‹ L'irréligion de l'avenirChapitre 53 sur 104 · LE SENTIMENT EELIGIEUX EST-IL IMPÉRISSABLE · texte numérisé non relu

LE SENTIMENT EELIGIEUX EST-IL IMPÉRISSABLE

« quand on est privé de lui, tout semble fade et triste. « L'univers me faisait l'effet d'un désert. Du moment que « le christianisme n'était pas la vérité, le reste me parut « indifférent, frivole, à peine digne d'intérêt; le monde se « montrait à moi médiocre, pauvre en vertu. Ce que je « voyais me semblait une chute, une décadence; je me c crus perdu dans une fourmilière de pyg-mées. » Cette douleur des métamorphoses, ce désespoir de renoncer à tout ce qu'on a cru et aimé jusqu'alors, n'est pas propre seulement au chrétien désabusé, il se produit à des degrés divers — et M. Renan l'a bien vu — toutes les fois qu'un amour quelconque se brise en nous. Pour celui qui, par exemple, après s'être appuyé toute sa\'ie sur l'amour d'une femme, se sent trahi par elle, la vie ne doit pas être moins désenchantée que pour le croyant qui se voit abandonné par son Dieu. Même de simples erreurs intellectuelles peuvent produire un sentiment de défaillance analogue : sans doute Archimède eût senti brusquement sa vie se suspendre, s'il eût découvert d'irrémédiables solutions de continuité dans l'enchainementde ses théorèmes. Plus une religion a personnifié et humanisé son Dieu, plus elle en a fait un objet d'affection, et plus grande doit être la blessure qu'en s'en allant elle laisse au cœur. Mais, qu^nd même cette blessure ne pourrait se guérir chez certaines âmes, on ne saurait tirer de ce phénomène aucun argument en faveur de la religion dans les masses, car un amour non justifié peut faire autant souffrir, si on l'arrache de soi, que le plus légitime amour. La dureté de la vérité tient moins à la vérité même qu'à la résistance de l'erreur qui s'est installée en nous. Ce n'est pas le monde qui est désert sans le Dieu rêvé, c'est notre cœur, et nous ne pouvons nous en prendre qu'à nous si nous n'avons rempli notre cœur qu'avec des rêves. Au reste, chez la plupart des esprits, ce vide que laisse l'écroulement de la religion n'est que passager : en s'adapte à son nouveau milieu moral, on y redevient heureux, non pas sans doute de la même manière, — car nul bonheur humain ne se ressemble, — mais d'une manière moins primitive, moins enfantine, avec un équilibre plus stable, M. Renan en est un exemple : sa transformation en « poisson d'eau douce » s'est accomplie en somme assez tranquillement ; c'est à peine s'il rêve encore quelquefois des mers salées de la Bible, et personne n'a jamais déclaré avec tant de force qu'il était heureux. On pourrait presque lui en faire un reproche et lui dire

que le bonheur le plus profond est parfois celui qui s'ignore: si toute foi absolue est un peu naïve, il n'est pas sans naïveté de trop croire même en son propre bonheur.

A la surprise et au désenchantement qu'éprouve l'ancien chrétien devant la vérité scientifique on pourrait opposer l'étonnement, plus profond encore, que ressent devant les dogues religieux celui qui a été nourri exclusivement de la vérité scientifique. Il les comprend, car il en suit à travers les âges la naissance et le développement ; mais il éprouverait, pour s'adapter à ce milieu étroit, pour faire entrer et tenir son intelligence dans ces constructions capricieuses de l'imagination populaire, la même difficulté qu'à pénétrer dans un palais des fées de Lilliput. A lui aussi le monde de la religion, avec l'importance ridicule qu'y prend la terre, centre du monde, avec les erreurs morales si palpables de la Bible, avec toutes ses légendes qui ne sont touchantes que pour qui les croit humaines, avec ses rites surannés, tout cela semble si pauvre, si impuissant à symboliser l'infini, qu'il est porté avoir dans ces rêves d'enfant plutôt le côté repoussant et méprisable que le côté attachant et élevé. Livingstone raconte qu'un jour, après avoir prêché les vérités de l'Evangile à une peuplade nouvelle, il se promenait dans les champs lorsqu'il entendit près de lui, derrière un buisson, un bruit étrange, qui ressemblait à un hoquet convulsif : il appela, rien ne répondit; il alla derrière le buisson, il y aperçut un jeune nègre qui, pris d'une envie de rire irrésistible à l'audition des légendes bibliques, s'était caché là par respect et, dans l'ombre du buisson, se tordait de rire, ne pouvant répondre même aux questions du digne pasteur. Certes ce n'est pas une gaieté de ce genre que peuvent causer les surprenantes légendes de la religion à celui qui a été élevé dans les faits de la science et dans les théories raisonnées de la philosophie; c'est plutôt l'amère déception qu'on éprouve devant toute faiblesse de l'esprit humain, car il y a une solidarité de tout homme devant l'erreur humame comme devant la soulTrance humaine. Si le dix-huitième siècle a raillé la superstition, si l'esprit humain, comme dit Voltaire, «dansait alors avec ses chaînes, » il appartient à notre époque de mieux sentir le poids de ces chaînes; et en vérité, quand on examine de sang-froid la pauvreté des essais populaires pour se représenter le monde et l'idéal de l'homme, on a souvent moins envie de rire que de pleurer.

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