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LA PHYSIQUE RELIGIEUSE

Importance du problème de l'origine des religions. — Universalité des croyances

religieuses ou superstitieuses. — Variabilité des religions et évolution religieuse. I. — Théorie idéaliste qui attribue Torigine des religions à l'idée d'infini. — Héiio-

théisme de M. Mas Miiller et de M. de Hartmann. — Instinct du divin de M. Renan. II. — Théorie du culte des morts et du spiritisme. — Herbert Spencer. — Objections

de Spencer à la doctrine de l'animation des forces naturelles. III. — Réponse aux objections. — Physique religieuse à forme sociologique, où

les rapports des forces sont remplacés par des rapports de volontés bienfaisantes

ou malfaisantes. — Sociomorphisme des peuples primitifs.

La gonèse des relig-ions a une importance plus grande que toule autre question historique : cen"est pas seulement la vérité de faits et d'événements passés qui s'y trouve engagée, c'est la valeur de nos idées et de nos croyances actuelles. Chacun de nous a quelque chose en jeu dans ce débat. Les raisons qui ont jadis produit une croyance sont encore le plus souvent celles qui la maintiennent ie nos jours ; se rendre compte de ces raisons, c'est donc, sans le vouloir, porter un jugement favorable ou défavorable sur la croyance elle-même. L'histoire, si elle était jamais complète, posséderait ici le pouvoir d'effacer dans l'avenir ce qu'elle n'aurait pas justifié dans le passé. Fixer parfai-

tement l'origine des religions, ce sérail, du même C( up.nu les cundaniuer, ou au contraire les railermir et les s.iiivit.

Il est un premier point acquis par la critique ci»-tempoiaine. Après les travaux de M. RoskofT, de M. I> ville, de M. Girard de Rialle, il est impossible de souieii.r qu'il existe aujourd'hui, sur la surface de la leiie. m-s peu[)les ahsoliiinont dépourvus de religion ou de sii|)ersiition (ce (jui revient au même quand il s'ag-it des nun-civilisés)'. L'iiomnie est devenu un être superstitieux nu religieux par cela seul qu'il était un être plus intelligent que les autres. En outre, dès les temps préhislo'iques, les monuments még-alitliiques (menhirs, cromlechs, dolmens), les sépultures, les annileltes sont des indices certains de religiosité, auxquels il faut sans doute ajouter les romleli'^ cidnipnnes, ces fragments d'os détachés inlentioimellement du crâne et percés parfois de trous de suspension-. La religiosité humaine remonte ainsi, d'une manière indiscutable, à l'Age de la pierre pidie. Enfin, pour passer des faits aux hypothèses, on peut aller plus loin et \maginer que, dès le commencement des temps quaternaires — il y a peut-être deux cent cinquante mille ans — l'homme nourrissait déjà des supersiiliuns vagues et élémentaires, quoiqu'il ne parût pas éprouver à l'égard de ses morts un respect suffisant pour leur creuser une sépulture et qu'on n'ait pas retrouvé ses fétiches.

Il est un second point que nous [xmvons regarder comme également admissible et qui a des consé(|uences importantes pour la méthode même de nos études, La religion, n'ayant pas une origine miraculeuse, a dû se développer lentenu^nt, d'aj»rès des lois régulières et universelles; idie doit tirer son origine d'idées simples et vagues, accessibles aux inleltigences les [)lus primilives. C'est de là (|u"ellea dû s'élever, par une évolulion graduelle, aux conco|>lions tj'ès c(mijdexes et très piécises (|ui la caractéiisent aujourd'hui. Les religions o?il beau se croire inimuables. elles ont toutes été enï|)ortées à leur insu par révolution universelle. Le grand sphinx d'Égyple, accroupi dans le désert

1. M. RoskofT. Dn>< Religion^wesen der "o/iesten N'iturvœlker {Leipzig, 1880). .M. Girar.l île liialle, Mi/r/iologie roui/in>re (Pmis, 1878). M. It.'vii!.\ Les reliijioiis îles jii^it/i/fS mm c/r///v'''.s (l'aris, »880).

2. Voir M. G. (Je -Morlillet, Le préhistorique. Anfiijuitc de l'/itjntiiie (\'dii!>, 188j;.

depuis quatre mille ans, pourrait lui aussi se croire immobile ; pourtant il n'a pas cessé un instant de se mouvoir, entraîné par la terre même, qui, à la suite du soleil, le porte à travers des cieux toujours nouveaux.

Re.sle à déterminer ces idées premières qui ontélé, pour ainsi dire, le fond universel des religions. Ici conniience le désaccord entre les principaux représentants de la science religieuse. Les uns expli(|uent la naissance des religions par une sorte d'iiiluilion mystérieuse de la vérité suprasensible, par une divination de Dieu; les autres l'expliquent par une erreur de l'expérience, par une fausse démarche de l'intelligence humaine. Les premiers voient dans la religion un élan immense de la raison hors du monde physicjue où nous sommes enfermés, les seconds la croient née tout d'abord d'une interprétation inexacte des phénomènes les plus ordinaires de ce monde, des objets de nos sens ou de notre conscience ; pour les uns elle est plus que de la science, pour les autres, elle est une pseudoscience. Tous les idéalistes, les Strauss, les Renan, les Malthew Arnold, retrouvent dans les religions le germe de leur idéalisme raffiné et s'inclinent devant elles avec un respect qui pourrait paraître ironique, s'il ne se déclarait lui-même très sincère; ils voient en elles ce que l'esprit humain a produit de plus noble et de plus éternel Les esprits positifs, au contraire, n'aperçoivent, avec Auguste Comte, à l'origine des religions que les croyances grossières du fétichisme.

On voit que le problème de l'origme des religions, sous la forme nouvelle où il se pose aujourd'hui, reste toujours aussi grave; on se demandait autrefois si la religion était révélée ou naturelle : on va aujourd'hui jusqu'à se demander si la relisfion est conforme à la vraie nature, si elle n'est pas le produit d'un égarement de l'esprit, d'une sorte d'illusion d'optique nécessaire que la science corrige en l'expliquant; si enfin le dieu des religions mythiques et symboliques n'est pas encore une idole agrandie.

L — La théorie positiviste des religions semblait bien près de triompher il y a quelques années '. Beaucoup l'avaient acceptée, sans d'ailleurs en tirer toujours toutes les conséquences. En ce moment elle est, au contraire, fortement

1. Nous la tioiivoiis adoptée, on à peu près, même par des spiritualiste» comme .M. Viicherol, La Heîi(jiun tPaiis, J*-''J9j.

4 LA GENESE DES RELIGIuXS.

contestée; des éléments nouveaux ont été introduits dans les données du pi-oblënie, cl la question doit être soumise à u!i nouvel xamen. M. Max MiJller, priiicij>aleini!nt, a teuié un eiïort en quelque sorte désespéré poui- sauver le caractère objectif et rationnel de la relig^ion, compiornis par les positivistes '. En se plaçant à un point de vue tout différent, M. Herbert Spencer a aussi, dans sa Sociologie, fait la critique des ibéories (jui C(jnsidèrent le fétichisme ou le a naturisme » comme le principe de la religion.

Suivant M. Max Millier, la notion du divin (surtout sous la forme de la notion d'infini), aurait précétié celle des dieux. Les dieux ne seraient qu'une j)ersoiniilication postérieure de celte grande idée nalurelle à l'homme . nos ancêtres se sont agenouillés même avant de pouvoir nommer celui devant qui ils s'ag^enoui liaient. Ue nos jours encore, oii nous finissons par reconnaître pour vains tous les noms qui ont été donnés au dieu inconnu, il nous esi possible de l'adorer en silence. La religion, qui a fait les dieux, pourra donc leur survivre. Nous disons : la religion ; et en effet, d'après M. Max Millier, toutes les religions se réduisent à l'unité, car elles se ramènent toutes, dans leur long développement à travers les âges, à révolution d'une seule et même idée, celle (ï/o/i/n, qui, dès l'abord, a été présente à l'esprit de tous les honmies. Cette idée universelle, selon M. Max Millier, n'aurait [)ourtant rien de mystique ni d'inné au vieux sens du mot. Il accepte volontiers l'axiome : Nihil m filf qnod non antea fiierit in sensu"^. Mais, selon lui, dans la [)erce[)tion des choses finies par les sens est contenue la perception même de l'infini, et c'est cette idée d'infini, à la fois sensible et rationnelle, qui va devenir le vrai fomlcmenl de la religion. Avec les cinq sens du sauvage, M. Max Millier se charge de lui faire sentir, ou du moins nie^isentir l'inlini, le désirer, y aspirer. Prenons le sens de la vue;, par cxemide : « L'homme voit jusqu'à un certain [xdiil, et là son regard se brise; mais, précisément an point où son regard se brise, s'impose à lui, qu'il le veuille ou non, la perception de l'illimité, de l'infini. » Si l'on peut dire, ajoute M. Max

1. Voir VOrifjine et le développement de ht velii o > é.tinUés à la lumière dea ix'iiiiiom de l'Inde (traduit de raiii^lais par J. iJ.iiiiiesieter, 1 vol. ia-S», 18".9, [iL'iuwaM).

S. Urifj. et déi-el. de la relia., u. iVi.

LA PHYSIQUE RELIGIErSE ET LE SOCIOMORPIIIS^IK, 0

Millier, que ce n'est pas lîi une perception au sens ordinaire du mol, encore moins est-ce un pur l'aisonnenient : n S'il semble trop hardi de dire que l'homme voit récUemont l'invisible, disons qu'il stiuffie de l'invisible, et cet invisible n'est qu'un nom particulier de l'infini. » Non seulement l'homme saisit nécessairement l'infini en dehors du fini, comme l'enveloppant, mais il l'aperçoit à l'intérieur même du fini, comme le pénétrant; la divisibilité à l'infini est d'évidence sensible, même lorsque la science semble demander comme postulat l'existence de l'atome. Et ce qu'on vient de dire pour l'espace s'applique au temps, à la qualité et à la quantité. « Par delà le fini, derrière le fini, audessous du fini, au sein même du fini, l'infini est toujours présent à nos sens. 11 nous presse, nous déborde de toutes paits. Ce que nous appelons le fini, dans le temps et dans l'espace, n'est que le voile, le filet que nous jetons nousmêmes sur l'infini. » Qu'on n'objecte pas que les langues primitives n'expriment en aucune façon cette idée de l'infini, de l'au delà, qui est donnée avec toute sensation bornée: est-ce que les langues anciennes savent désia-ner les nuances infinies des couleurs? Démocrite ne connaissait que quatre couleurs : le noir, le blanc, le rouge, le jaune. Dira-t-on donc que les anciens ne voyaient pas le Dieu du ciel? Le ciel était bleu pour eux comme pour nous, mais ils n'avaient pas trouvé la formule de leur sensation. Ainsi de l'infini, qui existe pour tous, même pour ceux qui n'arrivent pas à le nommer. Or, qu'est-ce que l'infini, si ce n'est pas l'objet dernier de toute religion? L'être religieux, c'est celui qui n'est pas satisfait de telle ou telle sensation bornée, qui cherche partout l'au delà, en face de la vie comme en face de la mort, en face de la nature comme en face de soi-même. Sentir nn quelque chose qu'on ne peut pas se traduire tout entier à soi-même, se prendre de vénération pour cet inconnu qui tourmente, puis chercher à le nommer, l'appeler en bégayant, voilà le commencement de tout culte religieux. La religion de l'infini comprend et précède donc toutes les autres, et, comme l'infini est lui-même donné par les sens, il s'ensuit que « la religion n'est qu'un développement de la perception des sens, au même titre que la raison '. »

Dn point de.vue où il s'est placé, M. Max Muller critique également les positivistes, qui voient dans le fétichisme la

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