Voir Le Bon, VHomme et les Sociétés, l. IL
assez redoutable pour nous mettre, en une large mesure, sous sa dépendance. Esprits, mânes, dieux, tout se confond à l'origine dans un sentiment indistinct de terreur. Dès que les esprits peuvent se séparer des corps et exercer des actions mystérieuses dont nous sommes incapables, ils commencent à se diviniser; c'est pour cette raison que la mort peut nous changer en des espèces de dieux.
Les esprits non seulement sont puissants., mais ils sont voyants, prévo7jants ; ih connaissent des choses que nous ne connaissons pas. De plus, ils nous sont hienveillants ou hostiles : ils ont avec nous des rapports sociaux. Ce sont là les éléments qui, plus tard, en se réunissant, aboutiront à l'idée de divinité providejitielle. La seconde idée semimétaphysique qui est en germe au fond de toute religion fut donc celle d'esprits perspicaces, de dieux favorables ou défavorables, de providences. « Cet être me veut du bien ou du mal, et il pourra m'en faire ou ne pas m'en faire » : telle est la première formule naïve de la Providence. Il n'y faut pas encore chercher, à l'origine, la notion d'une intelligence générale ordonnatrice, mais bien celle d"un rapport social entre des volontés particulières bienfaisantes ou malfaisantes. La providence a été d'abord, comme toutes les autres idées religieuses, une superstition. Un sauvage a rencontré un serpent sur sa route : il réussit dans son entreprise, donc c'est le serpent qui lui a porté bonheur : voilà une rencontre providentielle. Les joueurs, de nos jours, ont aussi de singuliers porte-bonheur. La providence du fétichisme subsiste encore à notre époque sous la forme des médailles, des scapulaires,etc '. Par l'ob-
1. La croyance aux reliques, poussée a un si haut point par les premiers chrétiens et par tant de catholiques d'aujourd'hui, est aussi une fornne de la loi aux fétiches et aux amulettes. Dès les premiers temps du christianisme, las fidèles allaient jusqu'en terre sainte puiser l'eau du Jourdain, ramasser la poussière du sol que les pieds du Christ avaient foulé, hriser des frap:ment9 de la vraie croix, qui. dit saint l*aulin de Noie, « garde dans sa matière insensible une force vitale et, réparant toujours ses forces, r/emeure intacte, bien qu'elle distribue tous les jours son bois à des fidèles innombrables. « Les reliques passaient pour guérir non seulement le corps, mais l'àmc de c ux qu'elles toucliaient : Grégoire le Grand envoie à un roi barbare les chaînes qui avaient servi à lier l'apôtre Pierre, en lui donnant l'assurance que ces mômes chaînes qui ont lié le corps du saint peuvent délivrer le cœur de ses péchés.
Celte superstition des reliques, commune à t'^ut le moyen âge, a été traduite dans toute sa na'iveté par l'évéque Grégoire de Tours. 11 nous raconte qu'un jour où il souffrait de douleurs aux tempes, le contact de la tenture qui masquait le tombeau de saint .Martin suffit à le guérir. Il répéta trois fois
LA PROYIDE^"CE ET LA SOCIÉTÉ AVEC LES DIEUX. o9
servation, des liens de causalité iie pouvaient manquer de s'établir enlic les phénomènes; seulement, pour les esprits primitifs , toute coïncidence devient une cause : post hoc, pro/iier hoc. L'objet de cette coïncidence est un objet favorable et bon h. garder, une pro\idence souvent portative et comme mobilière. L'idée d'une destinée, c'est-à-dire d'un ordre de phénomènes aboutissant au bonheur ou au malheur, se forme ainsi, se superpose à la conception d'une nature fl;?2/7/ee et peuplée Ôl esprits. Le post hoc, ergo projjterhoc, c'est-à-dire la croyance en l'influence des phénomènes successifs ou concomitants les uns sur les autres et en l'action du présent sur l'avenir, est à la fois le germe des superstitions sur la providence et sur le destui. De l'idée de destinée, de fortune, de nécessité , devait sortir la notion scientifique du déterminisme réciproque universel.
Peu à peu, par le progrès de l'expérience, l'homme en vient à concevoir une subordination des diverses volontés supérieures les unes aux autres, une sorte d'unification des providences , enfin une organisation plus ou moins régulière du monde. Alors, il fait remonter la responsabilité des événements à une cause de plus en plus lointaine, à une volonté de plus en plus puissante; mais il persiste à croire que chaque événement est le signe, l'expression d'une volonté. Là encore nous retrou/ons l'idée dualiste : un monde soumis à des volontés supérieures qui le dirigent, suspendant au besoin le cours ordinaire des choses.
A ce moment prend naissance l'idée de miracle. Le miracle est une notion d'abord très vague dans les religions primitives ; l'instant où cette notion commence à s'élucider marque un moment nouveau dans le développe
l'expérience avec un égal succès. Une autre fois, nous dit-il, il était atteint d'une dysenterie mortelle: il boit un verre d'eau dans lequel il a fait dissoudre un peu de poussière recueillie sur le tombeau du grand saint, la s;u)lé lui est rendue. Un jour rju'iine arête lui était entrée dans le gosier, il \a prier et gémir, prosterné devant le tombeau ; il étend la main vers la tenture, la touche, et l'arête disparaît. « Je ne sais pas ce qu'est devenu laiguillon, dit-il, car je ne l'ai ni vomi, ni senti passer dans mon ventre. » Ua anire jour encore sa langue devient énorme et se tuméfie, il lèche la barrière qui entoure le tombeau de saint Martin, et sa langue revient au volume naturel- Les reliques de saint .Martin guérissaient jusqu'aux maux de dents. « 0 ihériaque inénarrable ! (s'écrie Grégoire de Tours), ineffable pigment ! admirable antidote! céleste purgatif ! supérieur à toutes les habiletés des médei-iiis, plus suave que les aromates, plus fort que tous les onguents réunis ! tu nettoies le ventre aussi bien que la scammonée. le poumon aussi bien que l'hysope, tu purges la tête aussi bien que le pyrèthrel »
ment des religions. Si, en effet, le merveilleux a été de tout temps un élément essentiel dans la constitution de toute religion, il n'avait pas, pour les premiers fondateurs, le même caractère que pour nous : il ne se distinguait pas nettement du naturel. L'intelligence humaine n'avait point encore, pour distribuer les phénomènes, les deux divisions du déterminisme scientifique, et de l'ordre mrnaturel. Un phénomène natnrell voilà une idée presque moderne; cela veut dire un phénomène tombant sous des lois fixes, enserré dans un ensemble d'autres phénomènes, formant avec eux un tout régulier. Quelle conception complexe et au-dessus de la portée d'une intelligence primitive ! Ce que nous appelons un miracle est une chose « naturelle » pour un sauvage : il en observe à tous moments ; il n'observe même dans l'univers, à proprement parler, que les miracles, c'està-dire les choses étonnantes. L'homme primitif, en effet, ne remarque autour de lui que ce qui l'étonné (l'étonnement, a-t-on dit, est le père de la science), et ce qui l'étonné a immédiatement pour lui un caractère intentionnel , voulu '. Cela ne le choque pas plus qu'un vrai philosophe n'est choqué d'un paradoxe. Le sauvage ne connaît pas assez les lois de la nature, il ne les sait pas assez universelles, pour refuser d'admettre une dérogation à ces lois. Le miracle est donc simplement, pour lui, le signe d'une puissance comme la sienne, mais agissant par des voies à lui inconnues et produisant des effets plus grands qu'il ne pourrait en produire. Ces effets sont-ils infiniment plus grands? Cela n'entre pas en question: il suffit qu'ils le dépassent pour le faire s'incliner et adorer.
L'idée du miracle, si antiscientifique aujourd'hui, a pourtant marqué un progrès considérable dans l'évolution intellectuelle : elle fut, en effet, une limitation de l'intervention divine à un petit nombre de phénomènes extraordinaires. C'est le moment où le déterminisme universel passe de l'état tout à fait inconscient à une demi-conscience de luimême. Le dualisme, la séparation des esprits et des corps, s' affirmant toujours davantage, devient une séparation des pouvoirs.
1. Étymologiquement, miracle si^rnifie simplement chose étonnante. Les Hindous n'ont même pas de mot pour exprimer l'idée de surnaturel : rnimcle b\, spectacle se confondent dans leur langue. Le surnaturel, c'est pour eux l'objet même de la contemplation et de l'admiration, c'est ce qui éclate dans la trame monotone delavie de chaque jour, ce qui attire les yeux et la pensée.
La foi en un pouvoir distribuant miraculeusement les biens et les maux, en une providence, est ce qu'il V a de plus nécessaire à la religion. L'acte important de toute religion, en effet, c'est la propiliation et la conjuration; or, cet acte ne s'adresse pas à Dieu en général, mais à une divinité providentielle, à une puissance •capable de nous devenir favorable. Aussi de grandes relig'ions orientales ont-elles pu se constituer en laissant dans le vag^ue la notion de Dieu et en n'insistant que sur celle de providence distributrice : l'imagination populaire ne tarde pas à faire accomplir cette distribution des biens et des maux par des génies, des esprits bons ou mauvais ; elle n'a pas besoin d'aller plus loin, et de pénétrer jusqu'au « grand être », jusqu'à « l'infini », sorte de « noumène » et d' « abîme », qui en somme lui est indifférent. Même dans les relig'ions de source chrétienne, surtout dans le catholicisme et l'église grecque, on ne s'adresse pas toujours à Dieu directement; on invoque bien plus souvent ses « saints », ses ang-es, les médiateurs, la Vierge, le Fils, le Saint-Esprit. Dieu le père a quelque chose de vague et d'obscur qui épouvante; c'est le créateur du ciel et de l'enfer, le grand principe, quelque peu ambigu, d'oii part le bien et aussi, en un certain sens, le mai. On pourrait y voir la personnification indirecte de la nature en son germe, si indifférente à l'homme, si dure, si inflexible. Le Christ, au contraire, c'est la personnification de la volonté humaine en ce qu'elle ade meilleur. La responsabilité des lois féroces, des malédictions, des châtiments éternels, retombe sur la vieille divinité biblique, cachée derrière son nuage, qui ne se révèle que par les éclairs et la foudre, qui règne par la terreur et qui a besoin de son fils même pour victime expiatoire. Au fond le véritable dieu adoré par le christianisme, c'est Jésus, c'est-à-dire une providence médiatrice chargée de réparer la dureté des lois naturelles, une providence qui ne donne rien que le bien et le bonheur, tandis que la nature distribue les biens et les maux avec une pleine indifférence. C'est Jésus que nous invoquons, et c'est devant la personnification de la providence, plutôt que devant celle de la cause première du monde, que l'humanité s'est agenouillée depuis deux mille ans.
Les idées de miracle et de providence, en se développant dans les sociétés humaines, ont fini par s'opposer de plus en plus à l'ordre de la nature. L'homme a fini par ne plus voir qu'un procédé pour améliorer sa destinée et
celle des autres : rinlervention du providentiel. Alors le sacrifice et la prière sont devenus ses grands moyens d'action sur le monde. Il vivait suspendu au surnaturel. A l'origine de toute religion existe toujours un certain sentiment du mal, une soutTrance et une terreur; pour corriger ce mal, le croyant ne trouvait rien que le miracle. La providence fut ainsi la seule formule primitive du progrès, et la première espérance des hommes n'a été que dans le surhumain.
Sentiment ou crainte d'un mal et croyance qu'il peut être guéri par l'intervention divine, telle fut l'origine de la prière. Une religion positive ne peut guère, de nos jours même, se contenter de représenter Dieu comme veillant de loin sur nous et ayant réglé d'avance, depuis le commencement des temps, nos biens et nos maux; il faut absolument qu'elle le montre présent au milieu de nous, qu'elle nous fasse voir en ce moment même une main prête à se tendre pour nous soutenir, une puissance capable de suspendre à notre profit le cours de la nature. Pour exciter la piété du moment présent, il faut que la religion habitue l'esprit à la pensée du miracle présentement possible, qu'elle nous persuade qu'il y en a eu dans le Umps, qu'il y en a même sans cesse, qu'il suffit parfois de les demander pour les obtenir. Ainsi le croyant en vient à opposer au déterminisme ordinaire de la nature une volonté toujours capable de le suspendre, à compter sur cette volonté, à attendre son intervention, à espérer dans les moyens surnaturels, non moins que dans les moyens naturels, à négliger parfois ceux-ci pour ceux-là.
Comme l'a remarqué Litlré, la pensée peut se comporter de trois manières à l'égard des miracles: les adorer, les rejeter comme une mystification, ou les expliquer par des moyens naturels. Les temps primitifs , l'antiquité et le moyen âge ne pouvaient manquer d'adorer les miracles; le dix-huitième siècle les rejeta comme des impostures et s'en moqua. C'est alors que fit fortune la théorie qui voyait dans les fondateurs de la religion de simples mystificateurs. L'une des péripéties les plus nécessaires et les plus sérieuses du grand (Irame humain n'apparut plus que comme une comédie. On oubliait qu'il n'y a guère de vie d'homme vouée en sa totalité au mensonge;
on faisait une erreur de psycholog"ie en même temps que d'histoire. Un homme, — même un comédien ou un politique ! — est toujours sincère par quelque cùté; il s'échappe, un moment ou l'autre, à articuler le fond de sa pensée. Même certaines palinodies, provoquées parTintérèt, s'expliquent souvent par une déviation inconsciente des idées sous l'induence des passions plutôt que par un mensong-e tout à fait conscient ; même quand on ment de tout son cœur, on en vient à s'attraper soi-même, à croire tout bas une partie de ce qu'on dit si haut. Le reproche d'hypocrisie, de comédie et de fausseté a été lancé cent fois dans l'histoire, le plus souvent à tort. Au dix-huitième siècle, les mêmes hommes qui ont préparé et fait la révolution française aimaient à accuser de feinte et de tromperie les apôtres ou les prophètes, ces révolutionnaires d'autrefois. Aujourd'hui, oii l'on ne songe plus sérieusement à soutenir contre les livres saints une accusation de ce genre, ce sont les hommes mêmes du dix-huitième siècle qu'on accuse d'hypocrisie. Pour M. Taine,par exemple, presque tous les hommes de la révolution française ont été des comédiens, et le peuple même qu'ils ont soulevé était mû non par les idées qu'ils mettaient en avant, mais par les intérêts les plus grossiers qu'ils savaient éveiller en lui. C'est qu'il V a toujours deux points de vue d'oii on peut regarder les grands événements historiques : celui des intérêts personnels, qui se cachent et disparaissent autant que possible dans les discours; celui des idées générales et généreuses, qui, au contraire, s'étalent avec complaisance dans les paroles et dans les écrits. S'il est utile pour l'histcrien de deviner les mobiles intéressés qui ont contribué à une action, il n'en est pas moins irrationnel de se refuser à croire entièrement aux mobiles élevés qui l'ont justifiée, et qui ont très bien pu unir leur influence à celle de l'intérêt. Le cœur humain n'a pas qu'une seule fibre. Les révolutionnaires ont eu foi dans la révolution, dans les droits qu'ils revendiquaient, dans l'égalité et la fraternité ; ils ont cru même parfois à leur propre désintéressement, comme les protestants ont cru à la Piéforme, comme le Christ et les Prophètes ont cru eux-mêmes à l'inspiration d'en haut qui les soulevait, comme de nos jours encore, par une superstition déplacée dans l'ordre des temps, le pape croit à son infaillibilité. Il y a toujours dans toute foi quelque chose de la naïveté des enfants, en même temps que de ces petites ruses inconscientes qui font que leurs caresses
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sont aussi des demandes et que leur sourire est l'épanouissement du désir satisfait. Mais, sans une foi réelle, sans une certaine part de réelle naïveté, il ne se crée pas de religion, il ne se fait pas de révolution, aucun changement important ne saurait se produire dans l'humanité. L'affirmation intellectuelle et l'action sont toujours proportionnées l'une à l'autre : agir, c'est croire, et croire, c'est agir.
De nosj ours on commence à expliquer scientifiquement les miracles. Ce sont des phénomènes comme tous les autres; fort souvent ils ont été vus et racontés de bonne foi, mais mal interprétés. Chacun connaît, par exemple, le miracle biblique d'Isaïe qui « fait rétrograder » l'ombre de dix degrés sur le cadran solaire; on est parvenu à reproduire cette expérience bien capable de frapper d'étonnement les spectateurs. M. Guillemin* démontre, par des raisonnements géométriques, qu'en inclinant légèrement le cadran sur l'horizon on peut obtenir une rétrogradation plus ou moins grande de l'ombre. — De même, les apparitions successives de Jésus ressuscité ont leur pendant dans ce fait récent arrivé aux Etats-Unis : un condamné à mort, k l'exécution duquel avaient assisté tous les détenus de la même prison, leur apparut successivement à tous le lendemain ou le surlendemain. C'est là un cas bien remarquable d'hallucination collective, qui nous montre qu'un groupe d'individus vivant dans le même courant d'émotions peuvent être frappés en même temps des mêmes \dsions, sans qu'il y ait de leur part aucune fraude consciente ou inconsciente. — Un troisième miracle, d'un genre tout différent, a aussi reçu une explication scientifique : il s'agit de la coloration de la toison dans les troupeaux de Laban et de Jacob; cette coloration s'obtenait par un procédé de zootechnie très connu des Egyptiens et signalé par Pline. — M.Matthew Arnold croit que les guérisons miraculeuses ne sont pas non plus de la pure légende, qu'elles témoignent simplement de l'influence toujours très grande du moral sur le physique. Jésus a réellement chassé, exorcisé des « démons » , à savoir « les passions folles qui hurlaient autour de lui ». Ainsi on peut comprendre en leur vrai sens ces paroles : « Que je te dise : Tes péchés te sont pardonnés, ou que je te dise : Lève-toi et marche, il n'im-