‹ L'Iroquoise de Caughnawaga [microforme]Chapitre 4 sur 4 · IV · texte numérisé non relu

IV

Les salons ruissellent de lumières, l'air ést embaumé de senteurs exotiques, les accords d’une valse entrainañte transportent tous les cœurs; l'éclat des parures éblouit les yeux; les femmes, animées, folâtres, se livrent à la gaîté ; les hommes se pressent autour d'elles, comme un essaim d’abeilles autour d’un parterre de fleurs; le plaisir resplendit dans tous les regards, se traduit dans toutes les paroles, bat dans toutes les poitrines !

Oh! c’est ravissante soirée, allez ! que celle où lon célèbre les fiançailles de deux jeunes géns que la nature et la fortune ont traités en enfants gâtés !

Et tels étaient à coup sûr Arthur De Léry et Malvina C***,

Voyez-vous la jeune fille? Quelle pureté dans ce front angélique! quel calme dans ces yeux chastement voilés par de longs cils; que de promesses renferme cette petite bouche carminée comme la rose du Bengale, humide et fraîche comme les larmes que l’aube matinale verse joyeusement sur les filles de la végétation! Et quels rêves ne faites-vous pas en voyant cette taille plus

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élancée que la tige du lis, plus flexible que l'acier ! Mon Dieu! vous admirez comme nous, les trésors intellectuels que font présager tant de perfections physiques accumulées sur une même personne et enviez en rien le bonheur d'Arthur qui, dans huit jours, s@ra l’époux de la divine Malvina C*#*,

Et vous avez raison ! car si belles que soient les formes extérieures de Malvina, plus belle encore, oh! bien plus belle est son âme. C’est le temple de la vertu, l’écrin des brillantes qualités, la serrechaude de la poésie !

La valse tourbillonne ; valseurs et valseuses riva ‘sent d’entrain, de bonne humeur. Mais ni Arthur, ni Malvina ne prennent part à ces réjouissances bruyantes.

Îls viennent de quitter le bal.

Appuyés l’un contre l’autre à la rampe d’un balcon placé derrière les salons, et éclairés par les lueurs de la lune qui les admire en silence, ils échangent une de ces causeries mimiques où les phrases se traduisent par les monosvllables, les mots par des soupirs.

Qui de nous ne regrette un de ces moments si fugitifs, si rares, vertes oasis que la Providence place parfois sur nos pas, pour nous aider à parcourir le désert de la vie!

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Il doit être bien désespérément malheureux celui qui n’a point rencontré semblable lieu pour rafraîchir son front brûlant et reposer ses membres brisés de fatigue ! mais il doit être bien plus malheureux encore celui qui n’aspire pas à ce court sommeil des douleurs terrestres et n’en a jamais joui.

—Ah! je ne croyais pas que tant de félicité fût notre partage, disait Arthur avec un accent passionné |

—Moi, aussi, répliqua la jeune fille, je remercie le bon Dieu, pour les joies qu’il ne cesse de nous accorder. Que sa céleste bienfaisance est donc inépuisable, dites ? et que nous sommes peu dignes des grâces qu’il répand à profusion sur nos têtes !

De Léry pressa la main de sa fiancée sur son cœur ; puis tous deux demeurèrent, pendant quelques minutes, noyés dans une magnétique extase.

Tout-à-coup, Malvina tressaillit.

—Qu'est-ce ? qu'avez-vous, chère âme ? s’écria Arthur sentant par le contact des doigts de la jeune fille le frémissement qui courait dans ses veines.

—Rien, dit-elle, avec effort, maïs il m’a semblé voir remuer les branches de ce buisson.

En articulant ces mots d’une voix tremblante Malvina indiquait à son cavalier un gros buisson

d’aubépine qui avait crû au-dessous du balcon.

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— Petite folle, dit le jeune homme, d’un ton souriant, c’est la brise du soir dont l’aile caresse les blanches fleurs de cet arbrisseau.

— Pensez-vous ? |

—Je vais descendre, pour vous en convaincre.

—@h! non, restez, restez, Arthur! n’allez pas là, et rentrons au salon.

—Mais qu'avez-vous vu ? fit de Léry quelque peu inquiété.

—Rien, en vérité ; comme vous dites, je suis une petite folle. Maïs ne demeurons pas davantage ici; la fraicheur de la nuit commence à me gagner.

Et ils rentrèrent au bal en se parlant tout bas.

Au même instant, un cri étoufté partit à quelque distance du balcon ; mais, soit qu’il fût couvert par les accords de la valse, soit que les deux jeunes gens fussent trop émus pour s'occuper du monde extérieur, aucun d’eux ne l’entendit.

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L'heure du mystère, minuit, a sonné.

Dans une petite chambre à coucher virginalemeut tendue de satin blanc, et embellie de ces charmants riens, dont les femmes aiment à s’entourer, nous retrouverons Malvina C***,

La jeune fille est agenouillée devant son prie- Dieu. Ses yeux sont tournés vers une image de la Vierge, et ses lèvres, interprète d’un cœur pur et vertueux, murmurent une oraison à la sainte mère de notre Sauveur.

Aimable orpheline, elle prie pour ses parents morts depuis bien des années déjà ; elle intercède en faveur de ceux qu’elle aime ici-bas, et, dans son amour pour ses semblables, elle appelle sur eux la clémence céleste.

Son invocation terminée, Malvina se mit au lit où le sommeil ne tarda guère à clore ses paupières, Une veilleuse reflétait dans l'appartement des lueurs molles et dorées, et tout paraïssait reposer dans le calme des songes agréables.

Cependant, ce calme n’était qu'apparent, car des passions, de terribles passions s'étaient cachées dans

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la chambre de la pauvre Malvina. A peine une respiration régulière et cadencée ent-elle annoncé qu’elle dormait, que de dessous sa couchette sortit, en glissant légèrement comme la vipère, un corps mince, effilé, qui se leva d’un seul bond, et sans bruit, lorsqu'il fut arrivé au milieu de la chambre.

C'était une Indienne, une Iroquoise ! c'était Oroboa, la Flèche-rapide !

: Oui, c'était la Fèche-rapide ! maïs qu’elle était changée ! un feu sombre flamboyait dans ses prunelles, les pommettes de ses joues étaient marbrées de taches verdâtres, et dans ses vêtements régnait un désordre inconcevable.

La Fléche-rapide s’avanca sur la pointe du pied vers le lit.

La délicieuse tête de Malvina, demi-perdue, dans un flot de dentelles, rivalisaitide séductions avec la Dormeuse de Léonard. Imaginer une expression plus radieuse eût été impossible! Le bras de la jeune fille, vivante guirlande d’albâtre, s’arrondissait autour de sa tête, et un sourire de contentement découvrait ses dents, dont l’ivoire eût envié la blancheur.

Oroboa, aussi, souriait, en fixant la vierge endormie ; mais son sourire était sardonique, effrayant à voir,

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—La fille pâle est bien belle, plus belle que la fille du Serpent-gris, murmura-t-elle. Pourtant la fille pâle n’épousera pas le jeune chef aimé de la Flèche-rapide.

À cet instant, Malvina prononça un nom, et fit un mouvement.

Les narines de l’Indienne frissonnèrent de rage ; elle venait d'entendre distinctement le nom d’Ar-

-thur !

—Oroboa va se venger ! murmura-t-elle encore avec un ricanement diavolique.

Et, tirant de sa tunique une longue arrête aigüe, elle se pencha sur la couche de la jeune fille, et la piqua légèrement au-dessus de l’épaule.

Malvina poussa un cri, maïs ne s’éveilla point.

que la

rtant la YII é de la Un jour de la semaine dernière, nous errions 1, et fit tristement dans le cimetière catholique de Montréal. Le temps était froid, le ciel couvert et sombre. > rage; Mille pensées se heurtaïent dans notre esprit, à la n d’Ar- vue de ce champ des morts, dont la surface flétrie A porte les marques de la désolation, où des tombes encore brisées, informes, dressent leurs lugubres bras, au milieu des grandes herbes et des ronces.

aligüe, Nous nous demandions, pourquoi, dans une ville e, et la aussi pieuse que la nôtre, les citoyens ne se réunissaient pas pour créer un asile plus digne aux cendres ( point. de leurs pères, et, le cœur abreuvé d’amertume,

nous reprochions aux vivants l'oubli des morts(*), quand notre vue s'arrêta sur une pierre moussue à demi-enfoncée sous un écheveau de liserons etautres plantes grimpantes. Quelle attraction soudaine nous poussa vers ce memento d’un autre âge pour

* Depuis que ceci est écrit, un nouveau cimetière a été établi: il occupe un vaste emplacement; la surintendance en est confiée à M. Simays, jeune homme d’une belle intelligence, et qui, nous l’espérons, donnera à ce cimetière tous les pieux embellissements que l'on aime à trouver au séjour des morts.

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y chercher l’épitaphe ; nous ne saurions le dire, mais, après avoir écarté des convolvulus, nous parvinmes à déchiffrer l’inscription suivante :

Mazvina CFK*

Et rose elle a vécu ce que vivent les roses, L'espace d'un matin.

Dirai-je que je sentis une larme mouiller ma paupière, en lisant cette simple épitaphe, mystère gravé sur un autre mystère! souvenir sans mémoire, titre d’un livre aux lignes effacées !

Et le soir, dans une réunion, je parlai de ma promenade au cimetière, de la tombe où j'avais songé longuement.

Il y avait là un vieillard que, tous, vous connaissez bien ; car il a souvent charmé vos veillées par le rappel d’une légende oubliée, et plus d’une fois son rom a signalé la découverte d’un fait historique enfoui dans la poussière des manuscrits.

“Venez chez-moi, me dit-il, et je vous raconterai un navrant épisode.”

Le lendemain, il ne narraït ce que j’ai essayé de vous narrer à montour. Puis arrivé où j'ai interrompu mon récit, il ajouta :

le dire, OuS par-

ler ma mystère émoire,

ma pros songé

‘Onnaïsées par ane fois historionterai

ayé de i inter-

‘ Malvina C*** mourut dix jours après cette scène. Les médecins affirmèrent qu’on lui avait inoculé la petite vérole.”

4 __Comment cela ?

“Ne vous souvient-il pas de la piqûre que lui avait faite Oroboa ?

66 Mais.

‘6___Les Indiens étaient initiés aux secrets de l’inoculation de ce terrible fléau et maintes fois ils

s'en servirent pour détruire des tribus entières de leurs ennemis.

#__Que devint la Féche-rapide ?

#—Demandez au flot qui coule, ou au vent qui passe ce qu'il devient.”

(Montréal, août 1854.)

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