‹ L'irréligion de l'avenirChapitre 50 sur 104 · LE SENTIMENT RELIGIEUX EST-IL INNÉ · texte numérisé non relu

LE SENTIMENT RELIGIEUX EST-IL INNÉ

on lui raconte qu'on l'a trouvé sous un buisson du jardin: l'enfant se contente de cette histoire ; c'est ainsi, dit-on. qu'il faut faire à l'égard du peuple, ce grand enfant. Quand il s'inquiète de l'origine du monde, ouvrez devant lui la Bible : il y verra que le monde a été fait par un être déterminé, qui en a soigneusement ajusté ensemble toutes les parties ; il saura même le temps que cela a demandé : sept jours, ni plus ni moins; c'est tout ce qu'il a besoin de connaître. On élève ensuite devant son esprit un bon mur, quon lui défend de franchir même du regard : c'est le mur de la foi. Son cerveau est fermé soig-neusement, la suture se fait avec l'âge, et il n'y a plus qu'à recommencer la même opération pour la génération suivante.

Est-il donc vrai que la religion soit ainsi pour la masse ou un bien nécessaire, ou un mal né^^^ssaire, attaché au cœur même de l'homme?

La croyance à l'innéité et à la perpétuité du sentiment religieux naît de ce qu'on le confond avec le sentiment philosophique et moral; mais, quelque étroit qu'ait été le lien de ces sentiments divers, ils sont cependant séparables et tendent à se séparer progressivement.

D'abord, si universel que paraisse le sentiment religieux, il faut bien convenir que ce sentiment n'est point inné. Les esprits qui ont été depuis leur enfance sans relation avec les autres hommes, par l'effet de quelque défaut corporel, sont dépourvus d'idées religieuses. Le docteur Kitto, dans son livre sur la perte des sens, cite une dame américaine sourde et muette de naissance qui, plus tard instruite, n'avait jamais eu la moindre idée d'une divinité. Le révérend Samuel Smith, après vingt-trois ans de contact avec les sourds-muets, dit que, sans éducation, ils n'ont aucune idée de la divinité. Lubbock et Baker citent un grand nombre de sauvages qui sont dans le même cas. D'après ce que nous avons vu de l'origine des religions, elles ne sont pas sorties toutes faites du cœur humain: elles se sont imposées à l'homme par le dehors, par les yeux et les oreilles, grossièrement; rien de mystique à leurs débuts. Ceux qui font dériver la religion d'un sentiment religieux inné raisonnent à peu près comme si, en politique, on faisait dériver la royauté du respect inné pour une race royale. Ce respect est l'œuvre du temps, de l'habitude, des tendances sympathiques de l'homme longtemps dirigées d'un même côté; en tout cela, rien de primitif, et cepen-

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dant cet attachement du peuple à une race royale possède comme sentiment une force considérable. La Révolution s'en aperçut bien dans les guerres de la Vendée. Mais cette force s'use un jour ou l'autre ; le culte de la royauté disparaît avec la royauté même , d'autres habitudes se reforment, créant d'autres sentiments, et on est tout surpris de voir que le peuple, royaliste sous les rois, devient républicain sous la république. La sensibilité ne domine pas pour toujours l'intelligence, tôt ou tard elle est contrainte de se modeler sur elle : il est un milieu intellectuel auquel il faut bien que nous nous adaptions comme au milieu physique. En ce qui concerne le sentiment religieux, sa pérennité dépend de sa légitimité. PS é de certaines croyances et de certaines habitudes, il peut s'en aller avec elles. Tant qu'une croyance n'est pas complètement compromise et dissoute, le sentiment a sans doute encore la force de la conserver, carie sentiment joue toujours, à l'égard des idées auxquelles il s'est lié, le rôle de principe conservateur. Ce fait se produit dans l'àme humaine comme dans la société. Les sentiments religieux ou politiques sont comme ces coins de fer enfoncés au cœur des murailles qui menacent ruine : reUant les pierres disjointes, ils peuvent soutenir encore un temps l'édifice ; mais, que les murs minés assez profondément s'écroulent enfin, tout tombera avec eux. Rien de plus sûr pour amener l'anéantissement complet d'un dogme ou d'une institution que de les conserver jusqu'à la dernière limite du possible ; leur chute de\dent un véritable écrasement. Il est des périodes de l'histoire où conserver n'est pas sauver, mais perdre plus définitivement. La perpétuité de la religion n'est donc nullement démontrée. De ce que les religions ont toujours existé, on ne peut conclure qu'elles existeront toujours : avec ce raisonnement, on pourrait arriveraux conséquences les plus singulières. Par exemple l'humanité a toujours, en tous temps et en tous lieux, associé certains événements à d'autres qui s'y trouvaient liés par hasard; post hoc^propter hoc, c'est le sophisme universel, principe de toutes les superstitions. De là la croyance qu'il ne faut pas être treize à table, qu'il ne faut pas renverser le sel, etc. Certaines croyances de ce genre, comme celles qui font du vendro(H un jour néfaste, sont tellement répandues qu'elles suffisent pour modifier très sensiblement la moyenne des voyageurs transportés à Paris par les chemins de fer et les omnibus ; bon nombre de parisiens répugnent à

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