QUATRIÈME PARTIE. 2i
Et chaque jour doit nécessairement rendre plus irrésistible ce travail de destruction. Le peuple, auquel des concessions sont faites, non parce qu'elles sont justes, mais parce qu'elles sont nécessaires, tire de là un enseif^nement inévitable. Avertie qu'elle ne doit rien attendre de l'équité de ses maîtres, l'Irlande ne travaille qu'à leur prouver sa force; voilà pourquoi, dès qu'il veut quelque chose, O'Connell prêche l'agitation et secoue ses sept miUions d'hommes comme un épouvantait propre à jeter l'Angleterre dans la réflexion.
Et pourtant ce triste système de concessions arrachées à la peur, à la faiblesse, et quelquefois à la pitié, semble le seul que, dans son état présent, l'Angleterre puisse suivre vis-à-vis de l'Irlande.
On a vu ailleurs par quelle raison l'Angleterre serait dans l'impossibilité d'exécuter paisiblement et hbrement les réformes que veut l'Irlande. Elle ne peut faire ainsi ces réformes, parce que, si une partie de la population voulait qu'on rendît justice à l'Irlande,» il y en a une autre dont les passions politiques et religieuses exigent que l'oppression de l'Irlande soit continuée. Or ces passions et ces préjugés, qui s'irriteraient contre une réforme logique spontanée, cèdent à une réforme imposée par une force majeure, et s'inclinent devant une nécessité. L'Angleterre pardonne à son gouvernement d'être faible, impuissant même, devant les exigences de l'Irlande; elle ne lui pardonnerait point de même d'immoler aux simples vœux de ce pays les institutions politiques et religieuses dont elle lui a confié le dépôt; et il y a telle réforme que les whigs seraient absolument incapables d'exécuter comme juste et rationnelle, et que l'Angleterre laisserait accomplir par les tories comme déplorable, mais nécessaire.
Ainsi s'écrouleront les institutions anglaises étabhes en Irlande, en dépit des efforts que ferait l'Angleterre pour prévenir leur ruine. Ces institutions tomberont, et l'on peut af-
firnier en même temps qu'elles ne seront point renverséos en Irlande sans que les mômes institutions, existant en Angleterre, reçoivent le contre-coup de leur chute.
Gomment les Anglais, entendant discuter sans cesse les abus de l'Église et de l'aristocratie d'Irlande, ne seraient-ils pas à la longue amenés à se demander si les mêmes abus ne se retrouveraient pas dans l'Église et l'aristocratie d'Angleterre?
L'aristocratie anglaise est autre, sans doute, que celle d'Irlande. Mais, si bonne qu'on la suppose, elle contient en elle assez d'abus, elle est sujette à assez d'erreurs, et, toute généreuse qu'elle soit comparativement, elle renferme encore assez d'êgoisMie pour que le grief irlandais puisse ôtro rapprocbé d'un grief analogue en Angleterre; pour que celui qui. dans ce dernier pays, souffre d'un excès, d'une faute, d'une faibles|e de l'aristocratie, applique à son état ce qui est propre à l'aristocratie d'Irlande, et soit tenté de h.iir l'une chez lui autant qu'il voit l'autre détestée dans le pays voisin. I/Angleterre, qui, pour demeurer anglicane et aristo(Tati(}ue, force l'Irlande de rester telle, ne songe pas à ce qu'il y a de formidable dans cette voix solennelle de tout un peuple qui ne cesse de lui crier que l'Église anglicane est le plus odieux de tous les cultes, et l'aristocratie le pire de tous les gouvernements.
Ainsi non-seulement l'AiigUlrrre ne réussira point â maintenir en Irlande l'Église anglicane et l'aristocralie, mais encore les coups qu'elle porte à l'Irlande pour lui faire violence, reviendront, par une espèce de rebond, la frapper elle-même, et atteindre chez elle ses propres institutions; et cette influence de l'Irlande (|ui réagit sur l'Angleterre, et qui, en retour de mauvaises lois, lui en renvoie la haine, ne s'exerce pas seulement pur une voie morale et indirecte.
L'Irlande, qui sait que l'Angleterre ne lui imposerait point violemment le régime de l'aristocratie et de FÉghse an-