PARTIE HISTOKIQUE
écrivains papistes, le nombre des victimes s'éleva à trois mille ^ »
Mais c'est surtout quand arrive la république, lorsque, la tête du roi Charles l" étant tombée, il n'y a plus rien entre les puritains d'Angleterre et d'Ecosse et les catholiques d'Irlande; c'est alors, dis-je, que l'irruption de l'Angleterre sur l'Irlande est encore plus vive et |)lus irrésistible; alors la pensée qui domine l'Angleterre ne se cache plus : c'est la destruction de llrlande qu'elle veut, et elle l'avoue; alors ses généraux, en abordant sur les côtes d'Irlande, y déposent le meurtre, le pillage, l'incendie ^ Des traités sont faits avec les rebelles, elle les viole ouvertement ^: il faut que l'Irlande périsse, et qu'importe, pour atteindre ce but, qu'une loi de morale soit outragée? Il ne s'agit plus de soumettre les populations; ce qu'il faut, c'est qu'elles soient anéanties; il est bon même qu'elles résistent, qu'elles combattent pour qu'on puisse les exterminer; alors tout est fait oour exaspérer l'irbinde : les lieux saints sont profanés; les églises et les abbayes cathohques changées en casernes; les soldats s'abreuvent dans les vases sacrés; les sépultures îOnt violées; la cupidité creuse les tombeaux pour y chercher des dépouilles de prix, qu'un fanatisme impie prend 'occasion d'outrager*.
Il faut détruire l'Irlande, c'est le cri de l'Angleterre, et extermination a pris son instrument le plus formidable : Iromwell est général de l'armée anglaise en Irlande. C'était \n 1649. Environ deux siècles après, je parcourais en Irlande les lieux où passa Cromwell, et je les trouvais encore i leins de la terreur de son nom. La trace sanglante de son
* Leiand, t. III, 128. — Civil wars in Ireland, ll'i. — Leland prouve ioxagération de ces écrivains. [Éd.)
I - Hardiiiian, Hist. of Galway. — Arrivée de lord Forbes dans le comté pClare, l. V, 117.
^ Entre autres, violation de la capitulation de Galway. — Hardilan, Hist. of Galway, 5?, 155.
* Hardiman, Hist. of Galway, 154, 155; id., 118.
70 PREMIERE PARTIE. i
passage a disparu du sol, mais elle est restée dans la mé moire des hommes. Rien, peut-être, ne donne mieux 1 mesure de l'effet produit en Irlande par Cromwell que le fables qui, un an plus tard, se débitèrent en Ecosse, sur 1 bruit de son arrivéedansce pays. « Partout où il avait passe disait-on, il avait fait mettre à mort tous les hommes entr seize et soixante ans, couper la main droite à tous les en fants entre t^ix et seize, et percer avec un fer rouge le sei de toutes les femmes^ «.Pour être odieux, Cromwelln'ava pas besoin d'être calomnié. Il rencontra en Irlande deu grandes résistances, et voici comment il les brisa. La vil) de Drogheda refusant de lui ouvrir ses portes, il emploie pour la réduire, deux armes de nature diverse, la force ( le mensonge. En même temps qu'il donne un assaut te]
rible, il promet la vie à tous ceux qui capituleront I
ville se rend à discrétion. Alors Cromwell, avec beaucou de calme et de sang-froid, donne à ses soldats l'ordre c passer toute la garnison au fil de l'épée. « Les soldats, d un historien, malgré leur répugnance, égorgèrent les pr sonniers. Cet horrible massacre dura cinq jours, accon pagné de circonstances qui font frémir d'horreur. » F gueur extraordinaire, s'écrie Ludlow avec naïveté, qu sans doute, dit-il, ne fut employée que dans le but de se vir d'exemple aux rebelles ! (Wich I présume was used discourage others from making opposition \)
Ayant achevé la garnison, les soldats tournèrent leu glaives contre les habitants eux-mêmes, et un millier victimes sans défense furent massacrées dans la catl drale, où elles avaient cherché un asile. Quelques ecclésiî tiques ayant été découverts, ce fut une excitation ne velle pour le fanatisme du vainqueur, qui regarda sa doute comme un signe manifeste de l'approbation du c
* Lingard, t. 11,64.
- Plowderi, t. I, 167.
l'ARTIE HISTOKIOUE. 7i
l'occasion qui lui était offerte d'immoler tes ministres de l'idoldtrieK
Une autre ville, celle de Wexford, ayant aussi fermé ses portes à Cromwell, eut le même sort que Drogheda ; le même massacre s'ensuivit*. On n'a point le courage de raconter deux fois de pareilles atrocités.
La mémoire de Cromwell est demeurée justement souillée de ces horreurs ; mais on ne devait pas lui en attribuer toute rinfamie. 11 n'en a eu que sa part ; l'initiative même ne lui en revient pas. Deux ans avant lui, un de ces massacres en masse avait été commis en Irlande par l'armée parlementaire sous les ordre^s du général Jones, après la victoire de Dunganhill, où trois à quatre mille Irlandais faits prisonniers furent impitoyablement passés par les armes ^.
Il faut le dire franchement, ces crimes appartiennent bien moins à quelques hommes qu'au temps et aux effroyables passions de l'époque. On en a chargé un seul homme, parce que cet homme, plus extraordinaire que tous les autres, a attiré tous les regards sur lui ; mais, ! quelque puissant qu'il fût, Cromwell en Irlande était bien iplus un agent qu'un moteur; il servit mieux et plus énerigiquement qu'aucun autre la passion de l'Angleterre contre I l'Irlande, mais il ne la créa point. Si son armée n'eût pas vaincu les Irlandais, on en eût envoyé une autre de double, de triple force. On se méprend sans cesse sur la puissance I de l'homme; on le fait toujours trop faible ou trop fort.
J'aurais à combattre bien d'autres accusations exagérées ' contre Cromwell; et, si c'était ici le Heu, je montrerais que
* Leland, t. lll, 550. — Gordon, t. II, 258. — Lingard, t. XI, 45. ; — Il n'écliap{)a que trente personnes, qui furent déportées aux Barbades et vendues comme esclaves. Leland.
- Tlie euemy proceeded to put ail to thc swôrd vvlio vvere tound in arms vvitli an exécution as liorribly deliberate as that of Drogheda. — leland, t. III, 555.
^ Lingard, t. XI, i{).
T^ PREMIERE PARTIE. i
celte armée si cruelle, si impitoyable, fut la première armée anglaise qui, en Irlande, observa d'ailleurs une discipline se vère, respecta les babitanls inoffensifs, paya régulièrement ei avec un scrupule incroyable la moindre dépense qu'elle fit sui son passage, et se montra ainsi un instrument d'ordre auss bien que de terreur. Le même bomme, qui avait commandt de sang-froid les massacres de Drogheda et de Wexford, fil pendre à la face de son armée deux de ses soldais pour avoir volé deux poules dans la cabane d'un pauvre Irlandaise Je dirais encore, si j'en avais le loisir, que Cromwell fut le seul homme qui, avant notre temps, ait jugé de loin le destin futur de l'Irlande ; qu'il sentit le premier qu'il fallait l'unir à l'Angleterre ; qu'il réalisa non-seulement l'union, politique, mais encore l'union parlementaire ; que, de soi^ temps, l'Irlande envoya trente membres au parlement an< glais ; je dirais enfin que Henri Cromwell, son fils, fut iet gouverneur le plus probe qu'eût possédé l'Irlande jusqu'à-' lors, et qu'il fut si désintéressé dans son administration^ qu'à son départ d'Irlande il n'avait pas de quoi faire lesi frais de son retour en Angleterre-. ,
Cromwell n'eut point, du reste, même en Irlande, cett^^ omnipotence qu'on se plaît à prêter aux grands acteurs qui, jouent leur rôle sur la scène de ce monde. Le vainqueur dei Marston-Moor et de Nazeby fut arrêté dans sa marche par la, petite ville de Clonmell, dans l'attaque de laquelle il com-^ mençapar perdre deux mille soldats, et qu'il ne prit qu'après un siège de deux mois. Le fanatisme destructeur, dont. Cromwell était l'instrument et le guidl3, avait rencontré en , Irlande un fanatisme plus noble et plus pur, celui de la patrie qui défend son culte religieux, et de la religion qui défend la patrie. C'est pendant ce siège de Clonmell que se montra le beau patriotisme de l'évêque de Ross. Ce prélat
' Civil wars in Ireland, 247. — Plowden, 166.
'' Encyclop. briUmn., vMreland, 372. — Gordon, t II, 281. — Le laiid, t.. III, 398, 401. — Civil wars in Ireland, 281.— Warner, Irish,^ Rebellions.