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LE CULTE ET LE RITE

bréviaire ou lui fait dire des messes salariées pour des gens inconnus, celle qui, dans le midi de la France, fait paver aux g-ens riches des mendiants chargés de marmotter des prières sur le devant de leur porte , toutes ces crovances n'ont qu'un seul et même principe : elles affirment toutes la vertu du rite, de la formule traditionnelle, quelle que soit la bouche qui la prononce. L'efficacité de la prière intéressée ne semble pas dépendre seulement de la légitimité de ce qu'on demande, mais de la forme qu'on emploie en le demandant ; et cette forme elle-même est déterminée, au fond, par l'expérience: la plupart des dévots font des expériences minutieuses sur la veilu comparée des prières individuelles, des messes, des offrandes, des pèlerinages, des eaux miraculeuses, etc.; ils amassent le i-ésullat de leurs observations et le transmettent à leurs enfants. L'invocation à certaines madones privilégiées, comme celle de Lourdes, est encore aujourd'hui un vestige de la sorcellerie primitive. Le prêtre hérite de toutes ces expériences naïves des crovants sur les conditions propres à faire naître le miracle, et il les svstématise. Les prêtres étant les hommes les plus capables dans la fonction qui était regardée comme la plus utile de toutes à la conservation sociale, ils devaient finir par se constituer en une caste vraiment supérieure et par devenir personnellement l'objet du culte qui passait à travers leurs mains. Le type le plus accompli du privilège sacerdotal est le sacerdoce héiédilaire , tel qu'il a existé dans l'ancien judaïsme, et tel qu'il existe encore dans les Indes ; tout brahmane y est prêtre-né et n'a plus besoin que d'une éducation spéciale. Les trente-sept grands prêtres de Vichnou. dans le Guzerate, sont honorés aujourd'hui encore comme l'incarnation visible de Yichnou '.

Le prêtre a toujours eu dans l'hisloire pour rival. — parfois pour adversaire, — \q prnjthèip, depuis Bouddha jusqu'à Isaïe et Jésus. Le prophète n'est pas un prêtre lié à un sanctuaire, esclave d'une tradition, c'est une individualité : « le prophétisme, dit M. Albert Réville, est dans l'ordre

1. C'est un honneur paye très cher que celui de leur consacrer son âme, son corps, l'âme et le corps de sa femme. On paye cinq roupies pour les contempler, vingt pour les toucher, treize pour être fouetté de leur main, dix-sept roupies pour manger le bétel qu'ils ont mâché, dix-neuf roupies pour boire l'eau dans jaquelle ils se sont Daignés, trente-cinq roupies pour leur laver le gros orteil, quarante-deux roupies pour les frotter dhuile parfumée, de cent à deux cents roupies pour goûter dans leur compagnie l'essence du plaisir.

96 GENÈSE DES RELIGIOXS.

religieux ce que le lyrisme est en poésie. « Le prophète et le poêle lyrique, en effet, parlent tous deux au nom de leur propre cœur. Le prophète est souvent un révolution naire ; le prêtre est essentiellement conservateur ; l'un représente plutôt l'innovation, l'autre la coutume.

Le culte extérieur et le rite, en s.^ liant à des sentiments élevés, ont pris dans toutes les grandes religions un caractère symbolique et expressif qu'ils n'avaient pas dans les pratiques de la sorcellerie primitive ; par là, ils sont devenus esthétiques, et c'est ce qui a rendu le culte durahle. Pour qui regarde les cérémonies religieuses les plus vieillies avec un œil d'artiste, elles deviennent la reproduction, aujourd'hui trop machinale et trop inconsciente, d'une œuvre d'art d'autrefois qui avait son sens et sa beauté ; tel un orgue de Barbarie jouant un air admirable d'un maître ancien. Pfleiderer, dans sa Philosophie de la religion, a montré que ce qui domine dans le culte, c'est l'élément lirnmatique, la « flrniiuitisation « de quelque scène mythologique ou légendaire. C'est surtout chez les Aryens que cet élément prédomine : les Aryens avaient l'amour des grandes épopées et des grands drames. Les Sémites sont plutôt lyriques, et de là vient l'importance du prophétisme chez eux. Toutefois, l'élément lyrique se retrouve aussi chez les poètes grecs et chez les pylhonisses. L'élément dramatique, d'autre part, est visible dans certaines cérémonies svmboliques du judaïsme ou du christianisme. La messe a été autrefois un véritable « drame de la Passion » oii les spectateurs étaient acteurs en même temps ; les processions, demi-païennes et demi-chrétiennes, ont encore aujourd'hui pour la foule l'attrait de décors d'opéra. La communion des fidèles est une dramatisation de la (eue. Le catholicisme surtout offre un caractère dramatique et esthétique trop souvent g-rossier, qui explique , non moins que les raisons historiques , sa victoire sur le protestantisme chez les nations du midi, plus artistes qr:e celles du nord, mais aussi plus sensuellement artistes. La supériorité eslhétique d'une religion n'est pas à dédaig^ncr pour le penseur; en tout rite c'est, nous le verrons, son caractère eslhéliijue qui reste la chose la plus respectable. Le sentiment relig"ieux a été d'ailleurs toujours uni au sentiment esthétique ; il s'est trouvé être un des facteui-s importants de son développement; c'est ainsi que les drames et les épopées ont (ra])ord mis en jeu des dieux ou des demi-dieux plutôt que des hommes ; les premiers

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