‹ L'irréligion de l'avenirChapitre 39 sur 104 · IV. — LE CULTE INTÉRIEUR — ADORATION ET AMOUR · texte numérisé non relu

IV. — LE CULTE INTÉRIEUR — ADORATION ET AMOUR

Le culte intérieur a été un progrès et un raffinement du culte extérieur, qui, à l'origine, avait beaucoup plus d'importance aux yeux des hommes. A l'incantation, à l'offrande matérielle, aux sacrifices des victimes a succédé

la prière intérieure , avec l'offrande tout intérieure de l'amour, avec le sacrifice tout intérieur des passions ég'oïstes.Aux hommages externes, aux témoignages de crainte et de respect par lesquels on reconnaît la puissance supérieure des divinités , comme on s'incline devant celle des rois, a succédé l'adoration mentale où Dieu est reconnu la Toute-Puissance, mais aussi la Toute-Bonté. L'inclination mentale de l'âme entière devant Dieu est le dernier reste du rite, et le rite même, dans les religions supérieures, est devenu le simple signe ou le symbole de cette adoration '. Ainsi, le caractère primitivement sociomor-

f>hique du culte est allé se subtilisant de plus en plus : a société semi-matérielle avec les dieux est devenue une société toute morale avec le principe même du bien, qui conlinue cependant d'être représenté comme une personne, comme un maître, comme un père, comme un roi.

La plus haute forme du culte intérieur est l'amour de Dieu, où sont venus se résumer tous les devoirs dfîla morale religieuse. L'adoration ne répond encore qu'au respect des puissances ; l'amour est une union phis intime. L'amour de Dieu est une manifestation partielle du besoin d'aimer qui se produit chez toute créature humaine. Ce besoin est assez grand pour ne pas se trouver toujours satisfait dans le milieu réel au sein duquel nous vivons ; il tend donc à sortir de ce milieu et, ne rencontrant pas sur terre d'objet qui lui suffise pleinement, il en cherche un par delà le ciel. L amour de Dieu apparaît ainsi comme une surabondance de l'amour humain. Notre cœur se sent par moments plus grand que le monde, et cherche à le dépasser. N'oublions pas, d'ailleurs, que le monde a été étrangement' rapetissé par l'ignorance, l'intolérance et les préjugés religieux; la sphère dans laquelle pouvait s'exercer le besoin d'aimer était autrefois bien étroite : il n'est pas étonnant qu'on tendit les bras vers un être céleste et supra -naturel.

C'est encore ce qui arrive quand les affections humaines dépérissent en nous, perdent leur objet, ne trouvent plus à qui s'attacher. En France, comme en Angleterre et en Amérique, on a constaté depuis longtemps la dévotion

1. Chez les Hindous, le tapas, c'est-à dire le feu, Vardeur de ta dévotion et du renoncement volontaire, désignait simplement à l'origine l'incantation ayant pour objet de contraindre les dévas à l'obéissance et de leur dérober une partie de leur pouvoir. D'une conception grossière est sortie la conception la plus raffinée. Voir M. Tiele, Manuel de l'Histoire des retigions, p. 19 (trad. Maurice Yernes).

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habituelle des vieilles filles, des «tantes,» qui coïncide souvent avec une certaine sécheresse de cœur. En notre siècle, une fille non mariée et d'une bonne conduite est pour ainsi dire prédestinée à la dévotion: l'amour divin est pour elle une revanche nécessaire (je parle en moyenne, bien entendu). Remarquons aussi que les vieillards sont, en général, plus inclinés que les jeunes gens à la dévotion. Il y a sans doute bien des raisons à cela, l'approche de la mort, l'afFaiblissement du corps et de l'intellig-ence, le besoin croissant d'un appui, etc. ; mais il en existe aus.si une raison plus profonde : le vieillard, toujours plus isolé que le jeune homme et privé des excitations de l'instinct sexuel, est réduit à une moindre dépense d'affection et d'amour. Ainsi s'accumule en lui un trésor d'affection non utilisé, qu'il est libre d'appliquer à tel ou tel objet; or l'amour de Dieu est celui qui coule le moins d'efforts, qui s'accommode le mieux à l'indolence naturelle des vieillards, à leur souci d'eux-mêmes; ils deviennent donc dévots, moitié par égoïsme, moitié par besoin de préoccupations désintéressées. Dans notre cœur à tous brûle toujours quelque grain d'encens dont nous laissons le parfum monter à Dieu quand nous ne pouvons plus le donner à la terre. Signalons aussi la perte des êtres aimés, les malheurs de toute sorte, les infirmités irréparables, comme provoquant naturellement une expansion vers Dieu. Au moyen âge, la misère a été parfois un des plus importants facteurs de la piété ; qu'il arrive à un homme un très grand malheur immérité, il y a toute chance pour qu'il devienne croyant et religieux, à moins qu'au contraire il ne se fasse athée: cela dépend souvent de sa force d'esprit, de ses habitudes, de son éducation. Quand on frappe un animal, il peut arriver également qu'il vous morde ou qu'il se couche à vos pieds. Toutes les fois que notre cœur est violemment refoulé, il se produit en nous une réaction inévitable ; il faut que nous répondions du dedans aux coups venus du dehors : cette réponse est tantôt la révolte, tantôt l'adoration. Tous les faibles, tous les déshérités, tous les souffrants, tous ceux à qui le malheur ne laisse même pas la force nécessaire pour s'indigner, n'ont qu'un recours : l'humilité douce et consolante de l'amour divin. Quiconque sur terre n'aime pas assez et n'est pas assez aimé, cherchera toujours à se tourner vers le ciel : cela est régulier comme le parallélogramme ,des forces.

De même que nous avons vu dans les erreurs des sens un

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des principes objectifs de la physique relig'ieuse, peut-être pourrait-on voir dans l'amour dévié, trahi, un des principes subjectifs les plus essentiels du mysticisme. C'est par l'amour que s'explique cette onction, cette pénétrante douceur qui fait tressaillir les mystiques «jusque dans la moelle des os. » L'amour profond, même le plus terrestre, tend toujours à envelopper de respect, de vénération l'objet aimé ; cela tient à beaucoup de causes, et entre autres à cette loi psychologique qui fait que le désir grandit l'objet désiré. Aimer, c'est toujours adorer un peu. Si l'amour s'applique à un être liamain, cette divinisation provisoire sera maintenue dans certaines limites ; mais, que l'amour se trouve repoussé de la terre, il ne perdra rien de la puissance d'imagination et d'effusion qu'il possède : alors l'âme, cherchant au loin quelque vague objet auquel s'attacher, s'emportera en élans mystiques, se ravira en extases. Elle personnifiera son idéal, lui donnera une figure, une parole: c'est Jésus, les pieds cachés sous la chevelure de Madeleine ; c'est la Vierge pleurant au pied de la croix; c'est Moïse, le front dans les nuages; c'est Bouddha enfant, devant lequel les statues des dieux se lèvent pour le saluer. Ainsi naissent les religions mystiques, faites de grandes images et de sentiments passionnés, faites surtout du cœur même de l'homme, dont elles détournent parfois la sève à leur profit. La foi la plus intellectuelle en apparence n'est souvent que de l'amour qui s'ignore. L'amour le plus terrestre est souvent une religion qui commence. Henri Beyle, visitant les mines de sel de Salzbourg, trouva dans un couloir une branche couverte de diamants incomparables, scintillants à la lumière : c'était un brin de bois mort oublié là, sur lequel le sel s'était posé et cristallisé; dans la branche sèche et nue ainsi transformée Beyle vit le symbole de ce qui se passe au fond de tout cœur aimant: tout objet qu'on y jette s'y

fare d'un éclat extraordinaire, d'une merveilleuse beauté. 1 appelle ce phénomène cnsto/lisrifi/)// ; nous aimerions mieux l'appeler divinisr//io7i. Oui, l'amour divinise toujours son objet, — partiellement et provisoirement, quand cet objet est placé sur terre et près de ses yeux, d'une façon définitive quand cet objet se perd dans le lointain du ciel. Nos dieux sont comme ces êtres mystérieux qui, dans les légendes, naissent d'une goutte de sang généreux, d'une larme aimante tombant sur la terre. C'est avec notre propre substance que nous les nourrissons ; leur beauté, leur bonté vient de notre amour, et si nous les aimons ainsi,

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c'est qu'il faut bien aimer toujours quelque chose, faire entendre un suprême appel à tous les coins de l'horizon, même aux plus sourds. La parenté de l'amour et du sentiment religieux éclate de la façon la plus \isible chez les esprits exaltés, aussi bien au moyen âge qu'à nos jours. La vraie originalité de la littérature chrétienne, c'est qu'on y trouve pour la première fois l'accent sincère et chaud de l'amour, à peine deviné çà et là par les grands génies de la littérature païenne, les Sappho et les Lucrèce. Dans une page de saint Augustin se révèle une ardeur beaucoup plus franche et profonde que toutes les mignardises d'Horace ou les langueurs de TibuUe. Rien dans l'antiquité païenne n'est comparable au chapitre de V Imitation sur l'amour. La passion ainsi contenue et détournée monte à des hauteurs jusqu'alors inconnues, comme un fleuve qu'on entrave ; elle n'en reste pas moins toujours elle-même. Que dirons-nous des mystiques visionnaires, des sainte Thérèse, des Chantai et des Guyon? La piété ici, dans son exagération, touche à la folie de l'amour ; sainte Thérèse eut pu être une courtisane de génie, comme elle a été une sainte. Les physiologistes et lesmédecins ont souvent observé de nos jours des cas pathologiques analogues, où l'effusion religieuse n'est pour ainsi dire qu'une méprise '.

Dans le christianisme, la conception de Jésus, ce jeune homme beau et doux, incarnanl l'esprit sous la forme la plus pure et la plus idéale, favorise phis que dans toute autre religion cette déviation de l'amour. C'est la croyance la plus antliropoworjjh.qi'f qui existe, car c'est celle qui, après s'être fait de Dieu l'idée la plus élevée, l'abaisse, sans l'avilir, dans la condition la plus humaine. Par un paganisme bien plus raffiné, bien plus profond que le paganisme antique, la religion chrétienne réussit à faiie de Dieu l'objet d'un amour ardent sans cesser d'en faire un olijet de ri'spect. Mythe bien plus séduisant et plus poéli(jue que celui même de Psyché : nous voyons Dieu, le viai Dieu, descendu sur la terre comme un blond et souriant jeune honnie; nous l'entendons parler tout bas à rorcillc de Madeleine, au soir naissant; puis cette vision dis{)araîl soudain, et nous n'apercevons plus dans l'ombre (pie deux bras déchirés qui se tendent vers nous, un cœur qui saigne our riiumanilé. Dans celte légende tous les ressorts de imagination sont mis en jeu, toutes les libres intérieures

1. Ribot, de r Hérédité, 364; Moreau de Tours, Psych. morbide, 259.

sont remuées : c'est une œuvre d'art accomplie. Quoi d'étonnant à ce que le Christ ait été et soit encore le grand séducteur des âmes? Chez la jeune fille son nom éveille à la fois tous les instincts, jusqu'à celui de la mère, car on représente souvent Jésus sous la forme d'un enfant, avec les mêmes traits bouffis et roses sous lesquels les Grecs peignaient Eros. Le cœur de la femme est ainsi pris de tous les côtés à la fois : son imagination incertaine et craintive s'arrête tour à tour sur le chérubin, sur l'éphèbe, sur le crucifié pâle, dont la tète retombe le long de la croix. Peut-être, depuis la naissance du christianisme jusqu'à nos jours, n'y a-t-il pas eu de femme d'une piété un peu exaltée dont le premier battement de cœur étouffé et à peine conscient n'ait été pour son dieu, pour son Jésus, pour le type le plus aimable et le plus aimant qu'ait jamais conçu l'esprit humain.

Toutefois, à côté de l'élément en quelque sorte sentimental, l'amour de Dieu comprenait encore un élément moral, qui est allé se détachant de plus en plus avec le progrès des idées. Dieu étant le principe même du bien, l'idéal moral personnifié, l'amour de Dieu a fini par être l'amour moral proprement dit, vertu à son premier degré, sainteté à son achèvement. Uacte intérieur de charité est ainsi devenu l'acte religieux par excellence, oii s'identifient la moralité et le culte intérieur : les œuvres et le culte sont la simple traduction au dehors de l'acte moral. En même temps, dans les plus hautes spéculations de la théologie philosophique, la charité a été conçue comme embrassant à la fois tous les êtres dans l'amour di^^n, par conséquent comme commençant à réaliser une sorte de société parfaite où « tous sont en un et un en tous. » Le caractère social et moral de la religion atteint ainsi son plus haut degré de perfectionnement, et Dieu apparaît comme une sorte de réalisation mystique de la société universelle 5«6 5^ec/e œ/e/vii.

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