QUATRIÈME PARTIE
considérer l'Angleterre et l'Irlande abslractivement comme deux peuples qui existeraient seuls dans l'univers, et seraient tout l'un pour l'autre. Il est bien vrai que l'Angleterre est tout pour l'Irlande, qui n'a jusqu'à présent qu'une existence relative à l'Angleterre; mais il n'en est point de même pour celle-ci, qui, ayant établi sa puissance dans tous les mondes, a le soin de l'y conserver. Ainsi l'Irlande, qui ne poursuit qu'un seul but politique, celui de réformer ses institutions, et qui n'a de contact qu'avec un seul peuple, celui qui s'oppose à cette réforme; l'Irlande, dis-je, réunit toutes ses forces contre un seul adversaire, et met à
0 combattre, sans distraction, sans trêve, sans relâche, tout ce qu'elle a de puissance matérielle et de vigueur morale; tandis que l'Angleterre, qui, dans son état politique, se doit à une foule d'intérêts divers, est souvent obligée de se partager. La résistance que l'Irlande oppose à l'Angleterre est constante, et ne peut que s'accroître; la force que celle-ci fait peser sur celle-là est variable, et sujette à se réduire singulièrement dans des temps extraordinaires.
11 faut se rendre compte de cette situation mutuelle de l'Angleterre et de l'Irlande, pour comprendre comment la nation faible a pu résister si heureusement au peuple fort, et comment elle peut compter dans l'avenir sur de semblables succès. Forte de sa cause juste, de son progrés, de ses efforts continus, dirigés vers un but unique, et de tous les embarras accidentels qui viennent gêner son adversaire, l'Irlande avance sans cesse dans la voie qu'elle suit : tantôt
Ile obtient de l'Angleterre un acte de demi-justice, tantôt une concession : un jour on lui accorde, par calcul, ce que la veille on avait refusé à son bon droit; on cède tour à tour à la pitié qu'inspirent ses infortunes, et à la crainte que font naître ses agitations; et l'Angleterre est ainsi conduite, moitié malgré elle, moitié librement, à renverser en Irlande l'édifice qu'elle voudrait maintenir. Si l'avenir était douteux, que l'on consulte le passé.
L'Angleterre n*étail pas, il y a cinquante ans, moins jalouse qu'elle ne l'est à présent de conserver en Irlande, dans leur intégrité, ses institutions aristocratiques et religieuses, et, à cette époque, la faiblesse relative de l'Irlande était encore bien plus grande que de nos jours; c'est cependant de ce temps que datent les plus grands avantat^^es remportés par l'Irlande sur l'Angleterre. De 4775 à 1795, c'est-à-dire pendant prés de vingt années, il semble que l'Irlande tienne en échec l'Angleterre ; il semble quecelle-< qui jusqu'alors avait tout refusé à l'Irlande, ait pris le parti de tout céder. F.t pourquoi? C'est que l'Angleterre était alors dans tous les embarras de sa puissance, bravée dans l'Anu rique du Noi*d, menacée dans Tlnde, • ne avec la
l'iancx? et l'tspagne ! de là les émancipai iidaises de
1778 et de 1782; l'Angleterre donne à l'Irlande des libertés n\ même temps que les colonies américaines prenn«'nt les leurs. Le jour où la France révolutionnaire, déclarant la guerre à l'Europe, fait comprendre à l'Angleterre le besoin d'être en paix avec elle-même, celle-ci donne à l'Irlande de nouvelles libertés : de là l'émancipation de 1793.
Ki lorsque enfin, en i829, elle accorde à l'Irlande la grande émancipation \ ' iitaire, «li ' li-
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mais parce qu'elle est nécessaire. El quelle était celte n< cessité? C'était d'empêcher l'insurrection générale de 1*1 1 lande, que l'on voyait innninente.
C'est sans doute une déplorable situation, que celle d l'Angleterre ne se sentant ni le pouvoir d'être équitable et vers l'Irlande, ni la force île lui refuser toute justice; i gide dans sa puissance, et généreuse seulement aux joui > de sa faiblesse, repoussant aujourd'hui comme impies et sacrilèges les réformes qu'elle exécute le lendemain comnnî nécessaires. Elle voit ainsi démolir pièce à pièce, de cou cession en concession, de nécessité en nécessité, toutes les institutions quelle aurait à cœur de conserver en Irlande.