‹ L'irréligion de l'avenirChapitre 102 sur 104 · Wundt, Psychologie, tome IT. Conclusion · texte numérisé non relu

Wundt, Psychologie, tome IT. Conclusion

2. Voir M. Ravaisson, la Métaphysique (TAi-istote, tome II, el Rapport sur la PkHoxojikie en France.

3. « L'association ou le groupement est la loi générale de toute ^xw^pwce, organique ou inorganique. La soeiéié proprement dite n'est qu'un cas particulier, le plus complexe et le plus élevé, de cette loi universelle... Une conscience est plutôt un nous qu"un moi... Dans ses rapports avec d'autres consciences elle p'eut, sortant de ses limites idéales, s'unir avec elles et former ain>i une conscience plus compréhensive, plus une et plus durable, de qui elle reçoit et à qui elle communique la pensée, comme un a.^ire empirunte et communique le mouvement au système auquel il appartient. » Espinas, des Sociétés animales, 128. — Voir aussi M. Fouillée, la Science so-iale contemporaine , 1. III.

celui que cherchent à résoudre les sociétés humcfines. x\u premier degré de l'évolution sociale, la solidité et la flexibilité d'adaptation ont été rarement unies: l'immuable Egypte, par exemple, n'a pas été très progressive. Au second degré, à mesure que la science avance et que, dans l'ordre pratique, la liberté grandit, la civilisation se montre tout ensemble plus solide et plus indéfiniment flexible. Un jour, quand la civilisation scientifique •sera une fois maîtresse du globe, elle aura à son service une force plus sûre que les masses les plus compactes et en apparence les plus résistantes, elle sera plus inébranlable que les pyramides mêmes de Chéops. En même temps, une civilisation scientifique se montrera de plus en plus flexible, progressive, plus capable d'appropriation à tous les milieux. Ce sera la synthèse de la complexité et de la stabilité. Le caractère même de la pensée est d'être une faculté d'adaptation croissante, et plus l'être s'intellectualise, plus il augmente sa puissance d'appropriation. L'œil, plus intellectuel que le tact, fournit aussi un pouvoir d'adaptation à des milieux plus larges, plus profonds, plus divers. La pensée, allant encore plus loin que l'œil, se met en harmonie avec l'univers même, avec les vents et les étoiles de l'immensité comme avec les atomes de la goutte d'eau. Si la mémoire est un chefd'œuvre de fixation intellectuelle, le raisonnement est un chef-d'œuvre de flexibilité, de mobilité et de progrès. Donc, qu'il s'agisse de l'individu ou des peuples, les plus intellectuels sont aussi ceux qui ont à la fois le plus de stabilité et le plus de malléabilité. Le problème social est de trouver la synthèse de ces deux choses. Le problème de l'immortalité est au fond identique à ce problème social; seulement, il porte sur la conscience individuelle conçue comme une sorte de conscience collective. A ce point de vue, il est probable que, plus la conscience personnelle est parfaite, plus elle réalise à la fois une harmonie durable et une puissance de métamorphose indéfinie. Par conséquent, en admettant même ce que disaient les pythagoriciens, que la conscience est un nombre, une harmonie, un accord de voix, on peut encore se demander si certains accords ne deviendront pas assez parfaits pour retentir toujours, sans cesser pour cela de pouvoir toujours entrer comme éléments dans des harmonies plus complexes et plus riches. Il existerait des sons de lyre vibrant à l'infini sans perdre leur tor alité fondamentale sous la multiplicité

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de leurs variations. Il doit y avoir une évolution dans l'organisalion des consciences comme il y en a une dans l'organisation des molécules et des cellules vivantes, et, là aussi, ce sont les combinaisons les plus vivaces, les plus durables et les plus flexibles tout ensemble, qui doivent l'emporter dans la lutte pour la vie.

La conscience est un ensemble d'associalion d'idées e conséquemment d'habitudes, groupées autour d'un centre ; or nous savons que l'habitude peut avoir une duiée indéfinie. Pour la philosophie contemporaine, les propriétés des éléments matériels sont déjà des habitudes, des associations indissolubles. Une espèce végétale ou animale est une habitude, un type de g^roupement et de forme organique qui subsiste à travers les siècles. Il n'est pas prouvé que les habitudes d'ordre mental ne puissent par le progrès de l'évolution, arriver à une fixité et à une durée dont nous ne connaissons aujourd'hui aucun exemple. Il n'est pas prouvé que l'instabilité soit le caractère définitif et perpétuel des fonctions les plus élevées de la conscience. L'espérance philosophique de l'immortalité est fondée sur la croyance opposée, selon laquelle, au dernier stade de l'évolution, la lutte pour la vie deviendrait une lutte pour l'immortalité. La nature en viendrait alors, non à force de simplicité, mais à force de complexité savante, à réaliser une sorte d'immortalité progressive, produit dernier de la sélection. Les symboles rehgieux ne seraient que l'anticipation de cette période finale. « Des ailes, des ailes à travers la vie, des ailes par delà la mort, » ditRiickert; mais l'oiseau n'apprend pas d'un seul coup à voler ; l'habitude héréditaire du vol a été acquise et fortifiée dans l'espèce en vue d'intérêts pratiques et de la lutte pour l'existence. De même, il faudrait concevoir la survivance non pas comme achevée et complète du premier coup, mais comme se perfectionnant par degrés, se rapprochant de plus en plus d'une vie entièrement, indéfiniment durable. D'autre part, il faudrait montrer que cette survivance constitue une supériorité non seulement pour l'individu, mais pour l'espèce même, au sein de laquelle l'individu cesserait de s'éteindre brusquement. Par là, elle pourrait être le produit dernier d'une sélection continue.

Considérons donc maintenant les consciences dans leur rapport mutuel et, pour ainsi dire, social. La psychologie contemporaine tend à admettre que des consciences différentes, ou, si l'on préfère, des agrégats difïérents d'états

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de conscience peuvent s'unir et même se pénétrer; c'est quel(]ue chose d'analogue à ce que les tliéolog-iens ont appelé la pénétration des âmes. Dès lors, il est permis dr se demander si les consf^iences, en se pénétrant, ne pourront un jour se continuer l'une dans l'autre, se communiquer une durée nouvelle, au lieu de rester, selon le mot de Leibnitz, plus ou moins « momentanées », et si ce sera un avantag-e pour l'espèce humaine.

Dans les intuitions mystiques des religions on entrevoit parfois le pressentiment de vérités supérieures : saint Paul nous dit que les cieux et la terre passeront, que les prophéties passeront, que les lang-ues passeront, qu'une seule chose no passera point, la charité, l'amour. Pour interpréter philosophiquement cette haute doctrine religieuse, il faudrait admettre que le lien de l'amour mutuel, qui est le moins simple et le moins primitif de tous, sera cependant un jour le plus durable, le plus capable aussi de s'étendre et d'embrasser progressivement un nombre d'êtres toujours plus voisin de la totalité, de la « cité céleste. » C'est par ce que chacun aurait de meilleur, de plus désintéressé, de plus impersonnel et de plus aimant qu'il arriverait à pénétrer de son action la conscience d'aulrui ; et ce désintéressement coïnciderait avec le désintéressement des autres, avec l'amour des autres pour lui : il y aurait ainsi fusion possible, il y aurait pénélration mutuelle si intense que, (le même qu'on souffre à la poitrine d'autrui, ,on en viendrait à vivre dans le cœur même d'autrui. Certes, nous entrons ici dans le domaine des rêves, mais nous nous imposons comme règle que ces rêves, s'ils sont ultrascieiiliri<]ues,ne soient pas antiscientifiques.

Transportons- nous donc vers cette époque problématique, quoique non contradictoire pour l'esprit, où les consciences, arrivées toutes ensemble à un deg-résupéricur de complexité et d'unité interne, pourraient se pénétrer •eaucoup plus intimement qu'aujouid'hui sans qu'îuicune 'elles disparût par cette pénélration. Elles communi(jueraient ainsi entre elles, comme dans le corps vivant les cellules sym[)alliisenl et conti'ibuent chacune à former la conscience collective ; « Tout est un, un est tout. » Au fait, on peut imaginer des moyens de communication et de sympathie beaucouj) j>Ius subtils et plus directs que ceux qui existent aujourd'hui entre les divers individus. La science du système nerveux et cérébral ne fait que commencer; nous no connaissons encore que les exaltations

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maladives de ce système, les sympathies et suggestions à dislance de l'hypiiolismo; mais nous entrevoyons déjà tout un monde do phénomènes où, par l'intermédiaire de mouvemenls d'une formule encore inconnue, tend à se produire une communication de consciences, et même, quand les volontés nuiluellcs y consentent, une sorte d'absorption de personnalités l'une dans l'autre. Cette complète fusion des consciences, oii d'ailleurs chacune pourrait garder sa nuance propre tout en se composant avec celle d'autrui, est ce que rêve et poursuit dès aujourd'hui l'amour, qui, étant lui-même une des grandes forces sociales, ne doit pas travailler en vain. Si l'on suppose que l'union des conscienccîs individuelles va sans cesse en se rapprochant de cet idéal, la mort de l'individu rencontrera évidemment une résistance toujours plus grande de la part des autres consciences qui voudront le retenir. En fait, elles retiendront d'abord de lui un souvenir toujours plus vivace, toujours plus vivant, pour ainsi dire. Le souvenir, dans l'état actuel de notre humanité, n'est qu'une représentation absolument distmcle de l'être qu'elle représente, comme une image qui resterait frissonnante dans l'élher en l'absence même de l'objet rellélé. C'est qu'il y a encore absence de solidarité intime et de communication continue entre un individu et un autre. Mais on peut concevoir une image qui se distinguerait à peitte de l'objet représenté, qui serait ce qu'il y a de lui en moi, qui serait connue l'action et le prolongement d'une autre conscience dans ma conscience. Ce serait comme une partie commune et un point do contact entre les doux moi. De même que, dans la génération, les deux facteurs arrivent à se combiner en un troisième terme, leur commun représentant, de même celle image animée et animante, au lieu de demeurer passive, sci'ail une action entrant comme force composante dans la somme des forces collectives; ce serait une unité dans ce tout complexe existant non seulement en soi, mais pour soi, qu'on nunmie une conscience.

Dans celte hypothèse, le problème serait d'être tout à la fois assez aimant et assez aimé pour vivre et survivre en autrui. Le, moule de l'individu, avec ses accidents extérieurs, sombrerait, dispaïaîliait, comme cobii d'une statue : le dieu intérieur revivrait en l'âme de ceux qu'il a aimés, qui l'ont aimé. Un rayon de soleil peut conserver pour un temps, sur un papier mort, les lignes mortes d'un

visage; l'art humain peut aller plus loin, donner à une œuvre les apparences les plus raffinées de la vie ; mais l'art ne peut encore animer saGalatée. 11 faudrait que l'amour y parvînt, il faudrait que celui qui s'en va et ceux qui restent s'aimassent tellement que les ombres projetées par eux dans la conscience universelle n'en fissent qu'une ; et alors, cette image désormais unique, l'amour l'animerait constamment de sa vie propre. L'amour ne fixe pas seulement des traces immobiles comme la lumière, il ne donne pas seulement les apparences de la vie, comme l'art ; il peut faire vivre en lui et par lui.

La désunion dépendrait donc impossible, comme dans ces atomes-tourbillons dont nous avons parlé plus haut, qui semblent ne former qu'un seul être parce que nulle force ne peut réussir à les couper : leur unité ne vient pas de leur simplicité, mais de leur inséparabilité. De même, dans l'ordre de la pensée, un infini viendrait aboutir à un faisceau vivant qu'on ne pourrait rompre, à un anneau lumineux qu'on ne pourraitni diviser ni éteindre. L'atome, a-t-on dit, est « inviolable » ; la conscience finirait, elle aussi, par être inviolable de fait comme elle l'est de droit.

Le foyer secondaire de chaleur et de lumière vitale serait même devenu plus important que le foyer primitif, si bien qu'une sorte de substitution graduelle pourrait se faire de l'un à l'autre ; la mort ne serait que cette substitution, et de plus en plus elle s'accomplirait sans secousse. Nous nous sentirions entrer et monter dès cette vie dans l'immortalité de l'afTcclion. Ce serait une sorte de création nouvelle. La moralité, la religion même n'est, selon nous, qu'un phénomène de fécondité morale; l'immortalité serait la manifestation ultime de cette fécondité. Ahirs on verrait disparaître, dans une synthèse finale, cette opposition que le savant croit apercevoir aujourd'hui entre la génération de l'espèce et l'immortalité de l'individu. Si on ferme les yeux dans la mort, on les ferme aussi dans l'amour; qui sait si l'amour ne pourra pas devenir fécond jusque par delà la mort?

Le point de contact serait ainsi trouvé entre la vie et l'immortalité. A l'origine de l'évolution, dès que l'individu s'engloutissait dans la mort, tout était fini j)Our lui, l'oubli complet se faisait autour de cette conscience individuelle retombée à la nuit. Par le progrès moral et social, le souvenir augmente toujours tout ensemble

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d'intensité et de durée; l'imago qui survit au mort ne s'efface que par degrés, meurt plus tardivement. Peutêtre un jour le souvenir des êtres aimés, en augmentant de force, finira-t-il par se mêler à la vie et au sangdes générations nouvelles, passant de l'une à l'autre, rentrant avec elles dans le courant éternel do l'existence consciente. Ce souvenir persistant de l'individu serait un accroissement de force pour l'espèce; car ceux qui se souviennent savent mieux aimer que ceux qui oublient, et ceux qui savent mieux aimer sont supérieurs au point de vue même de lospèce. Il n'est donc pas impossible d'imaginer un triomplie graduel du souvenir par voie de sélection ; on peut se figurer un jour où l'individu se serait lui-même si bien mis tout entier dans son image, comme l'artiste se mettrait dans une œuvre s'il pouvait créer une œuvre vivante, que la mort deviendrait presque indifférente, secondaire, moins qu'une absence: lamour produirait la présence éternelle.

Dès maintenant il se rencontre parfois des individus si aimés qu'ils peuvent se demander si, en s'en allant, ils ne resteraient pas encore presque tout entiers dans ce qu'ils ont de meilleur, et si leur pauvre conscience, impuissante encore à briser tous les liens d'un organisme trop grossier, n'a pas réussi cependant, — tant elle a été aidée par l'amour de ceux qui les entourent, — à passer presque tout entière en eux : c'est en eux déjà qu'ils vivent vraiment, et de la place qu'ils occupent dans le monde, le petit coin auquel ils tiennent le plus et où ils voudraient rester toujours, c'est le petit coin qui leur est gardé dans deux ou trois cœurs aimants.

Ce phénomène de palingénésie mentale, d'abord isolé, irait s'étendant de plus en plus dans l'espèce humaine. L'immortalité serait une acquisition finale, faite par l'espèce au profit de tous ses membres. Toutes les consciences finiraient par participer à cette survivance au sein d'une conscience plus large. La fraternité envelopperait toutes les âmes et les rendrait plus transparentes l'une pour l'autre : l'idéal moral et religieux serait réalisé. On se retrouve toujours et on peut se contempler soi-même dans toute âme ; seulement il ne suffit pas, pour cela, de se pencher du dehors sur elle; il faut, avec la perspicacité de l'amour, pénétrer jusqu'au fond, il faut se mettre tout entier dans son propre regard. C'est ainsi qu'on ne peut de la grève se mirer dans la mer; il faut entrer soi-même

dans le flot mouvant et se laisser comme porter par lui pour s'y voir.

Ce sont là, à coup sûr, des spéculations dans un domaine qui, s'il ne sort pas de la nature, sort de noire expérience et de notre science actuelle. Mais la même raison qui frappe d'incertitude toutes ces hypothèses est aussi celle qui les rend et les rendra toujours possibles : notre ignorance irrémédiable du fond même de la conscience. Quelque découverte que la science puisse faire un jour sur la conscience et ses conditions, on n'arrivera jamais à en déterminer scientifiquement la nature intime, ni, conséquemment, la nature durable ou périssable. Qu'est-ce, psychologiquement et mélaphysiquement, que Yoction consciente et le vouloir? Qu'est-ce même que l'action qui paraît inconsciente, la force, la ca/tsa/ité oiiicace? Nous ne le savons pas; nous sommes obligés de définir Vaction interne et la force par le mouvement externe, qui n'en est pourtant que l'elTet et la manifestation. Mais un philosophe restera toujours libre de nier que le mjmvement, comme simple changement de relations dans l'espace, soit le tout de Wiciion, et qu'il n'y ait que des mouvements sans moteurs, des relations sans termes réels et agissants qui les produisent. Dès lors, comment savoir jusqu'à quel point la véritable «c/^o;^ est durnble en son principe radical, dans la force interne dont elle émane, dont le mouvement local est comme le signe visible, dont la conscience est F « appréhension » intime et insmédiate. Nous retenons toujours quelque chose de nous, dans l'action comme dans la parole ; peut-être pourrons-nous retenir quelque chose de nous, même dans le passage à travers cette vie. Il est possible que le fond de la conscience personnelle soit une puissance incapable de s'épuiser dans aucune action comme de tenir dans aucune forme.

En tout cas, il y a là et il y aura toujours là un mystère philosophique qui vient de ce que la conscience, la pensée est une chose sui generis, sans analogie, absolument inexplicable, dont le fond demeure à jamais inaccessible aux formules scientifiques, par conséquent à jamais ouvert aux hypothèses métaphysiques. De même que l'être est le grand genre suprême, ç/einis 7e;/errt//55z>«î/w2, enveloppant toutes les espèces de l'objectif, la conscience est le grand genre suprême enveloppant et contenant toutes les espèces du subjectif; on ne pourra donc jamais répondre entière-

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ment k ces deux questions : — Qu'est-ce que Vêfre ?qu'est-ce que la C'fuir/ence? ni, par cela même, à celle troisième question «jui présupposerait la solution des deux autres : la coiisfff/ire .s'er^-l-elle?

On lit sur un vieux cadran solaire d'un village du midi : Sol lion o' cKiat ! — Que la lumière ne s'éteigne pas ! telle est bien la parole qui viendrait compléter le ^-'^ /^/a". La lumière est la chose du monde qui devrait le moins nous trahir, avoii- ses éclipses, ses défaillances; elle aurait dû être ci'éée « à toujours », e?; i^-. jaillir des cieux pour l'éternité. ]Mais peut-être la lumière intellectuelle, pluspuissante, la lumière de la conscience fmira-t-ello par échapper à cette loi de destruction et d'obscurcissement qui vient partout contrebalancer la loi de création ; alors seulement le fiât lux sera pleinement accompli : lux non occidal in œternum!

IV. — Mais, nous dira-t-on, ceux qui ne se laissent pas prendre aux tentations de toutes ces belles et lointaines hypothèses sur l'au-delà de l'existence, ceux qui voient la mort dans toute sa brutalité, telle que nous la connaissons, et qui, comme vous-même peut-être, penchent vers la négative en l'état actuel de l'évolution, — quelle consolation, quel encouragement avez-vous pour eux au moment critique, que leur direz-vous sur le bord de ranéantissomont? — Rien de plus que les préceptes du stoïcisme antique, qui lui aussi ne croyait guère à l'immortalité individuelle: trois mots très simples et un peu durs : « INc pas être lâche. » Autant le stoïcisme avait tort lorsque, devant la mort d'auliui, il ne comprenait pas la douleur de l'amouf, condition de sa force même et de son progrès dans les sociétés humaines, lùisqu'il osait interdire rattachement et ordonnait l'impassibilité; autant il avait raison quand, flous parlant de notre propre mort, il recommandait à l'homme de se mettie au-dessus d'elle. De consolation, point d'autie que de pouvoir se dire qu'on a bien vécu, qu'on a rempli sa tâche, et de songer que la vie continuera sans relâche après vous, peut-être un peu par vous; que 'out ce que vous avez aimé vivra, que ce que vous avez pensé de meilleur se réalisera sans doute quelque part, que tout ce qu'il y avait d'impersonnel dans votre conscience, tout ce qui n'a fait que passer .à travers vous, tout ce patrimoine immortel de l'humanité et de la nature que vous

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aviez reçu et qui était le meilleur de vous-même, tout cela vivra, durera, s'aug-mentera sans cesse, se communiquera de nouveau sans se perdre; qu'il n'y a rien de moins dans le monde qu'un miroir brisé; que l'éternelle continuité des choses reprend son cours, que vous n'interroyitji' z rien. Acquérir la parfaite conscience de cette continuité de la vie, c'est par cela même réduire à sa valeur cette apparente discontinuité, la mort de l'individu, qui n'est peut-être que l'évanouissement d'une sorte d'illusion vivante. Donc, encore une fois, — au nom de la raison, qui comprend la mort et doit l'accepter comme tout ce qui est intelligible, — ne pas être lâche.

Le désespoir serait grotesque d'ailleurs, étant parfaitement inutile : les cris et les g-émissements chez les espèces animales, — du moins ceux qui n'étaient pas purement réflexes, — ont eu pour but primitif d'éveiller l'attention ou la pitié, d'appeler au secours : c'est l'utilité qui explique l'existence et la propagation dans l'espèce du langage de la douleur; mais comme il n'y a point de secours à attendre devant l'inexorable, ni de pitié devant ce qui est conforme au Tout et conforme à notre pensée elle-même, la résignation seule est de mise, et bien plus un certain consentement intérieur, et plus encore ce sourire détaché de l'intelligence qui comprend, observe, s'intéresse à tout, même au phénomène de sa propre extinction. On ne peut pas se désespérer définitivement de ce qui est beau dans l'or 're de la nature.

Si quelqu'un qui a déjà senti les « affres de la mort » se moque de notre prétendue assurance en face d'elle, nous lui répondrons que nous ne parlons pas nous-même en pur ignorant de la perspective du « moment suprême. » INous avons eu l'occasion de voir plus d'une fois, et pour notre propre compte, la mort de très près, — moins souvent sans doute qu'un soldat; mais nous avons eu plus le temps de la considérer tout à notre aise, et nous n'avons jamais eu à souhaiter que le voile d'une croyance irrationnelle vînt s'interposer entre elle et nous. Mieux vaut voir et savoir jusqu'au bout, ne pas descendre les yeux bandés les degrés de la vie. Il nous a semblé que le phénomène de la mort ne valait pas la peine d'une atténuation, d'un mensonge. Nous en avons eu plus d'un exomplo sous les yeux. Nous avons vu notre grand père (qui, lui aussi, ne croyait guère à l'immortalité) frappé par des attaques successives d'apoplexie, plus fortes d'heure en heure; il nous dit en

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souriant, dans les éclaircies du mal, qu'il n'avait qu'un regret en s'en allant: c'était de voir lui survivre tant de superslilions et le catholicisme garder précisément la force dans les mains (nous étions au moment où la France marchait au secours de hx papauté). Remarquons-le, le progrî'S des sciences, surtout des sciences physiologiques et médicales, tend à multiplier aujourd'hui ces cas où la mort est prévue, où elle devient l'objet d'une attente presque sereine; les esprits les moins stoïques se voient parfois entraînés vers un héroïsme qui , pour être en partie forcé, n'en a pas moins sa grandeur. Dans certaines maladies à longue période, comme la phtisie, le cancer, celui qui en est atteint, s'il possède quelques connaissances scientifiques, peut calculer les probabilités de vie qui lui restent, déterminer à quelques jours près le moment de sa mort : tel Bersot, que j'ai connu, tel encore Trousseau, bien d'autres. Se sachant condamné, .se sentant une chose parmi les choses, c'est d'un œil pour ainsi dire impersonnel qu'on en vient alors à se regarder soi-même, à se sentir marcher vers l'inconnu.

Si cette mort, toute consciente d'elle-même, a son amertume, c'est pourtant celle qui séduirait peut-être le plus un pur philosophe, une intelligence souhaitant jusqu'au dernier moment n'avoir rien d'obscur dans sa vie, rien de non prévu et de non raisonné. D'ailleurs, la mort la plus fréquente surprend plutôt en pleine vie et dans l'ardeur de la lutte; c'est une crise de quelques heures, comme celle qui a accompagné la naissance; sa soudaineté même la rend moins redoutable à la majorité des hommes qui sont plus braves devant un danger plus court : on se débatjusqu'au bout contre ce dernier ennemi avec le môme courage obstiné que contre tout autre. Au contraire, lorsque la mort vient à nous lentement, nous ôtant par degrés nos forces et prenant chaque jour quelque chose de nous, un autre phénomène assez consolant se produit.

C'est une loi de la nature que la diminution de l'être amène une diminution proportionnée dans tous les désirs, et qu'on aspire moins vivement à ce dont on se sent moins capable : la maladie et la vieillesse commencent toujours par déprécier plus ou moins à nos propres yeux les jouissances qu'elles nous ôtent, et qu'elles ont rendues amères avant de les rendre impossibles. La dernière jouissance, celle de l'existence nue pour ainsi dire, peut être aussi graduellement diminuée par l'approche de la mort. L'im-

puissance de vivre, lorsqu'on en a bien conscience, amène l'impuissance de vouloir vivre. Respirer seulement devient douloureux. On se sent soi-même se disperser, se fragmenter, tomber en une poussière d'êtres, et l'on n'a plus la force de se reprendre. L'intelligence commence du reste à sortir du pauvre moi meurtri, à pouvoir mieux s'objectiver, è qiesurer du dehors notre pou de valeur, à comprendre que dans la nature la lleur fanée n'a plus le droit de vivre, que l'olive mure, comme disait Marc-x\.urèle, doit se détacher de l'arbre. Dans tout ce qui nous reste de sensation ou de pensée domine un seul sentiment, celui d'être las, très las. (Jn voudrait apaiser, relâcher toute tension de la vie, s'étendre, se dissoudre. Oh! ne plus être debout! comme les mourants comprennent cette joie suprême et se sentent bien faits pour le repos du dernier lit humain, la terre ! Ils n'envient même plus la fi!e interminable des vivants qu'ils entrevoient dans un rêve se déroulant à rinfmi et marchant sur ce sol oii ils dormiront. Ils sont résignés à la solitude de la mort, h l'abandon. Ils sont comme le voyageur qui, pris du mal des terres vierges et des déserts, rongé de celte grande fièvre des pays chauds qui épuise avant de tuer, refuse unjour d'avancer, s'arrête tout à coup, se couche : il n'a plus le courage des horizons inconnus, il ne peut plus supporter toutes les petites secousses de la marche et de la vie, il demande lui-même à ses compagnons qu'ils le délaissent, qu'ils aillent sans lui au but lointain, et alors, allongé sur le sable, il contemple amicalement, sans une larme, sans un désir, avec le regard fixe de la fièvre, l'ondulante caravane de frères qui s'enfonce dans l'horizon démesuré, vers l'inconnu qu'il ne verra pas.

Assurément quelques-uns d'entre nous auront toujours de la peur et des frissons en face de la mort, ils prendront des mines désespérées et se tordront les mains. Il est des tempéraments sujets au vertige, qui ont l'horreur des abîmes, et qui voudraient éviter celui-là surtout à qui tous les chemins aboutissent. A ces hommes Montaigne conseillera de se jeter dans le trou noir « tête baissée », en aveugles; d'autres pourront les engager à regarder jusqu'au dernier moment, pour oublier le précipice, quelque petite Ûeur de montagne croissant à leurs pieds sur le bord ; les plus forts contempleront tout l'espace et tout le ciel, rempliront leur cœur d'immensité, tâcheront de faire leur âme aussi large que l'abîme, s'cirorceront de tuer d'avance en

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