L'ironie, Volume 1
Durant toute la journée , le ciel avait été voilé , Tatmosphère pesante et noire était à Torage ; à chaque instant je m'attendais à voir la pluie ruisseler des nuages , se traînant en longues masses qui se mêlaient et se démêlaient; scène d'automne empreinte de^ mélancolie, de tristesse même.... Soudain ces vapeurs se déchirèrent vers le couchant , des jets d'une lumière vive , pure , en jaillirent , et posèrent comme un réseau clair et doré sur la verdure encore vivace
des arbres ; un vent léger balaya ces nuages^ et une molle sérénité vint rafraîchir, caresser, mon front et mes pensées. Il en est de même de la vie et peut-être des systèmes :
un incident peut colorer, changer, une existence ; quelques pages lumineuses peuvent jeter du jour dans une théorie.
11 y a trois ans que j'entrepris de fonder le roman religieux , le roman syllogistique , dans lequel la fiction sèrt à prouver une vérité morale : après quelques hésitations, Fouvrage obtint un. succès encourageant; d'autres suivirent, alors on témoignait de la bienveillance à l'auteur; aujourd'hui les mêmes feuilles qui parlaient honorablement de ses efforts , les attaquent. C'est en vain qu'il se présente comme un écrivain seulement occupé de recherches religieuses , on dénature ses idées , on verse du ridicule sur ses intentions; mais il croit et il espère. Il
PRÉFACE. f
conçoit fort bien l'insuffisance d'un seul homme, il ne s'exagère en aucune façon son influence ; mais il a une conviction , et il la déclare d'une voix haute , ferme, et que rien ne fera mollir.
Je suis loin cependant de fermer l'oreille à la critique : elle m'a conseillé de séparer la fiction de la théorie , et de donner à la mienne assez de consistance et de liaison pour qu'elle puisse entrer en ligne de discussion. Ainsi ferai-je. L'œuvre systématique est une œuvre spéciale que je publierai quand mes méditations et mes travaux l'auront mûrie ; ce sera sans doute un des premiers ouvrages que j'oflrirai maintenant au public. J'accueille avec reconnaissance toutes les critiques consciencieuses et sensées ; mais il en est aussi qui ne méritent qu'un sourire de pitié.
Ce livre est surtout le développement
d une idée philosophique ; c'est peut-être aussi un jour nouveau jeté sur l'histoire contemporaine. On en jugçra.
Il m'a semblé qu'il y a bien peu de conviction forte •t sérieuse dans les travaux de la politique. Tant d'intérêt» individuels ont élevé la voix pour le maintien de leurs jouissances! Tant de spécialités privilégiées ea fait de bien-être et de budget se sont interposées entre le pouvoir et les intérêts généraux ! On a bien vu la maladie^ les pkies du corps social ; mais on s'est parfois contenté de jéter dessus quelques lambeaux éclatans ; on lui a mis du vermillon^ il marche tant bien que mal avec des apparences de santé ; et l'on se frotte les main«^ d'aise en disant : <c Tout va bien ! »
Je me suis mis à rechercher la cause du . mal , de cette sécurité si fallacieuse , de cet aplomb si souriant, si ingénieusement per-
sifleur, et j'ai cru voir que Ton n'agit bien et puissamment qu'autant qu'on a une foi vive dans son œuvre ; j'ai vu que tout ce qui part de l'âme est vivace et fort , et qu'ainsi presque tout ce qu'avait fondé la révolution de 89, oeuvre sérieuse, subsistait encore.
J'ai vu que Napoléon, génie formidable, mais homme d'égoisme s'il en fot jamais , avait commencé, le lendemain du 18 brumaire, une œuvre factice , une œuvre d'ironie enfin, car il parlait de liberté en la détruisant, d'égalité en établissant une nouvelle noblesse, de dignité en mettant des bâillons à toutes les bouches énergiques ; puis il fot vaincu par les pensées qu'il avait si habMe^ ment jouées. '
La restauration proclama la Charte , en jura solennellement le maintien ; puis elle en déchira les feuillets : l'œuvre d'ironie iîit démasquée et punie.
lO PRÉFACE.
Je me suis demandé , avec la gravité que • comporte le sujet, comment il faut qualifier Tœuvre qui se fait de nos jours, et si elle continue le progrès social interrompu par nos cruelles déceptions:
On me dira que j'ai donné un sens bien large au mot Ironie, je le sais ; mais qu'importe, s'il est intelligible, clair, précis, et s'il représente une réalité , un nouvel apei*çu historique.
Voltaire et l'école philosophique à laquelle il donnait le ton ont attaqué des abus funestes ; dans l'enivrement du combat ils se sont mis à renverser les vérités fondamentales qui soutiennent la société ; de là le mal. Mais cette ironie avait de la noblesse, de la grandeur. Quand elle se pas* sionne, et, de conviction, s'attaque spirituellement à ce qu'elle croit injuste et mauvais, elle s'ennoblit; ainsi les Béranger, les
Paul Courier, les Cauchois-Lemaire et tant d'autres écrivains qui ont combattu la restauration avec larme acérée delà raillerie, travaillaient à une œuvre sérieuse sous des formes enjouées.
Mais il est une ironie qui tend à déroora* liser afin de nier la morale , qui se raille des principes afin d'oublier et d'efiTacer celui dont elle émane ; il est une ironie qui se joue de toutes les croyances soit politiques , soit morales , soit religieuses , et qui s'en prend même aux affections de l'âme. Ën politique, l'ironie touche au machiavélisme ; en morale, à rindifférence, au scepticisme, à la dérision ; en religion, à l'hypocrisie, ou à l'athéisme superficiel et badin, aux gentillesses sur tout ce qu'il y a de saint et de sacré sur terre; dans les rapports sociaux , au mensonge plus ou moins déguisé. Il ne Êiut pas que l'es-^ prit glisse toujours sur les superficies ;
j'ai me^ à le voir jaillir du fond des choses.
Voilà rironie dont j'ai essayé de retracer les influences diverses. Et la littérature n'est-elle pas souvent elle-même une ironie , en opposition évidente avec ce qui est.»^ N'y a-t-il pas un contraste entre l'atonie des mœurs et les exagérations ridicules de la plupart des modernes productions ? Notre * société est froide , décolorée , monotone , la moins passionnée du monde, et, dans les écrits, l'amour déclame, hurle, s'élance la dague au poing , s'arrache les cheveux , se roule à terre. C'est à grand' peine si Fon rencontre par-ci par::là une pauvre petite passion naturelle , simple , concentrée , forte, qui n'ait ni la courte durée , ni le caractère des migraines sentimentales du grand monde; c'est à grand'peinè si ^'on rencontlre de ces cœurs qui' se suffisent à eux-mêmes dans une bonne et douce habitude de
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vivre ensemble, et portent en eux-mêmes un monde de joies , de tourmens ; et voilà qu'une avalanche de sentiment nous déborde ; voilà que le roman se volcanise , fait éruption, lance des laves enflammées, mais fort innocentes , et qui en définitive n'atteignent personne.
Des écrivains d'un ordre fort élevé , que je ne nomme pas ici, parce que je ne sais pas flatter, ont fait d'amères satires de nos mœurs ; mais ils ont , à mon sens, trop peu signalé et encouragé ces affections pures et dévouées qui s'asseyent au foyer domestioj^.
La Emilie! la famille! voilà ce qu'il faut honorer en France ; il e» est encore d'assez beaux élémens pour tenter d'y ranimer la
plus antique , la plus naturelle et, peut-être , la plus vitale de nos institutions; autour d'elle se groupent toutes les autres avec les mœurs et les croyances qui le% sputienneat ?
l4 PREFACE.
Le jury participe dé la famille; mais il a besoin d'être élargi, perfectionné, appuyé sur la religion de la conscience et du serment , pour servir de véhicule aux idées de dévouement, qui sont Fessenee du système néochrétien.
Il résultera, ce me semble, de la lecture de ce livre qu'en systématisant Fironie pour la saisir et pour mieux la combattre, je n'ai pas eu l'intention de faire le procès à cette fine plaisanterie qui est le sel de la conversation et lui donne de la saet du goût; mais à celle qui, plus dms l'action que dans la parole, détruit les idées conservatrices , le charme de la société et la sûreté dans les relations. La question de la position sociale de la femme s'y trouve <;omprîse; c'est par le spiritualisme, c'est par l'âme , que la femme peut obtenir la juste apipréoiation qu'elle a droit de reven-
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diquer; le favoritisme et l'idolâtrie maniérée dont elle a été l'objet âous les derniers siècles ne sauraient convenir au nôtre; et ce n'est pas à oe retour vers un passé humiliant qu'elle doit prétendre ; <ïe n'est pas non plus dans les idées saint -simoniennes qu'elle trouvera cette puissance de dignité afïectueuse qui doit êt^e le partage de lâ coiA^ pagne de l'homme : l'âme colore et ennoblit tout.
Ainsi que dans mes précédens outrages > il y a dans ce livre un mélange de réel et d'idéal : par le réel , je peins les mœtirs qui nous entourent; par l'idéal, je cherche* à créer une perfectibilité morale qui soutienne la perfectibilité sociàle, qu'on a justement observée et prouvée.
Il n'était pas sans difficulté , peut-être , de poser sur les premiers plans de mon tableau une femme sortie du peuple , une femme de
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chambre , et un jeune homme dont Fironie détruit tout66 les convictions , et qu'elle rend faible , incertain de tout dans la vie. Il me semble qu'on nç me contestera pas la vérité de mes caractères. Au reste, selon mon habitude, j'abandonne sans réserve cet ouvrage au jugement du public , dont je réclame toujours la bienveillance pour prix de mes efforts ; ma seu^e ambition est de mériter de plus en plus ses suffrages : n'est-ce pas là le véritable esprit de pros^ytisme?
APERCÙv
Declàmek contre les théories sociales est aujourd'hui un lieu commun; il serait temps enfin de reléguer parmi les idées qui n^ont plus cours ces attaques puériles et furibondes contre un des plus nobles exercices de l'intelligence ; ces trivialités ont asse^ traîné dans les bas lieux de fci polémique. Est-<% que l'activité n'e«t pas l'essence de la pensée? Est-ce que la théorie n'est pas le résultat des explorati<ms de cette activité ? Le progrès n'est-il pas la réalisation d'une idée , éprouvée par la discussion , et psir les tentatives successives , graduées de l'e:ypà:*ience? Copiment
les hahiles de ce siècle ^ qui^ dans le domaine des idées , vivent si souvent de maraude, osent-ils nier ces vérités si impitoyablement démontrées par les événemens? Quand les philosophes* attaquaient avec audace les titres nobiliaires et ce qui nous restait d'une féodalité décrépite, on riait à Versailles de ces théoriciens , on les embastillait, on les exilait, parfois on les chansonnait; eh bien! peu d'années après, combien a-t-il fallu de temps pour abattre l'aristocratie , les titres, les privilèges? Une nuit! Et quelles mains travaillaient avec le plus d'ardeur à cette démolition? L'histoire le sait, l'histoire l'a dît. Et maintenant jugez, arbitres des destinées sociales j rois et ministres, instruisez-vous.
La majorité des membres de la Constituante se composait d'hommes qui n'étaient autres que les disciples des philosophes ; la philosophie personnifiée s'était venue asseoir sur les bâncs de l'Assemblée nationale et de la Constituante j elle agissait par le vote. L'homme qui résumait le mieux ses {principes devait dominer ces deux
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Assemblées. Jetez dans un seîti où les passions fermentent, se Tolcanisént, là finessë, la profondem* et les connaissances de Montesquieu , la causticité puissante de Voltaire, la dialectique animée de J.^nJ. Rousseau , la fougue de Diderot , l'imag^nàtion corrompue de Laclos, et vous avez Mirabeau.
Les vérités acquises entrent dans le domaine de tousj les esprits qui sont le plus intimement en rapport avec elles les propagent : c'est ainsi que la révolution a mis en oeuvre ce que les philosophes avaient écrit. Le monde sait si ce fut un travail sérieux et sanglant. Il était sérieux , parce qu'il émanait de fortes convictions. Pourquoi fut-il si sanglant et en apparence inteiv rompu?
Soit concours de circonstances, soit force du caractère national , notre émancipation religieuse n'avait pas été en harmonie avec le prc^ès des idées sociales : d'un côté le catholicisme donnait la main à Rome et luttait contre la réforme ; d'un autre coté la philosophie laissait loin derrière
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elle l'œuvre commeneée par Luther, et croyait sttfâre à la réorgàiiisatioii de la société' en lui donnant pour assiette et pour matériaux des prin-* ctpes abstraits, des intérêts , des opinions qui se combattaient les unes les autres. En meilleure position que la France, l'Angleterre s'étayait^ dans sa révolution de 1688 , d'une foi religieuse et d'une aristocratie qui , en grande partie , aidaiafit au mouvement ; aussi a-^^-elle acquis asseï^ de force et d'expérience pour marcher, sans trop de secousses peut^tre, vers une autre révolution. Noua n'avions, en 89, ni cet équilibre, ni cette maturité : notre aristobràtie, égcuste, c<»Tompue, passa de ses orgies dans l'émîgriatîon ; it n'y avait phis de transaction possible entre le privilège et le droit : le droit resta vainqueur; mais à quel prix, mon Dieu! Derrière les quatorze années de 93, il cherchait à s'organiser, diversement interprété dans la Convention, qui se décimait. Les idées religieuses , si puissanteis à former un centre moral , à désarmer les passions individuelles, k réfréner les ambitions, manquaient :
<m siiraîl beau guiHotmer, le nml existait Ioik jours ; c^était de Tabaoïce de ces idées que la Fniitie éteît nisdade.'
X^nd h lête la plus éleyée dé la montif;ne ùkt tombée dans ce paniar san^ant^ il fallM redescendre pour guUlôtmer plus bas : l'unité léelle manquant , il en fsdlait tcajouirs une fiio^ tùse* La terreur s'était diirgée de cé soin ; mais imèreËgion politique dont l'autel est un échà-« faud n'a pas lông-'temps des sectaires ; les ap6tres se tuent les uns les autres^ et la hideuse propa-^ ^nde s'éteint dans le sang.
Robespierre^ sentant la cause du mal qui de toutes pàrts faisait obstade à la révolution ^ monta un jour à la tribune; et^ d'une voix qui allait sitôt être proscrite , décréta Dieu et l'âme imm<Htelle> Les religions ne se décrètent , ni ne s^improvisent.
Nos trois grandes Assemblées révolutionnaires ont pourtant acc<M»pli de» améliorations admi-* râbles^ et qui sont restées : elles ont oi^nisé la France en départemens , l»*isé les barrières des
douanes proTinciales , réformé la l^slation ^ k jurisprudence^ les lois pénales^ institué le jury, créé la garde nationale, morcelé la propriété et répandu le principe de l'égalité. Certes voilà de merveilleux résultats! Mais comment ne pas déchoir de cette hauteposition, quand les croyances et les moeurs politiques ne sont pas là pour sou<* tenir ce qui est enlevé dans^ces pas de charge de rintelligence. On soiiit d'un érétisme passionné pour tomber dans les saturnales molles, élé-* gantes et réactionnaires du Directoire.
Vint un homme dont le génie était aussi grand que les événemens, et qui ^ trouvant la révolution épuisée par ses propres efibrts, lui mit le pied sur la gorge. Imagination gigantesque qui n'avait pas assez de l'Europe à remuer; foyer puissant de gloire auquel tant de médiocrités venaient se réchauffer et prendre un peu de feu ; âme forte qui eut le malheur de ne pas assez estimer Fespècehumaine j prodige d'oi^anisation intellectuelle qu'il est plus facile de louer que d'âpprécier; cœùr où il y avait parfois tant de
noblesse et de bonté ; ambition désastreuse qui conçut la fùlle idée d'anéantir l'Angleterre^ comme si sa volonté était un volcan mobile ; égoïsme effrayant qui crut que toute une révolution n'avait travaillé # que pour lui ; esprit souple^ fin^ plein d'éclat et de fâscination ; Bonaparte fut profondément habile ^ et profita des circonstances avec une précision, une rapidité de vues, qui étourdissent -quand on y songe.
L'enthousiasme qu'il inspirait, c'était un fonds d'impunité ; quand il le sentait décroître, il allait en conquérir sur les champs de bataille ; et la France était alors si prompte à tout pardonner à cet homme qui tenait son admiration en haleine! Elle ne voulut pas s'apercevoir que, le lendemain du i8 brumaire, les mots de république et de liberté étaient deux ironies en permanence sur son drapeau et sur les édifices.
Bonaparte , envahisseur si hardi à la téte d'une armée, allait pas à pas> avec de'grandes précautions , quand il envahissait les uns après les autres les droits et les libertés si chèrement
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achetés par notre révolution. Il se fit ca^ti^ partout. Qu'il groupât ^autoui^ de lui ses compa^ gnôds de victoires , il y avait au moins là fraternité de dangers; mais ces hommes si prompts a h servitude , si ingénieux dans la bassesse , si souples ôous la livrée qu'il leur donnait^ si db*ciles dans la vente dé leur passé révolutionnaire en faveur de la tyrannie qu'il bâtissait^ combien ils devaient lui inspirer de dégoût I Ce n'est point une excuse à mes yeux : nul ne s'étonne plus de sôn génie que moi ; mais je n'ai point de ces admirations faciles qui s'agenouillent sans juger. Bonaparte était dans une position qui le rend coupable de tout le biaa qu'il n'apas fait ; il a répudié le rôle de Monck ; l'acceptèr, c'eut été deux mauvai^s choses dans un faAt, une trahison et une imitation; un homme tel que lui ne copié personne , pas même Wa^ington : la position de la France ne ressemblait pas à celle des États-« Unis d'Amérique. Qu'il eût été grand èt neuf de rdever la dignité et la constance des hommes , quand elles faiblissaient^ de prendre une dicta-
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tore armée contre l'Europe et une dictature morale contre les infamies politiques , toujours prêtes à se précipiter vers h puissance qui paie« U préféra éblouir à en donner le Tertijge; et au lieu de continuer^ de consolider l'œuyre sérieuse de la révolution ^ il en fit imé d'Ironie ^ qu'il couTrit en vain xiu mânteau de sa gloire impériale. Aussi la nation^ avec son inconce-* Table instinct ^ se détacha Uentôt de lui ^ toAt en Fadmirant comme un prodige qui n'était plus bon à rien qu'à gagnar des^ batailles.
Bonaparte essayait son despotisme à l'époque où Ta s'ourrir cette fiction^ dont j'entreprends de tracer les incidens^ tour à tour passionnés^ historiques, religieux, philosophiques, doués de cet attrait qui ressort du simple ëxpôsé des réalités et des sentimens. Adieu aux mythes du Tieux Parnasse , adieu aux chastes muses de Fantiquité; ils n'ont rien d'aussi poétique et d'aussi men- Teilleux que les érénemens qui se succèdent depuis un demi-siècle , drame inachcTé où nous sommes acteurs et poètes. Jamais, peut^tre, le
cœur humain ne s'est plus ouvert qu'au milieu de ces tourmentes , où il était toujours remué par l'inattendu; jamais^ peut-être^ on n'a vu aussi profondément dans ses misères et dans ses joies ^ daps ses espérances et dans ses anxiétés , dans sa noblesse et dans son infime ^ dans ses haines et dans ses amoùrs. Époque grandiose I où lès hommes ont souvent manqué aux choses ^ et qui commence par un grave enseignement , car la Providence a placé à l'entrée de ce siècle l'image colossale du plus brillant despotisme qui fut jamais^ afin que ce fût pour nous un continuel avertissement de nous défier de ces gloires si éclatantes qui absorbent^ pour un temps ^ les forces d'une nation^ et de nous acheminer^ à pas fermes, et po$é&^ vers les voies nQuvelles de la fraternité religieuse et sociale qui se prépare dans l'avenir.
Baiuetta ttibomit.
Une jeune fille dort, gracieusement couchée sur un sofa, dans un salon dont les omemens rappellent cette architecture ouvragée , maniérée, à la mode sous le règne de Louis XV : les lambris, les colonnettes, les corniches, les rosaces du plafond, càpricieusement ciselés, se
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tournent en volutes^ en spirales ^ se déploient en corbeilles de roses, où sont nichés des amours , ondulent en guirlandes ; les encadremens dorés qui surmontent les portes et les glaces ont été peints par des élète» de Boucher et de Vanloo ; des nymphes à demi nues s'y dessinent avep une mollesse mignarde et des teintes rosées ; mais le luxe vieilli de cet appartement avait été un peu rajeuni par des meubles d'une élance plus moderne , plus simple.
La jeune fille dort ; et sa roBe blanche dé forme grecque , qui accuse les contours de sa taille, forme un contraste éblouissant avec le velours du sofa. Son teint brun est coloré, ses cheveux n#irs , détachés par les mouvemens involontaires du sommeil dans la jeunesse , flo!>« tent.sur le coussin; sa stature, peu développée, mais proportionnée à merveille, a des formes harmonieusement arrondies* Elle dort la nonchalante : un bouquet de fleurs est tombé de son sieân; et près d'elle, au pied d'un pupitre chargé de rptiiaQGes^ repose un^ guitare espagpole. Les
SALICETTA BNI>ORMIE. 5f
rideaux et les stores sont abaissés ; tout feit silence et demi-jour. On n'entend que TimperceptiUe h^h de la respiration égale et douce qui s'échappe des lèyres vermeilles de la dormeuse* tJn prestige poétique j^ane sur ce sofa : l'attitude de la jeune fille réivèle aussi sa piideur; ses pieds ont été enveloppés dans les replis d'un cachet mire; il retombe à demi sur le parquet. £h!
qu'il y a de calme et de confiance dans cette physionomie dont on devine le charme! Une fenêtre est entr'ouverte sur le jardin; le soleil de midi au mois de mai y glisse ses rayons dans les intervalles de la jalousie^ qui s'agite au soufile d'un T^t léga:*^ bruissant sous les man^oniers et les aoadas de h tèrrasse^ LesoiseaiQL qui sont venus s'y abrita > gazouillent dans la fraîcheur fréniissante des grands ai^es^
Sur cette terrasse^ qui communique de plainpîed av^rappartement) s'avancenttrois hommes précédé&d^une dame d^à assez avancée en âge , mais dont la démm^he et les maiiières ànnon^ cent la position et les prétenticHis aristocratiques;
32 SALICBTTA BNDORMIE.
elle soulève avec précaution i|n coin de la jalousie f et dit à voix basse : « Regardez donc votre jolie petite Espagnole /monsieur de Juviessy; comme elle dort !
— U est impossible y madame ^ r^pondit-il en se relevant, de dormir avec plus de grâces; on dirait un sommeil arrangé.
— Prosternez-vous plutôt , railleur que vous êtfô; ce salon devrait ^tre un sanctuaire pour vous y puis€[ue Salicetta y repose : tâchez de mériter votre bonheur.
— Je suis déjà d'âge à le concevoir, madame, reprit-il avec un sourire malin : j'ai passé la saison des idylles et des hymnes à l'amour ; je n'en suis plus à l'iddiâtrie, j'aime avec expérience, j^)
L'homme qui parlait ainsi avait des manières vives , pleines d^aisance et de noblesse; ses yeux étaient petits, animés, étincelans de finesse; ses lèvres minces se contractaient sardoniquement, et l'expression de sa physionomie était souvent celle du dédain, de la causticité; mais il la gouvernait à son gré, et lui donnait tous les carac-
SALICETTA ENDORMIE. 33
tères dont il ayait besoin selon la circonstance ; parfois même cette mobilité se pétrifiait , devenait impénétrable. Courtisan souple^ mais doué de cette dignité extériem^e qui sert à cacher les bassesses, de l'âme ^ il se pliait à tout,^ même à la vertu. Je parle ici de ceUe qu'imitent les convc-: nances^ et non pas de la véritable vertu qui naît d'une lutte intérieure : on atteint à celle-là par les élans du cœur, et il n'y en avait pas moralement en cet homme. Sa conduite n'était pourtant pas le résultat d'un calcul continuel; on saisissait en lui des mouvemens d'expansioii et même de bonhomie. U s'y fiait, parce que ses opinions secrètes étaient tellement arrêtées, qu'il y revenait toujours. Sa frivolité apparente lui permettait des écarts. Gomme il plaisantait sur toutes choses, on ne lui croyait aucune profondeur ; et quand il laissait par hasard s'échapper une pensée intime qu'il avait intérêt à taire, il la couvrait à l'instant d'une raillerie, de sorte qu'il était bien difficile de distinguer ce qu'il pensait réellemejut. Sa conversation , semée de traits I. 3
54 SALICBTTA ENPORMip.
épîgntinmatiqttea et de hoii goût ^ âbotidante sans prôlmîté^ ornée même de ces semblans de chaleur, d'éloquence et de sentim^t qui fùnl dire : « Ah! c'est fort bien! » màis qui n'engagent pas plus ceux qui approuvent que celui qui parle; sa conversation , lertile en anecdotes spirituellement racontées, possédait un attrait varié ; et f dans le monde , un homme qui sait amuser un cércle est si puisant!
Quand des facultés, assez vulgaires même , se trouvent avoir acquis un grand dévelop|iement, une Vorte concentration dans un homme, il devient remarquable* Tel était M. de Juviessy : saps talens bien reconnus , il s'acquittait avec quelque distinction des fonctions qui lui étaient confiéés : il aimait la diversité de Ses occupations ; c'était «n prétexte pour ne rien approfondir z il savait que la sphère de son intelligence n'était pas fort élevée. Il se servait de l'ironie comme d'tme* arme habituelle; mais il blessait rarement, à moins qu'il n'y eût pour lui intérêt et sécurité à perdre un homme; enfin, si les mots génie et
SAUQBTTÂ BlfDORMlE. 55
savoir-faire në semblaient pas s'exclure, je dirais qu'il avait le ^iiîe du savoir-faire^
« Vous parlen; trop haut, Juviessy, dit gravement un vieillard qui s'était pen^é vers la jalousie | vou» allez réveiller la pauvt^e enfant.
— CoUttment! la pauvre enfant? Vous savèz bien que Salicetta est fort riehe?w.
— Ne voyez -vous pas, madame, que c'est Une parole de pitié que M « Larvitéal prononce? il la plaint peut-^étre de tomber aux mains d'un impie tel que moi ; il la trouverait plus heureuse avec quelque petit croyant de sa famille»
^ Pas mal , n'est-ce pas, ma chère amie ? dit en riant M. dé Naviers à sa femme « Le caractère de M. de Naviers consistait à n'en pas avoir ; il iqppartenait passivmfent à toutes les idées dominantes.
Sâns st'émouvoii:* de la plaisanterie Juviessj, Lavitéal laissa la compagnie faire quelques pas star la terrasse, et, s'arrétant avec dignité, a Je lui désire, monteur, dit-il, ufi mari qui puisse
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bien la diriger dans ce monde, et dont le caractère etTâge soient confor mes aux siens.
— Je ne suis pas encore un vieillard, Lavitéal, et mon cœur ij'est pas si épuisé de tendresse que je n'en puisse avoir à lui offrir, si elle a du goût pour le sentiment ; au besoin , j'irai même jusqu'à la rêverie, soit au clair de lune, soit le matin, quand la campagne ne sera pas trop humide de rosée, soit au moment du crépuscule, quand le vent ne s'élèvera pas trop frais. En rentrant de ces promenades de mélancolie et d'amour , il ne faut être ni enrhumé ni fatigué : mon expérience ne s'era pas en défaut. J'ai vu par le monde plusieurs de ces maris, tout pétris de sentiment, qui dépensaient leur amour dans la promenade du soir et dans ces tendres improvisations lancées au milieu des plaintes musicales du rossignol : ils retournaient au château , mais la conclusion de cette éloquence n'était trop souvent qu'un excellent sommeil. Or, cette poésie, prodiguée en pure perte , est fort dangereuse; son feu, tout platonique qu'il soit , voyagé jde l'imagination
SALICETTA ENDORMIE. Zj
au cœur, ou du cœur à l'imaginatidn (je n'y tiens pas ) ; il y allume des incendies partiels , qui se changent^ un beau jour, en un Taste incendie; et alors ce n'est pas toujours le mari qui l'apaise. »
Ce persiflage, jeté avec négligence et sangfroid, excitait la gaité du comte, tandis que madame de Naviers détournait la tête pour cacher ses sourires ; M. Lavitéal marchait d'un pas graVe et solennel.
« Juviessy, dit-il , quand vous étiez assis à côté de moi sur les bancsde la Convention , vous teniez im tout autre langage : l'incorruptible Robespierre vous effrayait un peu, et je me rappelle vous avoir entendu soutenir aux Jacobins que la pureté des mœurs devait être l'essence du mariage républicain. Vos paroles avaient alors tme morne austérité, et parfois la teinte du bonnet que vous me reprochiez de ne pas porter k votre exemple.
— Quelle horreur ! s'écria la comtesse.
— Madame, si, comme moi, il vous avait
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fallu choisir entre un bonnet roilge à prendra ou votre tête à quitter, vous y çuasiçz regardé à deux fois^ et vous auriez plus d'indulgence au* jourd'hui poi^:* la comédie que je ipe sui6 permise.
^ Un homme de cœur ne ment jamais à sa conscience; ce sont de telles faihle9$es qui perdent ou retardent l'avenir des révolutions s dans ces crises i il faut soutenir avec courage ses opinions ; si elles mettent en danger, on lève plus haut la tété; si elles conduisent au pied de l'écfaafaud, on regarde le ciel et on meurt.
~ Lavitéal , répondit-il avec une comique imperturbabilité, vous savez bien que je n'ai jamais contesté les goûts de personne.
—^Charmant original, disait le comte çn regardant madame de Naviers.
^Messieurs, reprit la comtesse, qui prévoyait une chaude discussion, ces conversations m'agitent le» nerfs ; j'ai perdu plusieurs amies dans la tourmente révolutionnaire !*.. Je me retire ; les accords de la guitare de Salicetta m'averti-
ront de «ou réveil , et a\or$ je vous fi^^ai préve^ pir. >» EUe ^'éloigDa.
Lés trois mterloGuteurs s'étaient enfiii arrêtés à Teictt^ibé de la terrasse sous un pavillon d'où l'on apercevait le parode la Malitiaisoii» la Seine, etde^ bois.éts^és sur des accidens de terrai^, I^a^itéal gardait une attitude «éviçre, Juviessy son sourira caustique, et le eomte de Naviers sa neuti^lité insignifiante et prêté à se prostituer à l'opinion victweuse. iiatitéal rompit le si- )ence> 0t ei^erça cette magistrature cpii semble être au fond de toute conviction profonde, ce Quand j'étudie les influences mauvaises et des* potiques , dit>-il d'une voix lente et {^eine de dignité, que l'ironie verse sur les relations, les mtratiens et l'opinion en France , je me prends à désespérer de la cause nationale, et je prévois des luttes, des réactions; car les conquêtes in-^ telleçtuelles et sociales que nous aTons faites avec lAie si dévouante activité sont mal défendues : la nation s'est émue poiir elles comme pour tout ce qui est grand ; mais si les sommités pensantes
4o SALICETTÀ ENDORMIE.
qui ont dirigé ce mouvement ne soutiennent pas la constance fort ébranlée des masses populaires ^ si Fironie vient désorganiser Foeirrre sérieuse , interrompue par l'ivresse de la gloire militaire , il y aura une halte apparenté ; les idées marcheront toujours, grâce à quelques hommes courageux; mais elles n'agiront plus, ou leur action directe sera momentanément suspendue. Croyezmoi^ la fascination que donnent la poudre et la fumée , l'enivrement où jettent les lauriers de la victoire ont une courte durée ; la France n'en sera pas long-temps malade. Toutefois on ne saurait prévoir la chute du despotisme qui commence avec tant d'éclat.
Le Directoire était tombé en des mains inhabiles ou corrompues : le luxe insultant des fêtes, la démoralisation, la vénalité, l'impéritie, l'apathie des directeurs, ont donné beau jeu à l'homme du 1 8 brumaire. Il médite depuis longtemps une œuvre d'égoïsme; il lui imprimera la force de son génie. Au lieu de diriger les esprits et les, mœurs vers les droits et les intérêts so-
SALIGETTA ENDORMIE. 4^
ciaux , il a wganisé un esprit militaire distinct de l'esprit national. Je suis de l'œil les audaces ou les lenteurs de ses enyahissemens; je me sens, quand je lui parle , dans une atmosphère glacée ; il jette un nuage entre son ambition et ma pensée. Le soupçon d'un regard interrogateur lui est une offense : il se crée une inviolabilité profonde dans cette dictature occulte où il épie tous les progrès du servilisme, qui en sera bientôt à ramper devant lui, en le saluant du titre de majesté.
Quand je songe à cette simplicité antique qu'il affectait et qui m'a séduit tout des premiers , avant que je susse où il en voulait venir ; à cette bonhomie, à ce calme républicain, à sâ modeste demeure , où il semblait se dérober auK CTCipressemens de l'admiration populaire , je m'étonne, et je frémis comme à l'aspect de l'un^ de ces merveilleuses créations providentielles , dans le secret desquelles nous ne sommes qu'après l'événement.
Quand il se présenta, escorté des victoires et
4a SAUGETTA ENDORMIE.
des drapeaux de l'Italie , aux directeurs tout bariolée dès couleurs nationales , de soie , de Télours^ et de panaches; son shnple uniforme > son régard vague , sa parole brève , son style nerveux^ qui contrastait aveô l'emphase de Barras , tout me révéla un dominateur; j'en eus une sourde et douloureuse prévisîon. Je n'ai point oublié ces paroles de Talleyrand ; elles se sont gravées dans ma mémoire : « Quand je pense, « disait le cauteleux orateur, à tout ce qu'il fait « pour se faire pardonner sa gloire^ à ce goût « antique de la simplicité qui le distingue, à son (( amour pour les sciences abstraites , a ses lectures a favorites , à ce sublime Ossian qui semble le « détacher delà teirej quand personne n'ignore K son mépris profond pour l'éclat , pour Ib fàste, u ces misérables ambitions des âmes ccmununes, «r ahl loin de redouta* ce qu'on voudrait nomi< mer son ambition , je sens qu'il nous &udra
peut>-êtrc le solliciter un jour, pour l'arra- (i cher de sa studieuse retraite, w
Ehbien! ce même Bonaparte, dans unevoi-
SALIG£TTA ElfTORMIB. 4^
ture éblouissante de dorures , traînée par huit chevaux richement caparaçcumés , peu de jours après une cérémonie funèbre en l'honneur de Washington^ où il a écouté la faconde adulatrice deFontanes^ cemémeBonaparteestyenupreiidre possession des Tuileries; içt là, reconstruisant l'étiquette monarchique ^ fl attend, maître de nos destinées I le titre dont on va consao^er son despotisme.
Son ascendant gouverne les dâibénition^ de nos assemblées, qui sont à lui et par lui ; il prga*nise des rouages politique^f et administratifs dont il sera le grand moteur; il s' insinue jusque dans les secrets de famille; il disposé de la fnain des jeunes filles riches en faveur de ses affîdés : il veut cqpuaître, à la fois, l'ensemble et les détails. Toutes les complaisances sont bien acqueillies; cell^ qui sont unies à des taleps sopt bientôt prises par la singulière fascination qu'il exercq. Bien peu d'hommes ont le courage de se laisser briser pour rie pas dévier; les demi-rësîstances seront vaincues; les oppositions énergiques mises
44 SALIGETTA ENDORMIE.
à l'écart et surveillées : mais il aura toujours à craindre pendant son règne. »
Le comte de Naviers écoutait avec inquiétude ces raisonnëmens^ puis il se mit à sourire quand il vit sourire Juviessy. « En vérité, moucher Lavitéal, dit ce dernier, depuis la Convention, votre imagination et votre jugement sont restés stationnaires : vous avez les affections étrangement vivaces ; vous êtes le Gédalon ou le Durfé de la politique. Vous êtes homme à mourir d'amour pour votre bielle et ichaste liberté , cétte vierge qui n'a jamais résisté à des atnans moins langoureux et plus osèurs qae vous. Qu'on lui laisse sa réputation de pureté, c'est tout ce qu'elle veut; elle fait bon marché du reste. Vous croyez à des principes, après que tout le monde a compris le néant de ces principes. Vous mettez de la chair sur des idées , vous les habillez en hommes libres , puis vous les animez et vous les faites agir. Il n'y a qu'un malheur, c'est qu'on en est encore à chercher ces hommes-principes : excepté un petit groupe de niais, on n'en trouve pas. L'éspèce en
SAUCETTA E;ND0RMIE. 4^
est rare , et je doute fort qu elle « puisse germer sur le sol de la France; semez-y des hommes d'esprit, des soldats, des hommes d'action, des intelligences nettes et positives, vous verrez comme la moisson sera belle. La France est pro^ fondément dégoûtée de toutes ces doctrines r^énératrices qui n'ont rien régénéré; vos théories de nivellement ont avorté. Laquelle prendre dans ce tas ? Est-ce la théorie de la république fédérative de la Gironde? Est-ce la théorie de l'égalité-Marat , ou de l'égalité-Robespierre ? Est-ce la théorie du bonheur commun de Sàint- Just> avec son éducation une ^t indivisible?
Est-ce la loi agraire, selon Bdl^œuf? Est-ce la théophilanthropie de ce bon:^ Réveillère-Lépeaux, le moderne pontife d'une religion^ qui n'est pas ? Je serais fort en peine s'il me fallait vous énumérer toute cette risible nomenclature de constitutions-modèles. Celle de Siejes lui-même , le grand lama des rêveurs , n'a pas résisté à l'épreuve des faits ; voyez , elle est toute boiteuse , elle marche h faire pitié , et si Bonaparte ne lui
46 SAtlGETTÀ BNl>ORMlB.
tendait la niain , elle tômberait^ malgré se^ béquilles; et ce ne soot pas celles de Sixte-Quint... Que répondrez-^YOus à des acclamatioDs presque unanimes ! Ne vous jete£ pas dans les abstractions. Votre sensible M. de Neeker ne l'a-t-il pas proclamé V homme nécessaire? La France, lasse d'être mise à l'essai, importunée de vos eiipé-^ riences in anima vili, a rencontré dans Bonaparte un centre puissant aut(Hir duquel elle se rallie; maintenant le premier consul a-t^il tort de chercher des hommes qui entrent danà ses vues?
L'admirable logique que celle qui lui ferait choisir des Jacobins ou des Chouans ! Il veut que tout dérive detUa volonté? quel autre moyen d'unité pour é^ker l'anarchie? Il a deux collègues; ils lui rendent compte des affaires qu'il . leur confie; puis il cause de littérature avec Lebrun, et rassure Cambacérès sur l'exactitude des •courriers chargés de lui apporter des truffes, des pâtés de Strasbourg , des jambons de Mayence et des bar^velleà. Vous êtes un excellent homme, Lavîtéal , vous avez failli être une héroïque
SALICETTA BNDORBfIB. 4?
TÎctime^ Fan deux du I*^;n6 de la liberté el de Findivisibiiité^ gui a yotdu vous drviscr en deux parties : aujourd'hui on laissera tottt tète en t^epos , elle ne sera guère tourmentée que par vous-Biême. Vous êtes un homme religieux , on vous donne des religions à choix : vous pourrez clioisir entre le catholicisme, le protestantisme, le méthodisme, le luthérianisme , le judaïsme, k.-.. (aidez-moi donc).... enfin il y en a pour tous les goûts , comme des bésicles pour toutes les vues. Mai^ voiis ne tiendrez pas, sans douté, au nom de la liberté, imposçr aux citoy^is ni des bésicles Semblables aux vôtres, nî des croyances identiques aux vôtres; ce qui vous console me désole. La paix à tous, même k ces pauvres diables d'athées, qui vous prient de les laisser dans leui*, croyance négative* Votre croyance affirmative kur doit cettefraterttité-là. Ëhbien ! c'est ce qu'a fait le premier consul? Il a souri quand Laplace, interrogé pai- lui s'il croyait en Dieu, lui a t^ondu, avec l'accent que vous lui connaissez, que Dieu était uné fort jolie hypothèse qui di*--
48 SALIGETTA BNDORMIE.
pensait dé raisonner. Tolérance absolue , plus de soumission ultramontaine; le clergé chantera nos Te Detxm et bénira ceux qui aiment à se mouiller le front d'eau bénite. Un concordat va être signé ; nous sommes en paix^ mais prêts à faire la guerre. Nous portons des gants blancs^ des habits gracieux; la cour est en remonte; on étudie les bonnes traditions du salut et de la révérence : où est le mal? La politesse et les exquises manières ont leur prix après les allures démagogiques et les sales habits de nos ex-conventionnels. Pavoue que le grotesque et le ridicule s'y mêlent parfois! mais l'épigramme corrige.... Enfin nous sommes gais ? Il y a si long-temps que nous avons ri ! Un peu de pitié! Laissçz-nous respirer. Vous êtes un bien cruel homme avec votre oeuvre sérieuse ! Rien qu'à vous entendre prononcer ces deux mots^ mon sang se fige dans les veines; j^e cix)is encore entendre le sifilement du couteau quand il glissait dans la fatale rainure.... Dans uft tout autre sens , est-ce que le Code civil n'est J>as une oeuvre sérieuse! Lepremio:' consul passe
SALitÉttA EPiBOftMIfi:. 49
les nuits à le méditer. Quelle lucidité dans les aperçus , quand il en discute les articles afu conseil d'État, devant Tronchet,Portalis, Berlier, Merlin, Locré et toutes les fortes têtes de la jurispru^ dence! quelle verve dans ses réfutations! quelle vigueur laconique dans ses hautes conversations dont l'éloquence nous illumine et nous étonne quand elle jette ses éclairs ! Que parlez-vous d'ironie? Il est bien permis , je crois, de se railler de vos Jacobins si maladroits sous leurs broderies. On n'a pas encore décrété l'inviolabilité du ridicule.... Je sais bien qu'il y a une malice cachée dans ces mots: oeuvre d'ironie; mais elle est un peu nébuleuse, je ne la comprends pas. En fait des malices, je suis de l'école de Chamfort, de Ghampcenetz et de Rivarol ; j'aime la clarté.
On ne hurle plus à la tribune des sentences contre les rois et les aristocrates ; est-ce là ce qui vous afflige? Ces boursouflures crèvent comme des ballons, il suffit d'un coup d'épingle et d'une épigramme. Défendez-les, mais, pour Dieu, soyez plus amusant ! Boudez, ne conspirez pas.
5o SÀI^IGETTA BN0OBMIE.
Op a trpp lopg-temps ponspiré tout hs^if t §ur la pbpe p]Liblique; tout cjela est vieu^; vos Brutus sont usés ; yos Gincinnatus e|; vos Scëvpla fpnt peau nouyielle j il^ courent où il jr a de Yqv à ga- ^er : l'hoT^me est ainsi fait. Nous sommes des ifiarjonnetl^jss; le spuvc^in qui tiendra le fil de i^qs inl&-ét^ nous ferî^ toujours mouvoir k son gré. Oï\ is^\ en train de reconstruire la moin^'phip, cela est pyidenf. Çpnif. qui préfèrent |e brouet républicain au bon dîne^: monarcbique son^ libres : con^ptez les voix.
• — Répondez à cela! a s'écria le comte de N^yiers. Son visage s'était épanoui paudant ce flux rapide de paroles scintillantes ; il se frottait Ips mains en répétant : « Ah ! répondes à cola. »
— Çl'est le propre de ceux qui sont embarrassé$ fl'upe inauvai^e cause de répa^drp au Hasard une grande profusion de parojes et dp plaisanteries , de géuer la discussion par des questioi^ soudaines^ et de se créer un dédale de mots afin de s'y cacher. Jja limiter au contraire et s'y maintenir c'est faire preuye de force et dp con-
34WBTTA BI9PORM1B. 5l
yictipQ. Yov^ me demande^ ce que c'est que FgpuYTÇ sérieu£|e la révolutipp } j'y i-éponds : c'^^ fiput ce qui a mapifesté , constitué , établi uofi droite de penser et d'agir ç'eat la destruction des priiril^es, le droit sans cesse progressif d'éliyp no^ représentons, l'admissibilité aux places» le Tote de Fimpot, la libre eoncurrenoe du commercef le morpellement graduel de la propriété f l'extension des attributions du jury, l'émancipation des municipalités, la moralité mise en honiieur, l'abolition de la censure » la liberté dans les arts et daqs la pensée, soit religieuse, soit sociale, soit industrielle.
Je sais que nos agitations politiques ont fatigué la nation , qui oublie en ce moment qu'elle leur doit de grandes améliorations commencées ; le^ continuer en rassurant le pays et en contenant l'Eurppe, ce serait continuer cette oeuvre sériewe et forte. La France saurait gré un jour à {fpnaparte de ne l'avoir pas flétrie dans son instant de lassitude et de découragement. Mais il ne Ye^t qu'une égoïste et stérile admiration.
52 SALtCETTA ENDORMIË.
Il a le noble désir d'être le Justinien de son siè^ de ; il est aidé dans cette importante mission par des hommes habiles; mais je lui serais bien plus reconnaissant de cette régularisation de nos droits civils codifiés^ s'il respectait nos droits politiques. Il les anéantit en rétablissant l'ancien régime à son profit ; il conserve le mot quand îl a détruit la chose ; il parle de liberté et de république en relevant les privilèges et la monarchie avec son triste cortège de lois préventives et répressives, n'est-ce pas là une œuvre d'ironie? Quelle raillerie plus manifeste et plus amère de notre peu de constance à maintenir ce que nous avons conquis ! Quel dédain pour les hommes et les institutions !
La religion n'est pour lui qu'un instrument, une pièce dans son mécanisme despotique. Le sentiment religieux ne demande pas à être protégé, mais à être libre. La protection de Bonaparte c'est déjà un commencement de servitude.
L'homme ne vit pas seidement de pain , il vit aussi de la parole divine et par le déploiement
SAUGËTTA ENDORMIE. 55
des fartés qu'il en a reçues. On peut arranger matériellement les rouages d'une société; mais ils ne fonctionnent bien et long-temps que lorsqu'ils sont mis en mouvement par les grandes pensées qui constituent la dignité humaine.
Bonaparte porte une âme accessible à tous les bons sentimens^ aux affections; il entre même dans son génie étonnant je ne sais quelle rêveuse mélancolie qu'il a puisée dans la lecture d'Ossian. D s'arrête dans son parc de la Malmaison pour écouter les clocbes qui sonnent le soir ; la robe blanche d'une femme qui passe à travers la ver^ dure le fait tressaillir et rêver; il aime; il est jaloux ; eh bien^ quand il se place au point de vue de sa politique^ toutes ces impressions s'évanouissent : ainsi il disposera de la main d'une jeune fille...,
— Halte-là! Vous revenez sur cette idée avec une complaisance toute paternelle. Èh, eh^ l'homme consciencieux ! vous me convoitez ma fiancée. Ne se mêle-t-il pas un peu d'alliage d'in-»térêt à l'or pur de vos paroles ?
54 SALIGBttÀ ENDORMIE.
— Votre fiancée! mais Salicëttà ne l'^tpas encore.
— Elle le sera, dit le comte j le prettriet consul le veut.
— Que didâis-je tout à Thettre ?
^J'âi dé la déliçat^e, Lavitéalj je ne ferai pas un mariage par ordre.
— Le premier consul âime les réponses claires et décisives} et nous devons interroger Salicetta. ...
~ Chargea-voUs de ce soiii> monsieur le comte; elle est votre nièce et votre pupille; je n'ai jamais été auprès d'elle qu'un conseiller fort peu iiiflUent. Si elle me demandait mon avis, je ne le lui donna:*ais pas dans un sens favorable à vos intentions : je me retire. Mon fils Fulgence n'a vu qu'une fois, au bal, mademoiselle Salicetta de Naviers ; il a dix-sept ans , et ne songe nullement au mariàge. Ainsi ma retraite ne saurait être suspectée; l'intérêt de ma famille ne me l'inspire pas, je n'obéis ici qu'a d'honorables scrupules, conformes avec ma vie. »
SALICBTTA ENDORMIE. 55
Il s'éloigna lentement avec cè calme ^tie donne une bonhe conscience. Lè comte de Naviers le rebôili^ai^it ^ et cherchait à le retenir à l'aide de qiiélqa^^ {)att>les tajguement polies. Juviessy croisa le^ bras d'mi air de ^ti^faction, et se dit k toi:x: basse: «CSes hommes scrupuleux^ comme oii léd écarte aisément! deux oii trois allusions m'ont su£S. Agissons sur l'autre maintenant.
— Eh bien , dit le comte en retournant , nous ydilà débarrassés de ses semions.... Il raisonne pourtant assez bien quelquefois. . . . pas vrai ? »
Cette locution elliptique était familière à M. dé Naviers; elle peignait à la fois la pauvreté et l'incertitude dë ses jugemens, si étroits et si vacillans qu'il en inspirait la pitié. Sensuel^ goùitnand^ convive assidu à la table de Gambacérès, il ambitionnait quelque brillante domesticité à la cour qui se formait; toute préoccupa-* tion forte fatiguait la paresseuse débilité de son intelligence trop rarement exercée. Il r^rda Juviessy en répétant : « Pas vrai ? »
— Abstractions ! pures abstractions , mon
56 SALICETTA ENDORMIE.
cher comte ; allez , ces idéologues seront aussi mauvais prophètes qu'ils sont ennuyeux. Laissons-les gémir sur les ruines de leur Babjrlone révolutionnaire ^ et songeons un peu à nos affaires. Salicetta est séduisante^ vive comme une Espagnole; il peut arriver que les premières propositions du mariage projeté ne soient pas doucement accueillies , et il n'est nullement convenable quej'assiste aux pétulantes explosions de ce charmant petit démon j il y a des parcelles de feu lancées par le soleil de l'Andalousie dans son sang et dans son caractère. Vous possédez , mon cher comte ^ ce calme qui sied à un homme d'État j votre prudente inertie a de la puissance. Opposez-la aux brusqueries de Salicetta ; madame de Naviers vous secondera avec son habileté discrète, réservée. Le reste me regarde j elle a déjà éconduit je ne sais combien d'amans;, la difficulté me pique, et puis, j'en suis amou-^ reux, ma parole d'honneur! Qui ne le serait pas? Allons ! je passerai à la Malmaison ; il y est question de m'employer dans la diplomatie;
SAUCETTA ENDORMIE. 07
mais j'ai besoin de remettre mon hôtel sur un pied conTenable à ma position. Je n'aurai garde d'oublier vos intérêts, qui sont désormais le^ miens. Une clef d'or vous siérait à merveille. Nous jouons une partie liée. Adieu ! Salicetta ne tardera pas a s'éveiller. Bonnes chances! m
Il lui serra la main et le quitta. Le comte se promena seul et fort embarrassé : « Ils me laissent, murmurait-il, le fardeau, les ennuis de cette proposition ; ils me mettent aux prises avec cette petite folle qui a la répartie si soudaine , si vive. . . . c'est gênant ! Gomment me tirer de là ?.. . Le premier consul m'a dit hier au soir que ce mariage serait très convenable; il le désire, il le veut; et quand il veut, lui!... Si Salicetta résiste , me voilà disgracié ; la belle position où je me suis fourré!... Il faut pourtant se décider, prendre un parti.... Je ferai bien d'aller trouver ma femme. » Pendant ce colloque intérieur, l'inquiétude plissait le visage insignifiant du comte; il quitta la terrasse, et, quand il passa devant le salon, les accords d'une guitare le
58 SALICETTA ENDORMIE.
firent tressaillir. Une voix jeune, claire, bien idodulée, chantait arec expression une romance tout imprégnée de cette poésie vague quiy s'unissaht à la musique > charme par une iiidéfinissable monotonie rêveuse. Elle chantait, et un bonheui*^ né de l'amour, lui bf illait k travers son exaltation harmohieuse. La romance se tèr^ mina par des accens plaintifs comme des soupirs,, puis la guitare résonna du mouvement précipité d'un boléro folâtre : Salicetta était réveillée.
fSalxcttta xhdiiét.
A peine le refrain du boléro est-il achevé qu'elle jette sa guitare sur le sofa, lève vivement une jalousie , et respire avec uhe joie enfantine Tair frais qui jouait entre les feuilles des marroniers. Elle s'aperçoit ensuite que, dans sa course étourdie, elle a entraîné son cachemire; elle le
6o SALICETTA rÉvEHiLÉE.
soulève du pied et le lance adroitement sur un fauteuil, puis elle se met à rire.
Le comte et la comtesse de Naviers entrent gravement dans le salon. Le comte surtout travaillait si comiquement à se composer une attitude digne et respectable que la gaîté de la jeune fille éclata encore.
(( Ah ! pardon, mon oncle, disait-elle en riant. — Ah ! pardon ! — mais vous êtes si grave en ce moi^ent ! — Ah , mon Dieu ! je n'en puis plus. . . Pourquoi me regardez-vous ainsi ? — Que vous êtes drôle!... » Elle se laissa tomber sur le sofa ; des larmes mouillaient les longs cils noirs de ses paupières.
La comtesse, en femme d'esprit, permit à cette gaîté de s'évaporer ; elle rit elle-même, et le comte aussi , mais sans trop savoir pourquoi. Uss'étaient assis enfin :
(( Voilà une gaîté qui est de bon augure, dit le comte; pas vrai, ma chère amie?... » Il se tut, car il vit du mécontentement sur la physionomie de sa femme.
SALICETTA REVEILLEE. 6î
H Quoi donc ? dît Salicetta ; qu'y a-t-il?
— Vous le saurez tout à l'heure, petite nièce, répondit-elle d'un son de toix insinuant comme une caresse.
— Tout à l'heure, ma tante! oh, non! tcftit de suite ; ne me faites pas languir; parlez vite, je vous en prie, oh ! je vous en prie I » Elle joignait les mains.
(c Voyez donc, quelle impétuosité! je connais votre caractère mutin, Salicetta, et je voulais vous voir posée, refléchie, afin de recevoir convenablement la proposition qui vous est adressée : mais monsieur le comte ne sait ni parler ni se taire a propos. » Il baissait la téte, contrit et décontenancé.
« Tenez, ma tante, je devine le sens de votre préambule. Est-ce encore un amant qui se présente?
— Précisément, ma chère, répondit-elle avec un enjouement spontané, plein 4e finesse, et comme pour combattre l'agitation de la jeune Espagnole.
02 SALIÇSTTA REVEIliLÉB.
— |é^! eii£g>re uii! et cçluir-là n'ej^ie même p^46 se £aùre ^imer | U peut être trpp haut sei-
pour cliercher à jd^ire. Voyons, est>-il grand, est-il petit? est-il bnm, est^l blpi^d? 30» ncan , son nom !
— Mod^r^^vous , Salicetta- ...
— Comment ée serais-je pas modéré^ ^ puisque je suis dans la plus complète indifférence à son égard? mais je sui^ riche et je puis choisir,
folâtrérie de ces paroles, Ips mouvemens de tête dontelles étaient accompagnées, cet abandon passionné , cette naïve franchise , cette fierté espi^le> formaient un ensemble délicieux , original. Enfant gâtée, privée de sa mère 4ès l'âge de quinze ans, Salicetta n'habitait la France que depuis deux années; ^on père, frère aîné dh courte, aprè^ avoir dissipé son patriipoine, s'était enrichi parle commerce ; il avait aimé au Mexique une Espagnole^ qu'il avait épousée quoiqu'elle fàt d'une basse extraction. Copiinrepant ensuite tous les torts qu'il, venait de se donner envers sa famille, il s'établit en Espagne, que sa jeune
SALIGETTA RÉVEILLÉE. 65
fenmie aimait comme ui^e sémillante Espagnole aime sa chaude patrie. Il fut profondémept affecté de sa morf , et laissa s'écpiil^F k tprriBnt dçs idées révolutionnaires j rentré en France ;iyec sa fille unique et chérie ^ il désirs^it fixer son sort avant de mourir; il scrutait Je dépérissement (te ses forpes , il vpul^it la jn^rier : paais |a mort jk^ lui en avait pçs çjonn)^ le tenips; pe^ de mpis après son firrivée , il reposait dans le caveau funèbrp dç sps pères. Sqn fyèrp avait pris le Çitye 4^ comtes, })érédifaire dfuîs sa fsunjUe^^ ejl^i tutelle de Sialicetta. Sans être d'une beauté remarqu^^l^ , petite y hrupp, Saliqetla avait 4e* formes si gracieuses ^ un caractère de tète si méridional , de^ noirs si ]}ien fe^^^* ^ÎÎP teur(Çflsp, Cjt i^Bt 4p P% mobile eiccçptripité,
qu'elle cH^uroait çowmp W caprice f^ein 4f fJOHiV^Uté.
M Oui, je pi|is c|;i@i3Îrf di^t-^Ufif Ct je phQH sirai . Vous verrez , mon oncle , vous verre*.
r— Qw, xiçm verJPOW, dit le comle, qw cherchait à rentrer dans Ucc^yeri^tion ; nou^ yerrons*
64 SALICETTA .REVEILLEE.
— Serait-ce une menace , monsieur ? s'écria Salicetta.
— Eh I mon Dieu , non, mon enfant j je parlais dans une intention i^nciliatrice.
— A la bonne heure !
— On n'est pas plus maladroit que vous l'êtes, monsiem*! » dit vivement madame de Naviers; puis, se tournant vers Salicetta : « Ma chère amie, respectez votre tuteur. » Le contraste irréfléchi de ces paroles provoqua encore le rire de la jeune fille, qui embarrassait ses deux interlocuteurs.
— Eh bien ! quel est donc le nom de votre favori?
— Je ne vous le dirai pas , ce nom , Salicetta ; vous n'êtes pas d'humeur à l'écouter; l'homme qui le pK>rte le rendra célèbre , peut-être ; il mérite votre considération , en attendant qu'il ait votre tendresse, et soyez certaine qu'il l'obtiendra.
— Eh bien ! alors pourquoi craignez-vous donc tant de me le nommer?
SALI€ETTA REVEILLEE. 65
— Que d'orgueil dans ce peu de mot$^ mademoiselle ! non , je nie crains pas de vous nommer l'hoiAme distingué qui vous fait Fhonneur de prétendre à votre main : mais je me demande comment vous pouvez concilier la vanité et la dévotion. » Elle se Icjva et le comte aussi.
— Sans doute ^ sans doute, disait-il.
— Ma bonne tante, ne vous en allez pas fâchée contre moi; mon bon oncle, je ne rirai plus, je voxis le promets; je serai bien sage, bien attentive, j'écouterai patiemment : tenez, je suis dans le fauteuil, asseyez -vous sur le sofa.
SereZr-vous plus raisonnable?
— Je l'ai promis.
— Ah ! nous allons enfin nous entendre , disait le comte un peu honteux dè la part qu'il avait eue dans cette conversation ; est-il donc besoin de tant de précautions pour vous dire que la personne au nom de laquelle noiis vou$ parlons est M. de Juviessy.
66 SlUGETTA RivBlLLEE.
— Pourquoi vous récrier , petite? n'est-ce pas U|3i komniç haut médite et feit pour parvenir k tout?
Je n'en disconviens pas ^ dit Salicetta émue et baissaïit h$ yeux vers le parquet j mais nos âges sont difFérens ! j'ai une forêt de cheveux noirs , et lui il a 4éjà des çhçveux blancs.
— Son exp^ience vous sera utile dans le monde; il n'a pas d'ailiers quarante rps.
— J'en ai dix-huit j enfin je ne l'aime pas.
— Vpus l'aimerez.
— Jamais ^jamais.
— Ne prononcez pas des paroles irrévocables^ ma chère Salicetta , dit la comtesse | Dieu seul peut dire: tx)ujours ou jamais! w La jquLile fille joignit les mii|ins et re$t^ silencieuse j puis elle tira un médaillon attaché ^ une cbainç d'or k son cou; elle le régarda tendrement, jet lecQ\*vrit de baisers, de larmes : c'était le portrait de son père,
, « Oh! si tu vivais , s'écriait-elle avec douleur.
SALICfiTl'A REVEILLEB. 67
on ne me toormenterait paa; tu m voudi^s me marier que selon mon cœur. Excellent père, je t aimerai et je te pleurerai toute la vie; je n*ai jamais si bien compris toute l'étendue de ma perte que dans ce mon^nt. Oh mon bon père! vois donc comme ta pauvre fille est malheureuse! » £Ue collait ses lèvres à la glace du maillon : le comte et la comtesse furent ^us; die sembla prendre une nouvelle énergie à l'a^ct du portrait de son père.
(( Oui ^ madame 5 dit-elle en se levant, je n'épouserai qu'un homme xjpxe j'aimerai , et M. de Juvijçssy ne m'inspire aucmie espèce d'affeqtion; qu'il me laisse tranquille, ou je le regarderai comme un de ces vik quêteurs de dot qui tourmentent «s pauvres jeunes filles qui ont le malheur d'être riches et de ne jamais savoir, si on les épouse par amour vrai , comme mon père a i^>ousé ma mère. Oh ! ils ont bien été heureux ensemble! ma mère le lui disait en mourant.
Puissé-je être aimée de même et mourir jeune conmus» elle \. . .. Tenez , je vous en prie , racontez
68 SALICETTA RévEILLEE.
à tout le monde que je suis soudainement devenue pauvre } inventez un mensonge qui puisse me faire une existence heureuse par le cœur, afin que le 'jeune homme qui se présentera pour s'unir à moi, vienne avec une tendresse réelle; afin que je ne sois pas toujours à penser que c'est la soif de l'or qui attire autour de moi ces êtres si rampans : leurs doucereuses paroles me donnent des palpitations de dégoût et d'ennuis
— Ce que vous dites là est bien romanesque, Salicetta !
— Eh, mon Dieu! je ti'ai jamais lu de romans; mon directeur me les défend; mais je sens mon cœur. ... Ne me parlez plus de M. de Juviessy . Je l'accueillerai avec tant de froidei^r , qu'il me laissera en paix. Prévenez-le, je vous en prie; qu'il sache bien qu'il s'expose au dédain d'une jeune fille.
— Je me garderai bien de lui rapporter ces paroles offensantes.
^ — Alors je les lui dirai, moi, s'écria-t-elle en frappant du pied sur le parquet ; vous pou-
SALICETTA REVEILLEE. 69
vez en être sûrs, je les lui jetterai au visage. » Elle fut ensuite honteuse de sa véhémence, et s'échappa du salon avec une vivacité aérienne.
Ellb entra dans sa chambre à coucher^ saisit le cordon d'une sonnette, et l'agita vivement en appelant : « Stéphanie! Stéphanie! »
Une femme de chambre parut , tenant à la jnain un livre dont la reliure d'un maroquin ' glacé étincelait d'arabesques dorées; elle le posa
STÉPflANlE.
sur la toilette en disant : (c Que désire mademoiselle? » La jeune femme de chambre iparaissait à peu près de l'âge de Salicetta; aussi blanche que celle-ci était brune , elle possédait une beauté plus typique, plus développée. La richesse de sa taille ne nuisait point à l'ensemble ^ les formes et It» déliés qu'exigent les proportions en étaient mieux accusés et plus séduisans ; ses cheveux ^ d'un blond cendré, se partageaient en bandeaux lisses sur son front élëvé; elle tenait assez souvent ses yeux baissés à terre; maïs quand elle les. relevait et leur permettait une expression vive , elle éblouissait. Elle restait , autant que possible ^ passive dans ses relations avec les personnes de la maison; elle acceptait toutes les conséquences de la position précaire sans désirer d'être remarquée; elle voulait passer inaperçue d'une société qui ne la distinguerait que pour l'outrager ; elle avait ainsi la consolation fière et calme de garder le secret de ses forces intellectudles et de la noblesse de son <cœur. Mais elle ne parvenait pas toujours à éviter ces frois-
semens d'amouivpropre qu'elle craignait tant; elle en souffrait , elle s'en irritait ; et sa susceptibilité un peu maladive se blessait alors à tout: elle prenait des reproches légers pour des humiliations préméditées, sa fierté s'exaltait^ et dans ces momens elle la conseillait ou l'inspirait mal. Sortie de ce décorum, qu'elle s'imposait, et qui était une sorte d'étiquette vis-à-vis d'ellemême, elle avait des manières Souvent gauches et communes ; il est une distinction qu'on n'acquiert jamais bien, (juoiqu'on s'étudie à l'imiter.
Fille d'un pauvre maître d'école, élevée par un vieil ecclésiastique avec plus de soins que ne le comportait sa naissance , elle se pliait aux nécessités qui l'enchaînaient; mais en rêvant aux moyens de les briser. Sa volonté se fortifiait par ses méditations de tous les jours. Son viéux * père vivait retiré dans une chaumière voisine du presbytère de leur protecteur, si peu influent; ils avaient joui d'une médiocrité assez dorée, jusqu'à ce que la révolution leur enlevât une grande partie de leurs ressources. Stéphanie ,
dans rintention de soulager leur vieillesse indigente^ était entrée au service de la jeune Salicetta deNaviers*, trop étourdie pour la traiter toujours comme elle le méritait. Ainsi la réserve silencieuse de sa femme chambre ne naissait pas d'un sentiment d'humilité et de résignatioii ; c'était au contraire une fierté en révolte contre l'ordre établi par les mœurs.
Depuis plus d'un an qu'elle était au service ue Salicetta^ elle observait les usages de la société , et s'y façonnait; le peu qu'elle voyait du monde lui dévoilait le cœur humain ; ses lectures y aidaient. Parfois , distraite dans ses fonctions , elle se laissait assez impatiemment gronder ; puis elle mettait dans ses excuses tant de convenance et de charme, qu'elle dominait sa pétulante maîtresse.
Elle mangeait à l'office avec les autres domestiques, qui la trouvaient dédaigneuse, et lui pardonnaient pourtant ce dédain : ils comprenaient que son^ilence d'habitude n'était qu'une défense de lui adresser des hommages; et, comme elle leur avait prouvé plus d'une fois qu'elle compa-
74 STEPHANIE.
tissait à leurs peines , ils allaient à elle , et réclamaient, avec unesOTte de déférence, la protection de ses conseils, donnés alors d'une façon affectueuse. Les jeunes habitués de la maison, dont plusieurs prétendaient à la main de Salicetta, riaient de la sauvagerie de la jolie femme de chambre; et, pour se venger de ses réponses froides et monosyllabiques , ils la nommaient entre eux belle et héte. Ce qui la torturait souvent, c'était de deviner ces railleries; du moins elle les oubliait pendant s^ lectures ou solitaires, ou faites à haute voix en présence de Sali^ cetta. ^
Mais il suffi^t d'un mot déplaisant pour décontenancer Stéphanie; elle sentait alœ^s son infériorité. Aussi quede chagrins mal dissimulés ! Quelle crainte elle avait de paraître aussi com^ muné que les autres domestiques de la maison ! Que de*sourires étudiés ! Que de sensations refoulées! Que de prétentions maladroite^ qu'elle n'aiu*ait jamais eues sans ce contraste entre sa domesticité et ses désirs î Que de désespoirs !
STEPHANIE. 75
Combien de fois jJeura-t-elle , la nuit, en posant ses lèvres sur son chevet pour y comprimer ses sanglots!
Elle frémissait à la pensée d'être la fantaisie de quelques mois , ou le pis^'^er d'un jeune homme ; elle préférait ne pas aimer pfutotque de s'exposer à de honteux mécomptes ; éle ju^it la société trop sévèrement peut>-étre ; l'àma:*tume qu'on « dans l'âme se répand dans les jugemens. d'est un grand effort de la sagesse que de savoir s'en garantir. Aucune espérance chrétiennene corrigeait en elle cette amertume , car il ne lui restsiit plus de, ses croyances cathoKques effacées qu'un vague sentiment qui ne savait où se prendre et ne lui devenait qu'un tourment de plus.
De la hauteur philoso{Jiique où elle se plaçait iVLVolontairement, tout lui paraissait, après une révolution qu'elle admirait, désenchanteur et mesquin. Bonaparte l'étonnait; mais elle s'en défiait ,^t quelques mots qu'elle avait entendu dire a M. Lavitéal , la confirmaient dans ses soupçons. Comme elle honorait le caractère du
7^ STÉî>HAmE.
vieux républicain , elle se dépitait de n'être pas devinée par lui ; et cependant elle n'osait pas soulever le Imceul muet sous lequel elle ensevelissait ses dédaigneuses pensées .
w Oh, mon Dieu! vous êtes donc toujours à lire? lui dit Salieetta avec humeur.
— J'ai terminé la broderie que mademoiselle m'a ordonné de faire, répondit Stéphanie, et j'attends qu'elle emploie à d'autres ouvrages un temps qui lui appartient tout entier. Je le sais fort bien ; et mademoiselle peut s'éviter la peine de me le rappeler. » Salieetta portait un cœur bon et tendre; elle comprit la dignité un peu contrainte de cette réponse,, et s'écria : « Ah! pardon, Stéphanie, pardon ! j'ai eu tort; lisez, vousêtes libre délire tout le jour, si vous y prenez goût : moi, je suis bien malheureuse , allez !»
Cette expansion soudaine, inattendue, établit des rapports entre les deux jeunes filles avec la rapidité d'une commotion électrique. ^|^hanie ne put réprimer ni sa surprise, ni sa sympathie ; la distance sociale qui les séparait fut instanta-
nément franchie; la belle tête de Stéphanie parut comme illuminée par une expression mêlée de reconnaissance et de tendresse; la piquante figure de Salicetta s'imprégnit d'une encourageante affection.
(c Vous , malheureuse , mademoiselle ! qu'y a-t-il donc? que vous est-il arrivé?
— Asseyez -vous, ma bonne Stéphanie, et dites-moi ce que vous pensez de M. de Juviessy.
— Comment répondrais-je à la confiance que vous me témoignez! Je n'ai pas eu l'honneur de parler à M. de Juviessy, et je ne possède pas assez d'expérience pour vous donner un conseil qui vous soit de quelque utilité; je ne suis bonne qu'à vous habiller et
— Vous me dépitez, Stéphanie, avec vos réticences; je m'attendais à plus de franchise. Voyons, M. de Juviessy vous plairait-il?
— Vous vous moquez de moi, mademoiselle; il n'exi^ aucun rapport entre ma position et celle de M. de Juviessy. On dit qu'il est homme d'esprit et plein d'habileté; sa physionomie est
fine, déliée 9 attrayante; ses manières ont de la noblesse et de la flexibilité, Quajouterais-je ? Conunept descendre d^ns ^ yie et dans son caractère? Cela ne m'est-il pas impossible? Suis-je en état d'avoir une opinion sur lui? Si je m'en formais une, ne devrais^je pas m'en défier comme d'une flatterie ou d'une calomnie involontaire?
— Mon Dieu î que vpus êtes désolante l Ditesmoi donc vite que vous le détestez, car je le déteste.»
Ainsi lî^ ligne de démarcation venait d'être de nouveau tracée, par ce peu de mots ; Salicetta ne demandait au fond qu'un acte de complaisance. Stéphanie avait compris le danger de la franchise. EUese leva, s'applaudissant de s'être renfermée en de vagues généralités, et resta debout silencieuse devant Salicetta, qui b^i dit assez négligemment;
(c Allons, soyez discrète, St^hanie, et habillezno^oi.
— Quelle robe, faut-il donner à mademoiselle?
— La première qui vous tombera sous iamain.
Stéphanie passa dans un cabinet de toilette.
Et voilà à quelles insignifiantes paroles aboutissait cette effusion rapide! Salicetta n'avait voulu qu'être caressée dans son impression du moment; Stéphanie reprenait son existence négative, humiliée de ne se sentir mise enjeu que comme un instrument d'adulation abandonné dès qu'il ne flattait pas dans la direction et les formes prescrites.
Le lendemain^ m. de Juviessy entrait en souriant chez madame de Naviers; elle lui demanda la cause de sa gaîté , si peu d'accord avec l'état de ses, espérances; il lui répondit que les^p>érances ne jetaient jamais en lui assez de racines pour le blesser quand il fallait s'en séparer.
nésOLUTIOlIB. St
c( J'aimé à vous voir cette philôsophte, lui dit madame' de Naviers; Salicetta rqette tos propositions ; son directeur , lui-même^ y a complètement ëchoué : c'est tout dire.
— M. de Naviérs devait, ajouta M. de Juviessy avec des mouvemens de tête et un plisse^ ment de physionomie tout malicieux , annoncer, ce matin , au premier consul que mon ultimatum matrimonial était rejeté. J'ai rencontré M. le cemte aux Tuileries ; il m'a fait part de cette * fâcheuse conclusion : cette affaire lui semblait impraticable. Trop d'antipathie à combattre, des larmes de jeune fille , des scrupules , que sais-je, moi ? enfin les obstacles lui paraissaient invincibles , et il était indispensable d'en prévenir le premier consul. Il me tenait ces discours en montant le grand escalier ; et son main tira , son geste, attestaient des dispositions énergiquement prises^ : en vérité, madame^ posait comme un héros» Résister aux désirs d'un graTKl homme, et le lui dire en face , ' c'était en effet un acte de courageuse
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conviction. M. le comte âé grandissait , levait la téte> plaçait lentement son pied de d^r& en d^irës; ses paroles tombaient solennelles^ recueillies. Je le suivais en silence > admirant celte noblesse^ cette résignation sublime dans un fîttur chambellan . Les idëesde M. le bomte étaient fortementarrétées ; il me démontrait si bien l'impossibilité de ce mariage > que la persuasion me gagnait; il me semblait que vous Im aviee inspiré là fermeté qu'il déployait là : j'en prenais m&m parti. Nous nous promenions dans une salle voi^ Bine du cabinet de Bonaparte; je vis que M» le comte avait audience^ rien qu'à la manière dont il regarda les^ faitiissiers de service : je me retirai à quelques pas. Tout à coup la porte du cabinet s'ouvre ^ le plus grand silence r^;ne dans Paj^^ar^ tement/ toutes les ^hj^onomies veillent sur elles-mêmes^ les. têtes s'inclinent ^ je ne sais quel frisson électrique parcourt le c(^s; on annonce le premier consul. Il partit préoc^p^^ agité méme^ jetant autour de lui de vagues regards ; il s'avance bihisqnement^ va droit à M. de Na-
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viers , et lui dit d'une voix iwrève , aiguë comme vam pointe d't^pée ; « Il mJst été impossible de vous Fi0etoir.... Je ne m'occupe jamais des détails de ces affiiires-là. Eh bien , tout«s'arrat^^ n'est-ce pas? — • Oui , géiià^al , répond en tremblant votre héroïque époux. — C'est bien". » Il s'éloigne y monte en voiture^ part pour la Malibaison ; et je suis vâiu> madame^ vous faire partager iqon admiration poUr k présence d'es-^ prit et la force de volonté de M; le comte. » Ils se prirent à rire, la porte s'ouvrit, et M, de Navîers parut sur le seuil, la tète basse, confus , comme efirayé des éclats qu'il entendait.
« Quel homme ! dit-il enfin ; quel homme ! Je m'attendais à être iiitroduit, à lui parler posément; j'avais préparé mon discours; et le voilà qui vient, qui s'avance vers moi d'un air presque menaçant: ses jeux m'interrogent, sa voix me Élit tressaillir, j'ai froïd, et je ne sais pas ce que j'airëpoi^. ' .
Vous avez dit : « Oui, général. »
— Cela se peut, vraiment; je ne suis pas