‹ L'irréligion de l'avenirChapitre 40 sur 104 · CR APURE PREMIER · texte numérisé non relu

CR APURE PREMIER

I. — Là roi DOSMATiot'B ÉTROiTB. — Crédulité de l'homme primitif: 1" La foi spom tanée aux sens et à l'imagination; V La foi au témoignage des hommes supérieur*; 3" La foi à la parole divine, à la révélation et aux textes sacrés. — Caractère /irt^ra/ de la foi dogmatique. — /n^o/eraoce inévitable de la foi dogmatique étroite.— Comment les idées de dogme, de révélation, de salut et de damnation aboutissent à l'intolérance. — D'où vient l'esprit de tolérance mod'-Tne.

n. — La foi dogmatiodk labgk. — Le protestantisme orthodoxe. — Dogmes qni subsistent dans le protestantisme orthodoxe. Conséquences rationnelles de cet dogmes. — Caractère illogique du protestantisme orthodoxe.

III. — Dissolution de la foi dogmatiodk dans les sociétés modebnes. — Raisons qui rendent cette dissolution inévitable. — Influence comparée des diverses sciences; influence de l'instruction publique, des voies de communication, de l'industrie même et du commerce, etc. — Disparition déjà constatable de la croyance aux oracles et aux prophéties. — Disparition graduelle de la croyance aux miracles, aux démons, etc.

Si la foi n'a pas beaucoup varié en elle-même et comme sentiment subjectif, les objets auxquels elle s'applique ont changéd'une génération à l'autre. De làses diverses formes, (jue nous allons passer en revue pour en montrer l'évolu- Con et la dissolution.

La foi, dans les religions primitives, était tout expéri-

104 DISSOLUTION DES EELIGIONS.

inentale, physique; elle ne s'opposait pas à la croyance scientifique, qui, à vrai dire, n'existait pas. C'était plutôt une crédulité qu'une foi, et la foi religieuse est encore de nos jours une crédulité ayant une force obligatoire, qui s'est appuyée d'abord sur l'autorité des hommes supérieurs, puis sur celle de Dieu même.

On a attribué l'origine de la foi religieuse au seul besoin du merveilleux, de l'extraordinaire ; nous avons déjà montré que les religions font, au contraire, ce qu'elles peuvent pour régler la marche de l'imagination, tout en l'excitant, et pour ramener l'inconnu au connu. Il faut que le merveilleux soit un moyen de rendre une chose compréhensible en apparence, ; il faut que l'invisible se fasse toucher du doig't. Ce que les peuples primitifs ont cherché dans la conception des diverses religions, c'était moins le « merveilleux » au sens moderne que sa suppression partielle : ils cherchaient une explication, et l'explication par des puissances supérieures, par des esprits, par des vertus occultes, leur semblait plus claire qu'une loi scientifique.

Du reste, une explication quelconque lui étant une fois donnée , l'homme primitif ne songera plus à la discuter jamais : il est essentiellement un «homme de foi.» Pas plus que l'enfant, il ne connaît ces nuances délicates que nous désignons sous les nomsdevraisemblance, de probabilité, de possibilité. La suspension volontaire dujugementque nous appelons doute marque un état d'esprit extrêmement avancé. Chez l'enfant et le sauvage, la pensée affirme son objet en pensant; ils ne savent pas réserver leur approbation, se défier de leur propre intelligence ou de celle des autres. Il faut une certaine humilité dont sont incapables les esprits trop jeunes pour dire : cela peut être, mais aussi cela peut ne pas être, — en d'autres termes : je ne sais pas. Il faut aussi de la patience pour vérifier avec soin ce qu'on croit, et la patience est le plus difficile des courages. Enfin l'homme éprouve toujours le besoin de déclarer réel ce qui est attrayant, ce qui satisfait son esprit : quand on a dit à l'enfant un conte séduisant, il vous demande : « C'est vrai, n'est-ce pas?» S'agit -il, au contraire, d'une histoire plus ou moins triste dont le dénouement le mécontente, il s'écrie : « Ce n'est pas vrai! «X^n homme du peuple à qui on démontrait, pièces en mains, qu'une chose qu'il croyait vraie était fausse, répondait en secouant la tête : « Si ce n'est pas vrai, ce doit l'être. » Tous les peuples primitifs en sont là. Dans un mémoire sur le Développement de l'in-

telligence et du langage chez les enfants, E. Egger analyse cet état d'esprit « rebelle à la notion du douteux et à celle de la simple probabilité. » Le jeune Félix (un enfant de cinq ans et demi) s'intéresse vivement à l'Histoire sainte, mais il ne comprend pas qu'on y laisse des lacunes, qu'on y marque d'un doute des faits incertains. « L'état actuel de son esprit, ajoute E. Egger, correspond alors à peu près à celui de l'esprit grec dans la période où l'on s'essayait péniblement à débrouiller le chaos des vieilles légendes. » Deux ans plus tard, l'enfant en question reçoit en cadeau un recueil de contes. Il voit dans la préface que l'auteur donne ces aventures pour des faits véritables; il n'en demande pas davantage, et il s'étonne qu'autour de lui on paraisse en douter. « Son esprit confiant ne va pas au delà de la déclaration qu'il a lue, d'autant plus que les récits sont pour lui suffisamment vraisemblables. » — Je me rappelle, par ma propre expérience, que rien n'irrite un enfant comme l'incertitude; il faut pour lui qu'une chose soit vraie ou fausse , et il préfère g-énéralement qu'elle soit vraie. Du reste, il ne connaît pas les limites de sa propre puissance , encore moins celle des autres ; aussi n'a-t-il pas le sentiment net du merveilleux et de l'invraisemiîlable. Un enfant qui voyait passer un cheval au g-alop me dit très sérieusement : a Je courrais bien aussi vite. » xÂ.insi encore, la petite fermière dont nous avons parlé demandait à sa maîtresse pourquoi elle n'aurait pas fuit les lleurs du jardin. Le sens du possible manque aux intelligences primitives : lorsque vous semblez à un enfant ou à un sauvage pouvoir plus que lui, il en vient à croire que vous pouvez tout. Aussi ce que nous appelons le miracle n'apparait-il aux peuples enfants que comme le sig-ne visible et nécessaire d'une supériorité de puissance, à tel point que, pour eux, tout homme supérieur doit pouvoir faire des miracles; on les lui demande comme une chose due, on s'indignerait au besoin (ju'il n'en fît pas, comme un enfant s'indigne si on ne l'aide pas à porter un fardeau trop lourd pour son bras. Les llébi'eux attendaient des miracles de I\rnïse et le forçaient pour ainsi dire d'en faire. Les peuples rmient en leurs grands hommes, et la croyance au miracle n'est que le CfH'ollaire de cette confiance en un homme.

La foi atteint d'ailleurs, chez les nations primitives, un degré qu'elle est bien loin d'avoir chez les intelligences plus cultivées : on croit sans mesure des choses qui n'ont pas non plus de mesnre; le juste milieu, Yinttr utnunque

manque dans la croyance comme dans l'objet de la croyance. M. Spencer cite, dans sa Sociologie, l'exemple d'une femme qui allribuail à une certaine amulette la vertu magique de la préserver des coups et blessures; elle se croyait invulnérable comme Achille. Le chef de la peuplade, émerveillé qu'il existât une amulette si précieuse et voulant sans doute en faire l'acquisition, demanda à en vérifier de ses yeux la vertu. On fait venir la femme , un guerrier prépare sa hache; la femme, en toute confiance, tend son bras : la hache s'abaisse, lafemme pousseun cri d'étonnement autant que de douleur, et sa main coupée vole par terre. Qui, de nos jours, aurait une foi si entière? Bien peu d'entre nous voudraient donner leur vie ou seulement leur main pour soutenir tel ou tel dogme. Cette femme était de la race des martyrs ; sa crédulité intense confinait à l'héroïsme.

La foi dans le témoignage des hommes inspirés, dans leur autorité, tout humaine d'abord et qui finit par prendre un caractère surhumain, a son origine dans la confiance naturelle de l'homme à l'égard des autres hommes, toutes les fois que ceux-ci ne lui paraissent pas avoir intérêt à le tromper. C'est là un sentiment social qui devait jouer un grand rôle dans le snciomorphisjiie religieux. Autant l'homme primitif est défiant quand il s'agit de ses intérêts matériels, autant il l'est peu quand il s'agit de remettre entre les mains de quelqu'un la direction de son esprit. En outre, il ne connaît guère ce que nous appelons V erreur, et ne sait pas la distinguer de la tromperie; il croit sur parole ses sens et aussi ceux des autres hommes. Quand vous lui affirmez quelque chose d'extraordinaire, il s'imagine bien d'abord que vous voulez vous railler de lui ; mais il lui vient peu à l'esprit que vous vous trompiez vous-même, que vous raisonniez faux : sincérité et vérité se confondent à ses yeux. Il nous a fallu toutes les expériences de la vie moderne pour distinguer nettement ces deux choses, pour vérifier même les affirmations de ceux dont nous estimons le plus le caractère, pour contredire, sans les offenser, ceux qui nous sont le plus cliers. L'homme primitif ne sépare pas sa croyance à la « loi » de sa confiance dans les « prophètes » : ceux qu'il estime et admire lui paraissent nécessairement avoir raison. Ajoutons que l'homme est toujours porté à faire grand cas des signes, de tout ce qui est une représentation matérielle, de tout ce qui parle à ses yeux et à ses oreilles; aussi la

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parole sacrée, les écrits qui la transmettent, tout cela n'est pas seulement pour lui un symbole, c'est une preuve même de sa foi. J'entendais direunjour dans une église : — Une preuve incontestable que Moïse s'est entretenu sur la montagne avec le Seigneur, c'est que le mont Sinaï existe encore. — Cette sorte d'argument a toujours prise sur les peuples. Livingstone raconte que les nègres ne tardaient pas à l'écouter et à le croire du moment où il leur montrait la Bible, en leur disant que le Père céleste avait marqué sa volonté sur ces feuilles de papier; ils touchaient les feuilles et ils acquéraient la foi.

En somme, confiance aveugle en une parole, en un signe, induction précipitée par laquelle on infère de la réalité du signe la réalité de la chose signifiée ; autre induction selon laquelle une doctrine relativement élevée au point de vue moral ou social et mise en avant par des hommes respectés apparaît comme vraie, fût-elle irrationnelle sur beaucoup de points, — voilà les principaux éléments de la foi primitive à la révélation. Cette foi encore très grossière s'est pourtant transmise jusqu'à nos jours. Elle s'impose par les yeux et les oreilles : c'est ce qui fait sa force. Elle est beaucoup moins mystique qu'on ne pourrait le croire ; elle a pris corps, elle vit dans ses monuments, ses temples, ses livres ; elle marche et respire dans un peuple de prêtres, de saints, de dieux : nous ne pouvons regarder autour de nous sans la voir s'exprimer d'une façon ou d'une autre. Grande puissance pour une pensée humaine , quelque fausseté qu'elle renferme, d'avoir pu s'exprimer ainsi, façonner les objets à son image, pénétrer la pierre et le marbre : elle est ensuite renvoyée, réfléchie vers nous par tous ces objets extérieurs; comment ne pas y croire, puisqu'elle est devenue \àsible et tangible ?

La foi au témoignage et à l'autorité finit par devenir la foi à un texte saint à la lettre même de ce texte. C'est alors ce qu'on a appelé la foi littérale. Ce genre de foi subsiste encore, de nos jours, chez un grand nombre de peuples ci\'ilisés.ll constitue le fond du catholicisme desmasses. «Afin de faire taire les esprits inquiets )),dit le concile du Vatican après le concile de Trente, « il est décrété que nul ne peut, dans l'interprétation des saintes Ecritures,... s'écarter du sens donné par l'Eglise pour chercher une explication prétendue plus éclairée. )> La foi de%-ient alors la renonciation de la pensée, qui abdique sa liberté : elle s'impose à elle-même une règle non pas seulement de logique, mais de morale, et

élève les dogmes au-dessus de soi comme principes immuables. Elle renferme d'avance l'intelligence dans des limites précises, et elle lui impose une direction générale avec le devoir de n'en pas dévier. C'est alors que la foi s'oppose véritablement à la croyance scientifique, dont elle fut à l'origine un substitut. Suivant la définition même donnée parle concile du Vatican, celui qui a la foi ne croit pas « à cause de la vérité intrinsèque » des choses révélées, mais « à cause de V autorité divine qui les a révélées. » Raisonnez avec un tel homme, il vous écoute, vous comprend et vous suit, — mais jusqu'à un certain point seulement; là, il s'arrête, et rien au monde ne pourra le faire passer outre. Bien plus, de ce point il se déclare absolument inexpugnable, il vous soutient que vous n'avez aucune prise sur lui. Et en effet, aucun raisonnement scientifique ou philosophique ne pourra le faire se départir de sa croyance, puisqu'il place l'objet de cette croyance dans une sphère supérieure à la raison et fait de sa foi une affaire de c conscience. » Rien ne peut obliger un homme à penser juste quand il ne se propose pas comme but suprême la rectitude de la pensée; d'autre part, rien ne peut l'obliger à faillir s'il croit faire une faute dès qu'il met en question certains dogmes ou certaines autorités. La foi donne ainsi un caractère sacré et inviolable à ce qu'elle adopte : c'est une arche sainte qu'on ne peut, sans sacrilège et sans danger, ni regarder de trop près ni toucher du doigt, même pour la soutenir lorsque parfois elle semble près de tomber. La libre pensée et la science ne considèrent jamais une chose comme vraie que jusqu'à nouvel ordre et tant qu'elle n'est sérieusement mise en doute par personne ; la foi dogmatique, au contraire, affirme comme vrai non pas ce qui est incontesté, mais ce qui, selon elle, est en droit incontestable, ce qui se trouve par cela même au-dessus de la discussion. D'où il suit que, si les raisons de croire diminuent, la foi ne doit pas diminuer pour cela. C'est ce que Pascal s'était donné à tâche de démontrer. En effet, moins une croyance semble rationnelle à notre esprit borné, plus il y a de mérite à l'embrasser sur la foi de « l'autorité divine : » il serait trop simple d'affirmer ce qu'on voit ou même ce qui semble probable; affirmer l'improbable, croire à ce qui semble impossible, voilà qui est bien plus méritoire. Le cœur se hausse à mesure que la pensée s'abaisse et s'humilie ; plus on paraît « absurde, » et plus on est grand : « credo quia meptiwi ; » le devoir étant

alors plus difficile, il faut plus de courage pour l'accomplir. Aussi la force de la foi se mesure-t-elle, pour le mysticisme d'un Pascal, à la faiblesse même des « raisons. » L'idéal, dans ce système, ce serait de n'avoir plus qu'une toute petite raison de croire, le plus faible des motifs, un rien ; ce serait de n'être plus rattaché à l'objet suprême de l'affirmation que par le lien le plus ténu. Les prêtres albigeois, les parfaits portaient comme emblème de leurs vœux un simple fil blanc passé autour de la taille : ce fil, toute l'humanité l'a porté ; il est en réalité plus solide et souvent plus lourd que toutes les chaînes.

Tandis que le scepticisme aboutit à une entière indifférence de la pensée à l'égard de toutes choses, la foi dogmatique produit une indifférence partielle et bornée à certains points, déterminés une fois pour toutes : elle ne s'inquiète plus de ces points, elle se repose et se complaît dans le dogme établi. Le sceptique et l'homme de foi s'enferment ainsi dans une sorte d'abstention de la pensée plus ou moins étendue. La foi religieuse est un besoin de suspendre l'essor de lesprit, de limiter la sphère de la pensée. Qui ne connaît la légende orientale du monde soutenu par un éléphant debout sur une tortue géante, la tortue nageant dans une mer de lait? Le croyant doit toujours s'abstenir de demander ^^^^ soutient la mer de lait. Il ne doit jamais s'apercevoir du point oii l'explication cesse; il doit se répéter indéfiniment à lui-même la pensée inachevée qu'on lui fournit sans oser comprendre qu'elle est incomplète. Dans la rue oiije passe tous les jours, un merle siftle sans cesse la même phrase mélodique : la phrase est inachevée, tourne court, et depuis des années j'entends l'oiseau enfler sa voix, lancer à toute volée son bout de phrase, puis s'arrêter d'un air satisfait, sans avoir jamais besoin de compléter d'une manière ou d'une autre cette pensée musicale interrompue, que je ne puis entendre sans quelque impatience. Ainsi fait le vrai croyant, habitué dans les plus hautes questions à demeurer sur la note sensible, qu'il prend pour la tonique, accoutumé à l'incuriosité de l'audelà, redisant sa chanson monotone sans songer qu'il y manque quelque chose, que son chant est coupé comme ses ailes et que le monde étroit de sa foi n'est pas l'univers.

Les personnes qui s'en tiennent encore à ce genre de foi représentent l'esprit antique cherchant à se perpétuer sans aucune transaction au sein des sociétés modernes, l'âge barbare ne voulant rien concéder au

progrès des idées et des mœurs; si ces personnes formaient la majorité d'une nation, elles consliluoraient le plus grand des dangers pour la raison humaine, pour la science, pour la vérité. La foi littérale fait en elfot de la vérité toute nue une sorte d'objet de pudeur, de telle sorte que vous n'osez jamais la regarder en face et soulever le voile sacré dont on a couvert sa beauté. Une conspiration vous enveloppe : de toutes parts des êtres mystérieux se dressent autour de vous, vous mettant la main devant les yeux et un doigt sur la bouche. Le dogme vous tient, vous possède, vous maîtrise malgré vous; il s'est fixé dans votre cœur et immobilise votre pensée : ce n'est pas sans raison qu'on a comparé la foi à l'ancre qui arrête le vaisseau dans sa route et le retient enchaîné sur quelque banc de terre, tandis que l'immense et libre océan s'étend au loin à perte de vue et l'apptdle. Comment faire pour arracher entièrement cette ancre de votre cœur? Quand vous l'ébranlez par un coté, la foi se rétablit en vous par un autre : vous avez mille points faibles par où elle vous ressaisit. Vous pouvez abandonner complètement une doctrine philosopliique; vous ne pouvez absolument vous défaire d'un ensemble de croyances oij domine la foi aveugle et littérale; il eu reste toujours quelque chose, vous en portez les cicatrices et les marques comme l'esclave affranchi portait encore sur sa chair le signe de la servitude; vous, c'est au cœur même que vous êtes marqué, vous vous en ressentirez toujours. Vous aurez par moment des crainles, des frissons, des élans mystiques, des défiances à l'égard de la raison, des besoins de vous représenter les choses autrement qu'elles ne sont, de voir ce qui n'est pas et de ne pas voir ce qui est. La chimère implantée de bonne heure dans votre âme vous semblera même parfois plus douce que la saine et rude vérité : vous vous en voudrez de savoir ce que vous savez.

On connaît l'histoire de ce brahmane qui parlait devant un Européen de sa religion et, entre autres dogmes, du respect scrupuleux dû aux animaux; la loi, disait-il, non seulement défend de faire du mal volontairement au moindre d'entre eux et de manger sa chair, mais même elle nous ordonne de marcher en regardant à nos pieds et de nous détourner au besoin pour ne pas écraser quoique innocente fourmi. L'Européen, sans essayer de réfuter sa foi naïve,

lui mit dans la main un microscope; le prêtre regarda à travers l'instrument, et voici que, sur tous les objets qui l'entouraient, sur les fruits qu'il s'apprêtait à manger, dans lu boisson qu'il allait prendre, partout oii il voulait mettre la main et poser le pied, il vit s'agiter et fourmilier une mouvante multitude de petits animaux dont il ignorait l'existence, d'êtres qui pour lui n'avaient jamais compté dans l'univers. Stupéfait, il rendit le microscope à l'Européen. « Je vous le donne », dit celui-ci. Alors le prêtre, avec un mouvement de joie, saisissant l'instrument, le brisa par terre; puis il s'en alla satisfait, comme si du même coup il avait anéanti la vérité et sauvé sa foi. Heureusement on peut, sans grand dommage à notre époque, briser un instrument d'optique ou de physique qu'il n'est pas difficile de remplacer; mais que serait -il advenu d'une mtelligence remise entre les mains de ce croyant fanatique? ÎNe l'eût-il pas écrasée au besoin comm.e cet instrument de verre, en la sacrifiant d'autant plus gaiement qu'une plus limpide lueur de vérité eût filtré à travers elle? Nous avons aux Indes l'exemple d'une doctrine philosophique bien inotTensive en apparence et soutenue à diverses reprises par de grands penseurs, celle de la transmigration des âmes, qui. devenue dogme religieux, produit comme conséquence indirecte l'intolérance, le mépris de lascieuce et tous les effets habituels d'un dogme aveugle. C'est que la foi dogmatique et absolutiste, sous toutes les formes oii elle se manifeste, tend toujours à arrêter la pensée dans sa marche en avant. De là l'intolérance qui résulte de la foi dogmatique étroite ; c'est une conséquence qui mérite d'être mise en lumière et sur laquelle nous devons insister. L'intolérance n'est que l'exteneion au dehors de la domination exclusive exercée au dedans de nous parla foi d.ogmalique. La croyance en une révélntion^ sur laquelle s'appuie toute religion dogmatique, est le contraire même de la '/ec^ja-^"/-/!? progressive ; partout oii l'on affirme que la première existe, la seconde devient inutile; plus qu'inutile, dangereuse : elle finira donc par être condamnée. L'intolérance, d'abord théorique, puis pratique, dérive de la foi à l'absolu sous ses diverses formes. L'absolu a pris d'abord, en toute religion révélée, la forme du dogme. Il a pris en second lieu celle du commandement dogmatique et catégorique. Il y a toujours eu des choses qu'il fallait croire et des pratiques qu'il fallait accomplir sous peine de perdition. On a pu étendre ou rétrécir la sphère des

dogmes et des rites sacrés; on a pu, avec les uns, se contenter de pratiques larges; on a pu, avec les autres, soumettre à la réglementation jusqu'au régime diététique, mais il a toujours fallu admettre un minimum de dogmes absolus et de pratiques absolument nécessaires, sans les quelles il n'y aurait plus eu d église vraiment religieuse. Ce n'est pas tout. La sanction théologique a toujours été présentée comme également absolue ; il ne s'agit de riei moins que d'un bien absolu d'une part, et d'un mal absolu d'autre part. Enfin, ce bien et ce mal ont été également conçus sous l'idée d'éternité. Ces principes posés, quand il s'agissait d'un bien absolu et éternel, d'un mal absolu et éternel, comment les croyants, dominés par l'exclusive préoccupation d'une foi ardente et profonde, eussent-ils hésité à employer au besoin la contrainte'^ Le libre arbitre, pour eux, ne valait que par son usage, par sa fin, qui est la volonté divine. En face d'une éternité de peines à éviter tout semblait permis, tous les moyens semblaient bons pourvu qu'ils pussent réussir. Avec cette certitude intime qui est inséparable d'une foi absolue et exclusive, quelle âme enthousiaste eût résisté devant l'emploi de la contrainte? Aussi toute religion jeune et forte est-elle intolérante. La tolérance, quand elle apparaît, marque l'afTaiblissement de la foi ; une religion l qui en comprend une autre est une religion qui se meurt. On ne peut pas croire une chose « de tout son cœur » sans un sentiment de pitié et parfois d'horreur pour ceux qui ne croient pas comme vous. Si j'étais absolument certain de posséder la vérité suprême et dernière, hésiterais-je à bouleverser le monde pour la faire triompher? On met des œillères aux chevaux qu'on attelle pour les empêcher de voir à droite et à gauche; ils n'aperçoivent qu'un seul point, et courent vers ce point avec la hardiesse et la vigueur de l'ignorance, sous le fouet autoritaire qui les mène : les partisans du dogme absolu marchent ainsi dans la vie. « Toute religion positive, toute forme immuable, a dit Benjamin Constant, conduit par une route directe à l'intolérance, si l'on raisonne conséquemment. »

On a répondu àBenjamin Constant qu'autre chose était de croire qu'on connaît la voie du salut, et autre chose de contraindre les autres à marcher dans cette voie. Le prêtre se considère comme le médecin de l'âme; vouloir guérii- par la force l'âme malade, « c'est, dit-on, comme si le médecin, pour être pi us sûr de guérir son malade, le faisait condamner

à mort ou aux travaux forcés, en cas de désobéissance à ses

{)rescriptions'. w Assurément il serait contradictoire que e médecin qui veut g-uérir le corps le tuât; mais il n'est nullement contradictoire que celui qui se croit le médeciQ de l'âme cherche à exercer quelque contrainte sur le corps. L'objection tombe donc d'elle-même. D'ailleurs, ne nous y trompons pas, si les médecins du corps laissent à leurs malades toute liberté, c'est parfois qu'ils ne peuvent pas faire autrement ; dans certains cas graves, ils tiennent à avoir leurs malades sous leur main, dans l'hôpital, — qui est après tout une sorte de prison. Si un médecin européen avait à soigner un de ces Peaux-rouges qui, atteints de la petite vérole et d'une fièvre de quarante degrés, ont l'habitude d'aller se plonger dans de l'eau glacée pour se rafraîchir, il commencerait par les attacher sur leur grabat. Et tout médecin souhaiterait de pouvoir procéder de la même manière, même en Europe, même de nos jours, à l'égard de certains imprudents qui se sont tués en partie par leur faute, comme les Gambetta, les Mirabeau et tant d'autres moins illustres.

De plus, il ne faut pas raisonner comme si le croyant pouvait s'isoler et n'agir que pour lui seul. Par exemple, qu'est-ce que la liberté absolue de l'éducation pour le catholique? c'est le droit des parents à faire damner leurs fils. Ce droit est-il pour eux admissible? Voici des livres propres à détruire la foi, qu'ils viennent d'un Voltaire, d'un Strauss ou d'un Renan, des livres qui, s'ils se répandent, perdront des âmes, « chose plus grave encore que la mort des corps », comme dit Théodore de Bèze avec saint Augustin; une nation vraiment pénétrée de la charité chrétienne laissera-t-elle ces livres se répandre, sous prétexte que la foi doit avoir son principe dans la seule volonté? Non. Avant tout, il faut délivrer la volonté même des liens de l'hérésie ou de l'erreur; c'est à ce prix seulement qu'elle est libre. De plus, il faut empêcher la volonté corrompue de corrompre les autres. L'intolérance charitable, on le voit, se justifie au point de vue exclusivement théologique. Elle s'appuie sur des raisonnements logiques dont le point de départ seul est vicieux^.

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