‹ L'irréligion de l'avenirChapitre 16 sur 104 · XX INTRODUCTION · texte numérisé non relu

XX INTRODUCTION

certains philosophes raffinés se demandent si la vérité et la clarté auront l'avantage dans Fart, dans la science, dans la morale, dans la religion ; ils en arrivent même à préférer l'erreur philosophique ou religieuse comme plus esthétique. Pour notre part, nous sommes loin de rejeter la poésie et nous la croyons excessivement bienfaisante pour Thumanité. mais à la condition qu'elle ne soit pas dupe de ses propres symboles et n'érige pas ses intuitions en dogmes. A ce prix, nous croyons que la poésie peut être très souvent plus vraie et meilleure que certaines notions trop étroitement scientifiques ou trop étroitement pratiques. Nous ne nous ferons pas faute, pour notre compte, de mêler souvent dans ce livre la poésie à la métaphysique. En cela nous conserverons, dans ce qu'il a de légitime, un des aspects de toute religion, le symbolisme poétique. La poésie est souvent plus « philosophique » non seulement que l'histoire, mais que la philosophie abstraite; seulement, c'est à la condition d'être sincère et de se donner pour ce qu'elle est.

— Mais, nous diront les partisans des « erreurs bienfaisantes, » pourquoi tant tenir à dissiper l'illusion poétique, à appeler les choses par leur nom? N'y a-t-il pas pour les peuples, pour les hommes, pour les enfants, des erreurs utiles et des illusions permises'? — A coup sûr. on peut considérer un grand nombre d'erreurs comme ayant été nécessaires dans l'histoire de l'humanité: mais le progrès ne con-

l. Voir 2» partie, ch. lY,

INTllODUCTIOÎI. XXI

siste-t-il pas précisément à restreindre pour l'humanité le nombre de ces erreurs utiles? il y a dans les races des organes qui, en devenant ^superflus avec le temps, ont disparu ou se sont profondément altérés (tels sont les muscles qui servaient sans doute à nos ancêtres pour remuer les oreilles). Il existe évidemment aussi dans Tesprit humain des instincts, des sentiments et des croyances correspondantes qui se sont déjà atrophiés, d'autres qui sont destinés à disparaître ou à se transformer. Ce n'est pas montrer la nécessité et l'éternité de la religion que de montrer ses profondes racines dans l'esprit humain, car l'esprit humain se transforme incessamment. « Nos pères, disait Fontenelle, en se trompant, nous ont épargné leurs erreurs; » en effet, avant d'arriver à la vérité, il faut bien essayer un certain nombre d'hypothèses fausses : découvrir le vrai, c'est avoir épuisé l'erreur. Les religions ont rendu à l'esprit humain cet immense service, d'épuiser tout un ordre de recherches à côté de la science, de la métaphysique, de la morale : il fallait passer par le merveilleux pour arriver au naturel, par la révélation direcle ou l'intuition mystique pour s'en tenir enfin à l'induction et à la déduction rationnelles. Toutes les idées fantastiques et apocalyptiques dont la religion a peuplé l'esprit humain ont donc eu leur utilité, comme les ébauches inachevées et souvent bizarres dont sont remplis les ateliers des artistes ou des mécaniciens. Ces égarements de la pensée étaient des sortes de reconnaissances, et tout ce jeu de l'imagination constituait un véritable tra-

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