PARTIE HISTORIQUE
Toutes les forces de la nation rassemblées sur un point unique, offrent une puissante condition de succès qui, venant à faire défaut, laissent sans défense tout le reste du territoire. C'est tout au rebours dans les pays où la force nationale n'est point centralisée; on les envahit sans peine, et l'on parvient très-difficilement à les conquérir. Ceci s'est bien vu dans les premiers siècles de notre histoire. Les conquêtes des hommes du Nord, qui se succédaient si terribles les unes aux autres, n'ont eu leur fin que le jour où un pouvoir faible au centre, mais fort dans ses parties, s'est constitué sur le sol. Depuis l'étabHssement de la féodalité en Europe et pendant toute sa durée, il est encore arrivé des invasions, mais il n'y a plus eu de conquêtes.
Les Irlandais ne possédaient que des notions très-imparfaites du régime féodal; mais la division et l'éparpillement sur le sol de la puissance publique, qui est un des caractères de ce système, était également propre à leur état social. C'est la cause pour laquelle les Danois abordèrent si aisément en Irlande et ne purent jamais s'établir dans le cœur du pays. A l'arrivée -des Anglo-Normands, la même cause a produit lès mêmes effets.
Je crois, du reste, que cet état social des Irlandais a nui aux Anglo-Normands pour la conquête de l'Irlande, plus encore qu'il ne les avait aidés dans l'invasion. Les Anglo- Normands s'emparèrent sans beaucoup de peine, et par les raisons exposées plus haut, d'une partie du pays; mais ils firent ensuite, pendant plusieurs siècles, de vains efforts pour achever leur conquête. Jusqu'au règne d'Elisabeth, l'espace conquis n'excéda jamais un tiers de toute l'Irlande, et fut souvent moindre. On l'appelait the Pale, à cause des paHssades ou fortifications dont ses Hmites étaient quelquefois entourées. Le Pale se composait d'une partie de Leinster et du sud de Munster; tantôt une victoire gagnée sur les tribus irlandaises, tantôt un habile traité conclu avec quelqu'un de leurs princes, reculaient les
ti8 PREMIÈRE PARTIE.
bornes du Pale qui, d'un autre côté, se rétrécissait à cha- i que revers essuyé par les Anglo-Normands. Les conque- | rnnts s'efforcèrent souvent d'agrandir le Pale par des in- j vasions dans les provinces d'Ulster et de Connaught, mais ; pendant quatre siècles ils en furent toujours repoussés. Même dans cette partie de l'île que nous appelons le Pale, ; leur puissance ne cessa pas durant ces quatre siècles d'être ] contestée, et l'histoire nous y montre une suite non inter- ! rompue de rébellions irlandaises, éclatant tantôt sur un j point, tantôt sur un autre, et ne laissant pas aux conque- \ rants, dans le sein même de leur conquête, un seul instant ' de repos et de sécurité ^
Les Anglo-Normands étant ainsi arrêtés tout court dans i leur marche, le grand intérêt pour les Irlandais devenait de les expulser de l'espace occupé par eux. Mais on va bientôt j comprendre que la même cause qui, après avoir favorisé \ l'invasion des Anglo-Normands, entravait leur conquête, devait les aider à conserver ce qu'ils avaient conquis. \
En effet, à peine arrivés en Irlande, les Anglo-Normands j s'étaient posés féodalement sur toutes les parties dont ils ; étaient les maîtres ^; ils y avaient bâti une infinité de châ- . teaux qui, disséminés çà et là sur le sol, étaient devenus , comme autant de forteresses. Les Irlandais et la colonie ^ normande étabhe au milieu d'eux se trouvèrent alors res- • pectivement dans une situation mutuelle de force et de fai- i blesse à peu près équilibrées. Quand les Anglo-Normands * voulaient étendre leur conquête, ils rencontraient, semées ; çà et là parmi les Irlandais, une infinité de résistances inhé- j rentes à l'état politique de ceux-ci ; lorsque, après avoir ^ repoussé et découragé leurs ennemis, les Irlandais entre- , prenaient de les expulser eux-mêmes des terres formant le I Pale, la faiblesse attachée au fractionnement de leurs forces ■
1 Mac-Geoghan, t. II, p. 74,92, 103,104,1^1, 122,125, 145,160,, 166, 167, 170, 172, 176, 180, 185, 209, 221, 223, 228, 229, 232. '
- Mac-Geoghan, l. Il, p. 26 et suiv.