‹ L'irréligion de l'avenirChapitre 36 sur 104 · LE CULTE ET LE RITE · texte numérisé non relu

LE CULTE ET LE RITE

qui peuvent se surajouter aux perceptions et aux habitudes déjà existantes sans les déranger ou en ne les dérangeant que fort peu; celles-là, ni le sauvage ni l'enfant ne les redoutent. Si l'enfant ne se lasse pas d'écouter cent fois le même conte et s'irrite lorsqu'on vient à y changer le moindre détail, il n'en écoutera pas moins passionnément un conte nouveau; un joujou nouveau, une promenade nouvelle lui plaira. Même goût chez les sauvages pour les nouveautés, dans la mesure où elles augmentent leurs connaissances acquises sans les troubler: rhomme primitif est comme l'avare qui ne veut pas qu'on touche a son trésor, mais qui ne demande qu"à Taccroitre. Il est naturellement curieux, mais il n'aime pas à pousser la curiosité jusqu'au point où elle pourrait contredire ce qu'il sait déjà ou croit savoir. Et il a raison dans une certaine mesure , il ne fait qu'obéir à un instinct puissant de conservation intellectuelle : son intelligence n'est pas assez souple pour défaire et refaire constamment les nœuds ou associations qu'elle établit entre ses idées. Un noir avait voulu accompagner Li\'ingstone en Europe, par attachement pour lui; il devint fou au bout de peu de jours sur le bateau à vapeur. C'est donc par une sorte d'instinct de protection intellectuelle que les peuples primitifs tiennent tant à leurs coutumes et à leurs rites; mais ils ne s'en approprient pas moins volontiers ceux des autres peuples, toutes les fois que ces rites ne sont pas directement opposés aux leurs. Les Romains avaient fini par accepter les cultes de tous les peuples du monde, sans pourtant renoncer à leur culte national ; nous avons encore aujourd'hui les fêtes du paganisme : on acquiert les superstitions et les habitudes beaucoup plus facilement qu'on ne les perd.

La puissance de l'exemple contribue aussi à affermir le culte public : chaque habitude individuelle se fortifie en se retrouvant chez autrui. De là ce grand lien, l'adoration en commun. On se distinguerait en n'adorant pas. Le culte public, c'est le vote à bulletin ouvert. Tout le monde se fait votre juge, tous ceux qui vous connaissent sont prêts à se faire vos accusateurs et vous avez pour ennemis les hommes avant les dieux, ^e pas penser comme tout le monde, cela pourrait encore se comprendre, mais ne pas agir comme tout le monde ! Vouloir briser la grande servitude de l'action qui, une fois faite, tend d'elle-même à se reproduire. A la fin, la machine se plie. On «s'abêtit».

Même chez les esprits supérieurs, la force de l'habitufle est incroyable. Dans les heures de doute de sa jeunesse, M. Renan écrivait à son directeur : «Je récite les psaumes avec cœur, je passerais, si je me laissais aller, des heures dans les églises... J'ai de vifs retours de dévotion... Je parviens, par moments, à être calholiquo et rationaliste. » Quand on arrache de soi de telles croyances , devenues une seconde nature, il semble que tout votre passé s'en va avec elles. On les a vécues en quelque manière, et on s'est attaché à elles comme à sa propre vie ; il faut se résoudre à mourir à soi-même. Il semble que toute voire force venait d'elles, qu'on va être faible comme un enfant quand on les aura perdues : c'est la chevelure de Sanison. Heureusement, elle repousse.

Le sacerdoce est la conséquence du rite. Le prêtre est l'homme jugé le plus capable d'ag^ir sur la divinité par l'observation minutieuse et savante des rites consacrés. Le rilc, en effet, dès qu'il se complique par une accumulalion de diverses habitudes, ne peut plus être observé avec assez d'art par l'homme ordinaire : il faut une éducation spéciale pour parler aux: dieux, dans la langue complexe qu'ils entendent seul, selon les formules qui, « enchaînent» leur volonté. Celui qui possède cette éducation, c'est le magicien ou le sorcier. Aussi le sacerdoce est-il sorti de la sorcellerie, dont il a été l'organisation régulière •.

Le culte est resté encore aujourd'hui, surtout dans les religions catholique et grecque, un ensemble de formules traditionnelles, inflexibles, dont l'effet n'est sûr que si on n'y change rien : certaines cérémonies sont de véritables fornmles d'incantation. Les rites ressemblent à ces liens invisibles avec lesquels Faust enveloppait le démon ; mais c'est Dieu lui-même qu'on s'efforce ainsi d'enchanter, de charmer, de retenir. Au fond, la croyance qui fait tourner au bonze son « moulin à prières, « celle qui fait égrener son chapelet à la dévote, celle qui fait feuilleter au prêtre son

1. « La sorcellerie purement individuelle et fantaisiste, dit M. Révilie, se clianpre graduellnment en sacerdoce. Devenue par là une institution pulilique perniaiieiite, la sorcellerie sacerdotale se régularise, organise un rituel qui devient traditionnel, impose à ceux qui aspirent à l'honneur d'en taire partie des conditions d'initiation, des épreuves, un noviciat, reçoit des privilèges, les défend s'ils sont atta(|ués, cherche plutôt à les augmenter. C'est riiistuire (le toutes les inslilufions sacerdotales, qui sont cerlainemeut ua progrès sur la sorcellerie capricieuse, fantastique, désordonnée des âges autérieurs. »

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