LE SKNTI1IE^'T RELIGIEUX EST-IL IXXÉ
peur qu'il ne blesse ceux qui s'en servent. — Nous devons rechercher jusqu'à quel point on peut démontrer l'incapacité philosophique du peuple, de l'enfant, de la femme ; cette recherche est d'autant plus nécessaire que nous ne séparons point, dans ce livre, l'étude des religions de la sociologie.
I. — LE SENTIMENT RELIGIEUX EST-IL INNÉ ET IMPÉRISSABLE DANS l' HUMANITÉ
De nos jours, remarquons-le bien, le sentiment religieux a trouvé des défenseurs parmi ceux qui, comme les Renan, les Taine et tant d'autres, croient le plus à 1' « absurdité » des dogmes mêmes. Se placent-ils au point de vue purement intellectuel, c'est-à-dire en somme à leur point de vue propre, tout le contenu de la religion, tous les dogmes, tous les rites leur apparaissent comme autant d'étonnantes erreurs , comme un vaste système de duperie mutuelle inconsciente. Se placent-ils au contraire au point de vue de la sensibilité, c'est-à-dire au point de vue du vulgaire et des masses, tout se justifie à leurs yeux; tout ce qu'ils attaquaient sans scrupule comme raisonnement , de\T:ent sacré comme sentiment; par un étrange effet d'optique, l'absurdité des croyances religieuses semble grandir pour eux leur nécessité; plus l'abîme qui les sépare des intelligences communes leur semble large, plus ils redoutent de voir cet abîme se combler; s'ils n'ont aucun besoin pour leur compte des croyances religieuses, ils pensent. par cette raison même, qu'elles sont indispensables aux autres. Il se disent : comment le peuple peut-il avoir tant de croyances irrationnelles dont nous nous passons fort bien! — Et ils en concluent : — Il faut donc que ces croyances soient bien nécessaires au fonctionnement de la vie sociale et qu'elles correspondent à un besoin réel pour avoir pu s'implanter ainsi'.
1. Au reste, quand on a passé sa vie ou même quelques années de sa vîe à une étude quelconque, on est porté à s'exagérer extrêmement l'importance de cette étude. Les professeurs de grec croient que le grec est nécessaire à l'humanité. Quand il s'agit de fixer un programme, si on interroge les professeurs, chacun veut donner le premier rang à la branche des sciences qu'il enseigne. Je me rappelle qu'après avoir fait des vers latins pendant pla-
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Souvent, dans celte persuasion de la toute-puissance propre au sentiment religieux, il entre au fond un certain dédain pour ceux qui en sont le jouet; ce sont les serfs de la pensée, il faut les laisser attachés à leur glèbe, enfermés dans la bassesse de leur horizon. L'aristocratie de la science est la plus jalouse de toutes, et certains de nos savants contemporams veulent porter leur blason dans leur cerveau. Ils professent envers le peuple cette charité un pou méprisante de le laisser tranquille à ses croyances, enfoncé dans ses préjugés comme dans le seul milieu où iî. puisse vdvre. D'ailleurs ils se prennent quelquefois à l'envier, à désirer son ignorance éternelle, d'un désir platonique s'entend. Peut-être l'oiseau emporté dans son vol a-t-il quelquefois de ces désirs vagues, de ces regrets, quand il aperçoit d'en haut un petit ver qui se vautre tranquillement dans la rosée, oublieux du ciel; en tous cas l'oiseau garde le privilège de ses ailes, et c'est ce qu'entendent bien faire nos savants hautains. Selon eux, certains esprits supérieurs peuvent bien sans inconvénient s'alTranchir de la religion; la masse ne le peut pas. Il est nécessaire de réserver pour une élite le libre examen et la libre pensée ; l'aristocratie de l'esprit doit s'enfermer dans un camp retranché. Comme il fallait du pain et le cirque au peuple romain, il faut des temples aux peuples modernes, et c'est parfois le seul moyen de leur faire oublier qu'ils n'ont pas assez de pain. Il faut que l'humanité adore Dieu pour subsister, et non pas même Dieu en général, mais un certain Dieu dont les commandements tiennent en une bible de poche. Un livre saint, tout est suspendu à cela. C'est le cas de dire avec M. Spencer que notre époque a encore gardé la su-
fterstilion des livres et croit voir une vertu magique dans es vingt-quatre lettres de l'alphabet. Quand un enfant demande des explications sur la naissance de son petit frère,
sieurs années, je me serais rangé volontiers parmi les défenseurs du vers latin. Pour quiconque étudie quelque œuvre de génie, celle d'un individu ou à plus forte raison celle d'un peuple. Platon, Aristute ou Kant, les Védas ou lu Bible, cette œuvre tend à devenir le centre même de la pensée humaine, ce livre devient le Livre. Aux yeux du prêtre, la vie tout entière se résume dans la croyance; le savoir, dans la connaissance des pères de l'Église. Il n'est pas étonnant que les laïques mêmes, qui ont fait de la religion le principal objet de leur étude, soient portés à grandir son importance pour l'humanité, que liliistorien de la pensée religieuse la voie envahir toute la vie humaine et acquérir, même indépendamment des idée» de révélation, une sorte de caractère inviolable.