irlande. La constitution britannique, disent-ils, dont le princi|N> fondamental est anglican, cesserait d'être, si l'Église d'Irlande était abolie. Les rois d'Angleterre, dont le droit à la couronne est un droit protestant, ne pourraient détruire en Irlande la suprématie de l'Église sans manquera lem* propre serment. Knfin, les catliobques irlandais eux-mêmes, qui, en 18-29, ont reçu réminripalion i ' ' K; sous la
condition de respecter l'Éj^lise et son ut, se mon-
trent parjures lorsqu'ils «mi demandent la ruine.
On se trompe étrangement si l'on p< î is-
sances qui travaillent en Irlande au renvti <-.■ i i . >e
anglicane s'arrêteront devant de pareils obstacles. La constitution anglaise s'opposàt-elle à cette ruine, je crois que l'Kglise d'Irlande n'en tomberait pas moins; mais il n'est pas vrai de dire que la constitution britannique n'existe qu'à la condition du maintien, en Irlande, de l'Église anglicane. C'est un des grands avantages de cette constitution, que, n'étant point écrite, elle ne saurait jamais être violée.
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On peut ainsi, sans l'offenser, faire dans les lois du pays tous les changements qu'exigent les opinions et les mœurs. Voilà comment l'Ecosse a pu devenir presbytérienne, et le Canada demeurer catholique sous le sceptre de l'Angleterre, sans que la constitution anglaise en reçût aucune atteinte. De pareils changements dans la constitution, loin de la détruire, sont peut-être les seuls moyens de la conserver. Et comment s'arrêter aux reproches de parjure adressés aux catholiques d'Irlande qui, ayant obtenu des réformes sous la condition de s'en contenter, en demandent encore de nouvelles? Si les catholiques d'Irlande ont, en 1829, promis de s'en tenir à tout jamais à l'émancipation parlementaire, ils ont certainement pris l'engagement le plus insensé qu'on puisse imaginer; ce serait comme s'ils avaient juré qu'ils ne lutteraient plus dès qu'ils auraient une arme de combat. Et les législateurs qui, par nécessité et non par justice, auraient accordé l'émancipation catholique à une telle condition, n'auraient pas moins manqué de sens; car c'eût été comme s'ils avaient dit aux catholiques d'Irlande : Vous êtes déjà tellement forts, que nous sommes obligés de vous concéder ce que nous ne vous donnerions point librement ; en conséquence, nous allons accroître votre puissance, à la condition que de ce jour vous renoncerez à en faire usage. Ces engagements, qu'il eût été aussi absurde d'offrir que d'accepter, eussent-ils été raisonnables et sérieusement consentis, ce serait chimère que d'y chercher quelque réalité. Les serments que prête un honnne ont quelquefois de la valeur; ceux qu'on impose à un parti n'en ont jamais.
Si rien ne peut arrêter la réforme de l'Église d'Irlande, la réforme de l'aristocratie irlandaise s'avance d'un pas non moins sûr. Les membres de cette aristocratie sont toujours des étrangers en Irlande ; ils agissent comme au temps où les conquérants anglais n'avaient devant eux, en Irlande, que quelques hordes barbares; et cependant ils se trouvent aujourd'hui en présence d'un peuple bien discipliné, conduit
par un grand chef, et qui a la conscience de sa force.
L'aristocratie d'Irlande a, dès l'oriuine, mêlé sa cause à celle de l'Église; et sa destinée semble être de vivre et de nfCurir avec celle-ci. Se reconstituera -t-il une aulre aristocralie sur les ruines de celle qui s'écroule? H vsi bien difficile de le dire. Les tendances de l'esprit anglais y poussent, mais les passions qu'a fait naître et qu'entretient une aristocratie ennemie y peuvent être un obstacle. Et plus cette aristocratie anti-nationale résistera aux coups qui lui sont portés, plus le sentiment qui repousse une aristocratie quelconque se fortifiera en Irlande; car c'est son impopularité qui déconsidère surtout les privilèges de la naissance et de la fortune dans un pays natui^llemenl enclin à les estim»M'. Aussi {)eut on dire que le système des tories, qiii tend à maintenir intacte et inviolable en Irlande l'aristocratie existante, est tout à la fois le plus propre à assurer la ruine complète de celle-ci el à rendre impossible sa métamorphose en une aulre aristocratie; tandis que si une pareille transformation s'opère, elle sera favorisée par les wlii^'s (pii, en réformant l'aristocratie protestante, la rendent moins impopulaire, et accoutument les catholiques au régime des privilèges en les y faisant participer.
Mais si une aristocratie catholique ne succède point à l'aristocratie protestante, destinée à périr, quel pouvoir prendra donc la place de celle ci? Le gouvernement de l'Irlande deviendrat-il démooTatique? En faisant voir tout à l'heure comment le parti tory excite les haines du peuple contre les classes privilégiées, on a par cela même montré de quelle manière ce parti pourrait, dans certains cas, aider la démocratie à se développer. Mais si celle démocratie triomphe, comment s'ètablira-t-elle? Sera-ce par quelque révolution violente, ou par un progrès doux el lent? Que fera l'Angleterre? Comment laisser s'accomplir une pareille révolution? Comment l'empêcher? Et, en supposant que d'un progrès tranquille ou de changements ré-