‹ L'irréligion de l'avenirChapitre 17 sur 104 · XXII INTRODUCTION · texte numérisé non relu

XXII INTRODUCTION

vail, un travail préparatoire; mais les produits de ce travail ne sauraient être présentés comme définitifs. Le faux, l'absurde môme a toujours joué un si grand rôle dans les affaires humaines qu'il serait assurément dangereux de l'en exclure du jour au lendemain : les transitions sont utiles, même pour passer de l'obscurité à la lumière, et l'on a be-oin d'une accoutumance môme pour la vérité. C'est pour cela que la vie sociale a toujours reposé sur une large base d'erreurs. Aujourd'hui cette base va se rétrécissant. Une épouvante s'empare alors des «conservateurs », qui craignent que tout l'équilibre social ne soit compromis; mai-, encore une fois, cette diminution du nombre des erreurs e-t précisément ce qui constitue le progrès, ce qui le définit en quelque sorte. Le progrès, en effet, n'est pas seulement une amélioration sensible de la vie; il en est aussi une meilleure formule intel' lectueUe, il est le triomphe de la logique : progresser, c'est arriver à une plus complète conscience de soi et du monde, par l;i môme à une plus grande conséquence de la pensée avec soi. A l'origine, non seulement la vie morale et religieuse, mais la vie civile et politique reposait sur les plus grossières erreurs, monarchie absolue et de droit divin, castes, esclavage; toute cette barbarie a eu son utilitt;, mais c'est justement parce qu'elle a été utile qu'elle ne l'est f)lus : elle a servi de moyen pour nous faire arriver à un état supérieur. Ce qui distingue le mécanisme de la vie des autres mécanismes, c'est que les rouages extérieurs travaillent à s'y rendre eux-mêmes inutiles, c'est que le mouvement, une fuis pioduit,

INTRODUCTION. XXIH

est perpéluel. Si nous avions des moyens de projection assez puissants pour rivaliser avec ceux de la nature, nous pourrions faire à la terre un satellite éternel avec un boulet de canon, sans avoir besoin de lui imprimer le mouvement une seconde fois. Un résultat donné dans la nature Test une fois pour toutes. Un pro|^^rès obtenu, s'il est réel et non illusoire, et si de plus il est pleinement conscient de lui-même, rend impossible le retour en arrière.

Au dix-huitième siècle, Katlaque contre les religions fut surtout dirigée par des philoso|)hes partitisans de principes a priori ci persuadés que, dès qu'ime croyance a été démontrée absurde, on en a fini avec elle. De nos jours, l'attaque est surtout menée par ces historiens qui ont un respect absolu pour le fait et sont |)ortés à Tériger en loi, qui [las^^ent leur existence d'érudits au milieu de l'ab^^urdité sous tontes ses formes, et pour qui Kirralionnel, au lieu d'être une condamnation des croyances, devient parfois une condition de durée. De là les deux points de vue si différents où l'on s'est placé au dix-huitième siècle et au dix-neuvième pour apj»récier les religions. Le dix-huitième siècle le- hait et veut les détruire, le second les étudie et finit par ne plus se résoudre à voir disparaître un si bel objet d'étude. L'historien a pourdevise : « Ce qui a été, sera » ; il est naturellement porté à calquer sur le passé sa conception de l'avenir. Témoin de l'impuissance des révolutions, il ne comprend pas toujours qu'il peut y avoir de complètes évolutions transformant les choses jusqu'en leur

XX IV INTRODUOTION.

racine, métamorphosant les êtres humains et leurs croyances de manière à les rendre méconnaissables'. Un des maîtres de la critique religieuse. M. Renan, écrivait à Sainte-Beuve : « Non, certes, je n'ai pas voulu détacher du vieux tronc une âme qui ne fût pas mûre. » Pas plus que M. Renan, nous ne sommes de ceux qui croient avoir tout fait quand ils ont secoué des arbres et jeté sur la terre toute une récolte meurtrie; mais, si Ton ne doit pas au hasard faire tomber des fruits verts, on peut chercher à les faire mûrir sur la branche. Notre cerveau est de la chaleur solaire transformée; il s'agit de répandre celte chaleur, de redevenir rayon de soleil. Cette ambition est très douce, elle n'a rien d'exorbitant, si Ton songe combien un rayon de soleil est peu de chose, combien il s'en perd dans l'infini; il a pour-

1. tt Vous vous occupez de la religion, m'écrit un homme d'esprit, incrédule d'ailleurs : il y a donc encore une religion! tant mieux pour ceux qui ne peuvent s'en passer. » Celte boutade résume exactement la situation desprit d'une bonne partie de? Français éclairés : ils s'étonnent profondément que la religion soit encore debout, et de leur étonnement même ils tirent la conviction qu'elle est nécessaire. Leur surprise devient alors du respect, presque de la religiobité. — Assurément les religions positives existent en fait et existeront longtemps encore, et, puisqu'elles existent, elles ont des raisons d'exister; mais il faut bien aussi que ces raisons diminuenî de jour en jour, puisque de jour en jour le nombre des croyants diminue. Au lieu de s'incliner devant le fait comme devant un droit, il faut se dire qu'en modifiant le fait, on modifie et on supprime les raisons d'être de ce fait; en faisant reculer devant soi les religions, l'esprit moderne démontre qu'elles ont de moins en moins droit à la vie. Que certaines gens ne puissent s'en passer encore, rien de plus vrai; mais, tant qu'ils ne pourront pas s'en passer, la religion existera pour eux : nous n'avons aucune inquiétude à avoir de ce côté ; à mesure qu'en eux-mêmes la certitude s'ébranlera, ce sera la preuve que leur intelligence s'est assez élargie pour n'avoir plus besoin d'une règle autoritaire. De même pour les peuples. Rien de plus naïf que do s'appuyer sur la nécessité même des transitions pour nier le progrès: c'est comme si, en considérant la petitesse des pas humains, on voulait en conclure l'impossibilité de la marche en avant, l'immobilité sur place de l'homme, semblable à celle du coquillage attaché i la pierre, du mylilus fossile figé pour toujours dans le rocher m.^me auquel il s'était lié.

INTRODUCTIOX. XXV

tant suffi d'une portion relativement très petite de ces rayons errants dans l'espace pour façonner la terre et rhomme.

Je rencontre souvent près de chez moi un missionnaire à la barbe noire, à l'œil dur et aigu, traversé parfois d'un éclair mystique. Il semble entretenir une correspondance avec les quatre coins du monde; il travaille assurément beaucoup, et il travaille à édi' fier précisément ce que je cherche à détruire. Nos efforts en sens contraire se nuisent-ils? Pourquoi? Pourquoi ne serions-nous pas frères et tous deux très humbles collaborateurs dans l'œuvre humaine? Convertir aux dogmes chrétiens les peuples primitifs, délivrer de la foi positive et dogmatique ceux qui sont arrivés à un plus haut état de civilisation, ce sont là deux tâches qui se complètent, loin de s'exclure. Missionnaires et libres-penseurs cultivent des plantes diverses dans des terrains divers ; mais au fond, les uns et les autres ne font que travailler à la fécondité incessante de la vie. On dit que Jean Huss, sur le bûcher de Constance, eut un sourire de joie suprême en apercevant dans la foule un paysan qui, pour allumer le bûcher, apportait la paille du toit de sa chaumière : sancta simplicitas / Le martyr venait de reconnaître en cet homme un frère en sincérité; il avait le bonheur de se sentir en présence d'une conviction vraiment désintéressée. Nous ne sommes plus au temps des Jean Huss, des Bruno, des Servet, des saint Justin ou des Socrate ; c'est une raison de plus pour nous montrer tolérants et sympathiques, même envers ce que nous regardons

XXVI INTEODUCÏION.

comme une erreur, pourvu que cette erreur soit sincère.

Il est un fanatisme antireligieux qui est presque aussi dangereux que celui des religions. Chacun sait qu'Erasme comparait l'humanité à un homme ivre hissé sur un cheval et qui, à chaque mouvement, tombe tantôt à droile, tantôt à gauche. Dien souvent les ennemis delà religion ont commis la faute de mépriser leurs adversaires : c'est la pire des fautes. 11 y a dans les croyances humaines une force d'élasticité qui fait que leur résistance ci'oît en raison de la compression qu'elles subissent. Autrefois, quand une cité était atteinte de quelque fléau , le premier soin des notables habitants, des chef^ de la cité, était d'ordonner des prières publiques; aujourd'hui qu'on connaît mieux les moyens pratiques de lutter contre les épidémies et les autres fléaux, on a vu cependant à Marseille, en I880, au moment où le choléra exi^^tait, le conseil municipal presque uniquement occupé d'enlever les emblèmes religieux des écoles publiques : c'est un exemple remarquable de ce qu'on pourrait appeler une contre-superstition. Ainsi les deux espèces de fanatisme, religieux ou antireligieux, peuvent également distraire de Femploi des moyens vraiment scientifiques contre les maux naturels, emploi qui est, après tout, la tâche humaine par excellence: ce sont des paralyso-moteurs dans Je grand corps de l'humanité.

Ch z les personnes instruites, il se produit une réaction [)arfois violente contre les pr»^jugés religieux, et celte réaction periiste souvent jusqu'à la mort;

INTKODUCTION. XXVII

mais chez un certain nombre, cette réaction est suivie, avec le temps, d'une contre-réaction : c'est seulement, comme Ta remarqué Spencer, lorsque cette contre-réaction a été suffisante, qu'on peut formuler en toute connaissance de cause des jugements moins étroits et plus compréhensifs sur la question religieuse. Tout s'élargit en nous avec le temps, comme les cercles concentriques laissés parle mouvementde la sève dans le tronc des arbres. La vie apaise comme la mort, réconcilie avec ceux qui ne pensent pas ou ne sentent pas comme nous. Quand vous vous indignez contre quelque vieux préjugé absurde, songez qu'il est le compagnon de route de l'humanité depuis dix mille ans peut-être, qu'on s'est appuyé sur lui dans les mauvais chemins, qu'il a été l'occasion de bien des joies, qu'il a vécu pour ainsi dire de la vie humaine : n'y a-t-il pas pour nous quelque chose de fraternel dans toute pensée de l'homme?

Nous ne croyons pas que les lecteurs de ce livre sincère puissent nous accuser de partialité ou d'injustice, car nous n'avons cherché à dissimuler ni les bons ni les mauvais côtés des religions, et nous avons môme pris plaisir à mettre les premiers en relief. D'autre part, on ne nous taxera sans doute pas d'ignorance à l'égard du problème religieux, patiemment étudié par nous sous toutes ses faces. Peut-être nous reprochera- t-on d'être un peu trop de notre pays, d'apporter dans les solutions la logique de l'esprit français, de cet esprit qui ne se plie pas aux demi-mesures, veut tout ou rien, n'a pu s'arrêter au protestantisme et, depuis deux siècles,

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