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LA RELIGION ET LA MORALITÉ POPULAIRE

Quoi qu'il en soit, il ne faut pas juger de l'évolution des croyances humaines par les révolutions douloureuses des croyances individuelles : dans l'humanité, les transformations sont soumises à une loi régulière. Les explosions mêmes de religiosité, parfois de fanatisme, qui se produisent encore et se sont produites à tant de reprises au milieu de la dissolution religieuse, entrent comme partie intégrante dans la formule de cette lente dissolution. Après avoir été si longtemps un des foyers les plus ardents de la vie humaine, la foi religieuse ne peut s'éteindre brusquement. Il en est de tout foyer de l'esprit humain comme de ces astres qui se refroidissent lentement, perdent leur éclat en même temps que leur chaleur, se recouvrent même d'une enveloppe déjà solide, puis, brusquement, par une révolte et un bouillonnement intérieur, brisent la légère cristallisation de leur écorce, se rallument tout entiers, reprennent un éclat qu'ils n'avaient plus depuis des centaines de siècles : cet éclat même est une dépense de chaleur et de lumière, une simple phase du refroidissement nécessaire. L'astre s'éteint de nouveau, au moins à la surface, et chaque fois qu'il se rallume encore, il est moins l3rillant, il meurt de ses efforts pour re\4vre. Un spectateur qui regarderait d'assez haut pourrait, dans une certaine mesure, se réjouir des triomphes mêmes que paraît parfois remporter l'esprit de fanatisme et de réaction : ces triomphes provisoires l'affaiblissent pour longtemps, le rapprochent plus vite de l'extinction finale. De même qu'en voulant brusquer l'avenir on le retarde souvent et on l'éloigné, de même, en voulant ranimer le passé, on le tue. On ne réchauffe pas du dehors un astre qui s'éteint.

IL — LA DISSOLUTION DE LA RELIGION ENTRAI- NERA-T-ELLE CELLE DE LA MORALITE POPULAIRE?

L'affaiblissement graduel de l'instinct religieux permettra de consacrer au progrès social une foule de forces distraites jusqu'alors et détournées par les préoccupations mystiques; mais on peut se demander si, par le doute religieux, d'autres forces nuisibles à la société, et que jusqu'ici compensait ou annulait l'instinct religieux, ne se trouveront pas tout à coup mises en liberté.

i% DISSOLUTION DES RELIGIONS.

« Le christianisme, a dit Guizot, est nécessaire pour les peuples. En effet, il est une école de respect. » — Sans doute ; moins pourtant que les religions hindoues, qui ont fait respecter à Thumanité jusqu'à la séparation absolue des castes, si contraire à tous les sentiments naturels et au bon fonctionnement des lois sociales. Assurément une société ne peut subsister si on n'y respecte pas ce qui est respectable, et le respect est ainsi un élément même de la vie publique; c'est ce que nous sommes trop portés à oublier en France; mais d'autre part une société ne peut

f»rog"resser si on y respecte ce qui n'est pas respectable, et e progrès est une condition de vie pour les sociétés. Dismoi ce que tu respectes et je te dirai ce que tu es. Le progrès par lequel le respect de l'homme s'applique à des objets de plus en plus hauts est le symbole même de tous les autres progrès accomplis par l'esprit humain.

— Sans la religion, dit encore l'école de Guizot, la question sociale emportera les peuples : c'est l'Eglise qui maintient la propriété. — S'il y a une question sociale, ne cherchons pas à la dissimuler, mais travaillons sincèrement et activement à la résoudre. Qui trompe-t-on ici ? Dieu n'est-il plus qu'un moyen pour sauver le capitaliste? Le problème social, du reste, ne se pose pas avec moins de force aujourd'hui devant les religions que devant la librepensée. Le christianisme, qui renferme implicitement dans ses principes le communisme, a répandu lui-même chez le peuple des idées qui ne peuvent pas ne pas germer dans la grande fermentation de notre époque. C'est ce que confesse un défenseur du christianisme libéral, M. de Laveleye. On sait que tout était commun entre les premiers chrétiens, et le communisne était la conséquence immédiate du baptême '. « Tout est commun parmi nous excepté les femmes, répètent Tertullien et saint Justin; nous apportons et nous partageons touf^. )> On sait avec quelle véiiémence les Pères de l'Église ont attaqué la propriété. « La terre, dit saint Ambroise, a été donnée en commun aux riches et aux pauvres. Pourquoi, riches, vous en crov(!z-vous à vous seuls la propriété? » — « La nature a créé le droit commun. L'usurpation a fait le droit privé. » — « L'opulence est toujours le produit d'un vol, » dit saint Jérôme, a Le riche est un larron, dit saint Basile ; c'est

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