I. — l'animisme
Ce qui ressort du livre précédent, c'est que toute relig-ion, à son début, enveloppait une physique erronée; entre la physique erronée et certaines formes de métaphysique il n'y a eu parfois qu'une simple différence d'extension. Agrandissez une erreur scientifique quelconque, réduisez-la en système, faites-lui dominer le ciel et la terre : ce sora de la mciapliysique, — non pas la bonne, il est vrai. Tout ce qu'on wi/.versaiise, erreur ou vérité, acquiert une valeur métaphysique, et peut-être est-il plus facile d'universaliser ainsi le faux que le vrai : le vrai a toujours un caractère plus concret et conséquemment plus particulier, plus résistant. Qu'un savant moderne développe sa science et élargisse le cercle des phénomènes connus, il ne pourra jamais,, tant qu'il s'en tiendra à la rigueur des méthodes scientifiques, passer d'un saut de la sphère phénoménale à la sphère des choses en soi. Le savant rigoureux est enfermé dans sa science, et sa pensée n'a point d'issue.
Mais qu'il se trompe et brise la chaîne des théorèmes qui le liait, aussitôt le voilà libre : son idée fausse va se développer d'autant plus aisément qu'elle se développera on dehors de la réalité : i! se trouvera bientôt en pleine métaphysique. C'est qu'on peut arriver à la métaphysique de doux façons, soit en se trompant tout de suite et en élargissant son erreur, soit en suivant la chaîne des vérités connues jusqu'au point où elle se perd dans la nuit et en cherchant à aller encore au delà par l'hypothèse : dans le premier cas, la métaphj-sique n'est qu'un simple développement logique de l'erreur, qui gagne en extension ce qu'elle perd de réalité, elle est une illégitime négation de la science; dans le second cas, elle est un prolongement hypothétique de la vérité, une sorte de légitime supplément de la science.
Il est donc venu un moment où la physique religieuse s'est fondue en métaphysique, où les dieux ont reculé de phénomène en phénomène jusque dans une sphère supra-sensible, où le ciel s'est séparé de la terre; mais, en somme, ce qui caractérise encore aujourd'hui la religion, c'est le mélange incohérent de physique et de métaphysique, de croyances anthropomorphiques ou sociomorphiques sur la nature et sur l'au delà de la nature. Le raisonnement qui fait le fond de toute religion primitive est le raisonnement par analogie, c'est-à-dire le procédé logique le plus vague et le moins sûr : plus tard seulement cet amas d'analogies naïves essaye de se constituer en système et on a recours à des tentatives d'inductions ou de déductions régulières.
L'homme, nous l'avons vu, commence par établir une société entre lui et tous les objets de la nature, animaux, plantes, minéraux mêmes, auxquels il prête une vie semblable à la sienne : il se croit avec eux en communication de volontés et d'intentions, comme avec les autres hommes et avec les animaux. Mais, en projetant ainsi dans les objets extérieurs quelque chose de semblable à sa propre vie, à sa propre volonté et à ses rapports sociaux, il ne songe pas d'abord à séparer le principe animateur du corps même qu'il anime, car il n'a point fait encore pour luimême cette séparation. Le premier moment de la métaphysique religieuse est donc, non pas une sorte de monisme vague relativement au principe divin, à la divinité, -h Oeîsv, comme le prétendent MM. Millier et de Hartmann, mais
L'AXIMISME et la société avec les esprits. 00
un monisme vague relativement à l'àme et au corps, qui tout d'abord ne font qu'un. Le monde entier est une société de corps vivants.
La conception la plus voisine de la précédente, c'est celle d'âmes distmctes, de souffles animant les corps, d'esprits capables de quitter leur demeure. C'est ce que les historiens des religions appellent Vanimisme. Ce qui est remarquable dans cette conception , c'est son caractère dualiste. L'opposition du corps et de l'âme y est en germe. Cette conception dualiste se forme lentement par un groupement d'analogies naïves. Les premières sont tirées de la respiration. Le sovffle animateur des corps vivants, ne l'entend-on pas sortir dans le dernier soupir? D'autres analogies sont tirées de Vombre; ne semble-t-il pas qu'on voie l'esprit marcher à coté des corps sous cette forme de l'ombre, changer de place, même quand les corps sont immobiles? L'ombre a joué un grand rôle dans la para-
ghysique de tous les peuples primitifs, et les « ombres » ont m par peupler les enfers. En troisième lieu, pendant le sommeil, il est incontestable pour les peuples primitifs que l'esprit fait quelquefois de longs voyages, car le dormeur se rappelle souvent avoir erré, chassé ou guerroyé dans les pays lointains, alors que personne n'a vu son corps bouger. En quatrième lieu, l'évanouissement semble encore un cas où, tout à coup, quelque chose qui nous animait fait une absence, puis revient. La chose est encore plus frappante dans la léthargie. En cinquième lieu, les \Tisions du délire, les hallucinations de la folie ou même du rêve ont pour objet des êtres qui sont in\àsibles à autrui , êtres fantastiques qui paraissent aux sauvages aussi réels que les autres. On sait d'ailleurs que les fous eiles innocejits 0T\\. longtemps passé, jusque chez les peuples modernes, pour inspirés et sacrés. Les autres maladies nerveuses, hystérie, possession des démons, somnambulisme, ne pouvaient manquer de rendre plus précise encore la conception d'esprits animant le corps, s'y introduisant, le quittant, le tourmentant, etc.
Ainsi se formait par degrés la conception d'êtres subtils, échappant au tact et habituellement même à la vue, capables d'avoir une vie indépendante des corps et plus puissante. L'homme se trouvait en société avec des êtres autres que ceux qui tombent tout d'abord et ordinairement sous ses sens : c'était la société des esprits.
Ce n'est pas tout. De bonne heure le problème de la mort
s'est présenté aux premiers peuples. Ils l'ont envisag^é sous une forme toute physique. Ils l'ont résolu, ainsi que l'ont montré MM. Tylor et Spencer (après Lucrèce), par des inductions tirées du sommeil, de la léthargie et du rêve. Un corps endormi se réveille, donc un corps mort se réveillera : voilà le raisonnement. D'autre part , nous revoyons les morts en rêve ou dans les demi-hallucinations de la nuit et de la peur, donc ils reviennent. La conception moderne de purs esprits a été une conséquence indirecte et postérieure de l'idée d'immortalité, elle n'en est point le principe. Le culte des morts, des « dieux mânes, » comme les appelaient les Romains, s'explique en partie par des raisons morales ou psychologiques, par exemple le prolong-ement du respect filial et la crainte, en partie par des raisons toutes matérielles et fort grossières. C'est une théorie naïve appuyée sur un sentiment; elle est encore semi-physique et semi-psychologique. La nature de l'âme des morts a été conçue de façons très diverses. Chez les Dakotas de l'i^mérique du Aord, l'âme se subdivise après la mort; une partie reste sur la terre, l'autre va en l'air, une troisième rejoint les esprits,une dernière reste près du corps ; c'est l'exemple d'une théorie déjà très compliquée formée avec des éléments tout primitifs. En g-énéral, on croit que les âmes vont rejoindre les ancêtres dans un autre monde, le plus souvent dans la terre lointaine d'oii la tribu a émigré autrefois. Il y a donc là encore un lien social qui survit à la mort. Les Grecs et les Romains croyaient que, si les corps ne reçoivent pas de sépulture, les ombres ne peuvent pénétrer dans leur séjour habituel : elles restent sur terre à poursuivre les vivants; c'est un reste des antiques croyances qui aboutissaient à la nécessité de la sépulture et au maintien des bonnes relations avec la société des morts '.
On se conciliait les morts par les mêmes moyens que les vivants : supplications et dons. Ces dons étaient ceux mêmes qui plaisent aux vivants, aliments, armes, costumes, chevaux, serviteurs. Au Dahomey, quand un roi meurt, on lui crée une garde du corps, en immolant cent de ses soldats. De même chez les Incas du Pérou. A Bali, on immolait au sultan défunt toutes les femmes de son harem. Dans Homère, Achille égorge aux funérailles de Patrocle
1. Voir notre Morale d'Épicure {lies idées antiques sur la mort), 3» édition, p. 105.
des prisonniers troyens, avec les chevaux elles chiens de son ami. Les Fidjiens immolaient un homme au pied de chaque pilier de la case d'un chef, pour attacher un esprit à la conservation de l'édifice. De nos jours, les esprits sont encore si nombreux aux yeux de certains peuples, que l'Arabe, en jetant une pierre devant lui, demande pardon aux esprits qu'il a pu frapper'. La société anthropomorphique finit donc par envahir l'univers.
On confiait aux esprits le soin de ses vengeances. D'après Tylor, deux brahmanes, croyant qu'un homme leur avait volé cinquante roupies, prirent leur propre mère et, de son consentement, lui coupèrent la tête, afin que son ombre pût tourmenter et poursuivre le voleur jusqu'à sa mort. Chez les Alfourous des Moluques on enterre des enfants vivants jusqu'au cou, et on les laisse là, en plein soleil, en leur introduisant du sel et du poivre dans la bouche pour exciter leur soif jusqu'à leur mort, de façon à les mettre en fureur et à pouvoir lancer leur esprit exaspéré contre l'ennemi à punir. C'est toujours un rapport social, c'est le sentiment de la haine, de la vengeance, de la punition, qui cherche à se satisfaire dans la sphère des esprits.
En somme, il résulte de tous les travaux historiques que Vajiimisme ou polydémoïiisme a été universel chez les peuples : il a succédé immédiatement au fétichisme ou naturisme concret, dans lequel on ne distinguait pas l'esprit animateur du corps animé.
La croyance aux esprits séparés, le « spiritisme » comme dit M. Spencer (qui contient en germe, sans s'y ramener, la croyance particulière aux revenants), est l'origine primitive du système métaphysique plus raffiné appelé spnitualhme. Ce dernier système, également fondé sur la notion d'une dualité en nous et en tout être vivant, aboutit à la notion d'une société spirituelle.
Yoyons maintenant comment l'animisme ne pouvait manquer de devenir un théisme et sous quelle forme.