‹ L'irréligion de l'avenirChapitre 59 sur 104 · I. — AFFAIBLISSEMENT DE l'ÉDUGATION RELIGIEUSE · texte numérisé non relu

I. — AFFAIBLISSEMENT DE l'ÉDUGATION RELIGIEUSE

L'éducation religieuse, donnée aux enfants parle prêtre, a des défauts et même des dangers qu'il importe de montrer tout d'abord et qui en expliquent l'afTaiblissement graduel. Une opinion qui se divinise est une opinion qui se condamne au point de vue pédagogique comme au point de vue scientifique. La grande opposition qui existe entre la religion et la philosophie, malgré des ressemblances extérieures, c'est que l'une cherche et l'autre déclare avoir trouvé; l'une prête l'oreille, tandis que l'autre a déjà entendu; l'une essaye des preuves, l'autre formule des affirmations et des condamnations ; l'une croit de son devoir de se poser des objections et d'y répondre, l'autre de ne pas arrêter son esprit sur les objections cL de fermer les yeux sur les difficultés. De là de profondes différences dans les môlhodes d'euseignement. Le philosophe,

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le métaphysicien prétend agir sur les esprits par la conviction, le prêtre par Yinculcation; l'un enseigne, l'auUe révèle; l'un cherche à diriger le raisonnement, l'autre à le supprimer, tout au moins à le détourner des dogmes primitifs et fondamentaux; l'un éveille l'intelligence, l'autre tend à l'endormir plus ou moins. Comment la révélation ne s'opposerait-elle pas à la spontanéité et à la liberté de l'esprit? Quand Dieu a parlé, l'homme doit se taire, à plus forte raison l'enfant. Aussi les erreurs, souvent inoffensives si c'est un philosophe c^ui les enseigne, deviennent graves et dangereuses si c'est un prèlre, parlant au nom de Dieu, qui les enfonce dans l'esprit. Avec le premier, le remède est toujours à côté du mal : ce qu'un raisonnement plus ou moins bon a fait admettre, un autre meilleur peut le faire rejeter; vous avez entre les mains les poids et les mesures. Ce n'est pas toujours facile de démontrer et d'enseigner l'erreur par raisons et raisonnements : essayer de raisonner un préjugé, c'est un excellent moyen d'en faire à la fin éclater la fausseté. C'est toujours quand l'humanité a voulu se prouver à elle-même ses croyances qu'elle a commencé à les dissoudre : qui veut contrôler un dogme est bien près de le contredire. Aussi le prêtre, pour qui la contradiction est un manque de foi, se voit-il toujours obligé par la force même des choses à éviter le contrôle, à interdire un certain nombre de questions, à se retrancher dans le mystère. Quand le prêtre a fait entrer la foi dans le cerveau, il le ferme. Le doute et l'investigation, qui pour le philosophe sont un devoir, ne sont aux yeux du prêtre qu'une marque de défiance et de soupçon, un péché, une impiété ; il faut se frapper la poitrine quand on a osé penser par soimême. Dieu est juge et partie tout ensemble: au moment où vous cherchez à vous convaincre de son existence, il vous commande de l'affirmer. Le croyant qui hésite devant le dogme est un peu comme le mouton de la fable, qui veut raisonner avec le loup et lui prouver que l'eau est claire : il le prouve en effet, seulement il est mangé; il eût aussi bien fait de se taire et de se résigner. Aussi, rien de plus difficile que de secouer la foi quand elle s'est établie on vous dès l'enfance par la parole du prêtre, par l'habitude, par l'exemple, par la crainte. La crainte, voilà un bon gardien de la religion positive et de l'éducation religieuse, un gardien toujours en éveil et en alarme ; sans elle ce corps de croyances qu'on appelle le dogme se fragmenterait bientôt

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et tomberait en poussière. L'un rejetterait ceci, l'autre cela; tous les esprits entreraient en révolte ouverte, chacun courant de son côté, gaiement, à travers champs, comme des écoliers en débandade : par bonheur, il y a toujours un surveillant qui observe et menace, fait rentrer les brebis dans le bercail. Quelle prise a le raisonnement sur quelqu'un qui en a peur? Comment verriez-vous quelque chose si on vous a habitué dès l'enfance à marcher les yeux fermés, sans regarder franchement devant vous? La vérité devient pour vous aussi variable et instable que votre propre sensibilité : en une heure d'audace vous niez ; le lendemain vous affirmez plus que jamais, et cela se comprend, car on n'est pas forcé d'être toujours brave. La conscience morale se met d'ailleurs elle-même de la parue : elle est conservatrice, comme tous les gouvernements; elle n'aime pas les changements et les révolutions. De bonne heure on lui a fait la leçon : elle s'inquiète dès que vous voulez mettre en question un des articles de la charte ; vous ne pouvez faire un pas en avant sans que des voix intérieures s'élèvent en vous et vous crient : prends garde. Habitué que vous êtes à entendre anathématiser ceux qui ne pensent pas comme vous, vous frémissez à la pensée que de tels anathèmes vont aussi retomber sur votre tête. Le prêtre a su mettre d'accord avec lui tous les sentiments de votre âme, crainte, respect, remords : il a fait même votre âme, il a façonné votre caractère et votre moralité, de telle sorte que, si vous mettez en question votre religion, tout se trouve mis pour vous en question.

L'affaissement de la pensée, l'engourdissement de la liberté, l'esprit de routine, de tradition aveugle, d'obéissance passive, en un mot tout ce qui est contraire à l'esprit même de la science moderne, voilà donc les résultats d'une éducation trop exclusivement cléricale. Ces dangers, surtout en France, sont sentis de plus en plus vivement, trop peut-être. Aussi va-t-on jusqu'à demander que l'éducation religieuse disparaisse, et sans retard, comme hostile à l'esprit de liberté et de progrès. Il y a vers l'éducation laïque un mouvement qu'on ne peut arrêter et dont il faudra un jour ou l'autre que les catholiques prennent leur parti. Toutefois, il y a une mesure à garder et des transitions nécessaires, cupprimor d'un seul coup le clergé, qui a été longtemps le grand éducateur national et l'est encore en partie, ne doit pas être le but des libres-penseurs ; cette supl^)ressionse produira toute seule, par voie d'extinction gra-

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duelle. Au fond, ce n'est point une si mauvaise chose que cinquante-cinq mille personnes en France soient ou paraissent occupées d'autres soucis que de leurs soucis matériels. Sans doute on ne romplitjamais la tâche qu'on s'est donnée, et l'idéal désintéressement du prêtre est rarement une réalité ; pourtant il est bon que quelques hommes poursuivent ici-bas une tâche au-dessus de leurs forces : tant d'autres en poursuivent qui sont au-dessous d'eux !

Ce n'est pas d'ailleurs dans un pays exclusivement conquis à une religion, et où nul ne conteste la suprématie du prêtre, qu'il faut voir celui-ci à l'œuvre; c'est tout au contraire dans les pays divisés entre plusieurs cro3^ances, par exemple en partie protestants, en partie catholiques. Le pasteur se trouve alors en quelque sorte le concurrent du curé, et tous deux rivalisent d'activité et d'intelligence. C'est ce qui se produit dans telle région du Dauphiné, de l'Alsace, dans beaucoup do pays étrangers. Par cette lutte pour la vie des deux religions le zèle des prêtres est ranimé : c'est à qui fera le plus de bien parmi les siens ou donnera les meilleurs conseils pratiques, la meilleure instruction aux enfants. Le résultat, facile à prévoir, c'est que la population ainsi divisée en protestants et catholiques est plus instruite, plus éclairée, d'une moralité supérieure à celle de beaucoup d'autres contrées entièrement catholiques et romaines.

Un progrès désirable dans les pays catholiques, c'est d'abord que le prêtre jouisse d'une entière liberté civile, puisse quitter l'Eglise dès qu'il le voudra sans se trouver déplacé dans la société, qu'il soit libre de se marier et jouisse absolument de tous les droits du citoyen. Laseconde chose essentielle est que le prêtre, qui est un des éducateurs du peuple, reçoive lui-même une éducation plus élevée que celle qu'il reçoit aujourd'hui. L'jital, loin do chercher à diminuer le traitement des prêtres, — bien mince économie, — pourrait au besoin l'augmenter, mais en exigeant alors des diplômes analogues à ceux des instituteurs, des connaissances scientifiques et historiques étendues, des connaissances d'histoire religieuse'. Déjà quelques curés

1. Ne pourrait-on, dès maintenant, assigner des traitements plus élevés aux prêtres qui se trouveraient munis de certains diplômes laïques, comme celui de bachelier, de licencié, etc., et qui, par là même, seraient des éducateurs et des moralistes d'un esprit plus scientifique, plus moderne?

(le campagne s'occupent de botanique, de minéralogie, d'autres de musique; il y a dans les rangs du clergé une quantité considérable de force \ive stérilisée faute d'une éducation première suffisante, faute d'initiative, faute des habitudes de liberté. Les libres-penseurs, au lieu de chercher h séparer l'Eglise de l'Etat par une opération chirurgicale qui n'est rien moins qu'une guérison, pourraient s'appuyer sur le Concordat, profiter de ce que l'Etat a entre ses mains le traitement du clergé pour agir sur ce grand corps engourdi et chercher à le réveiller. En sociologie comme en mécanique , il ne faut pas toujours essayer de briser les forces qui font obstacle à la marche en avant ; il faut savoir se servir d'elles. Tout ce qui est, est utile dans une certaine mesure; par cela même que l'éducation donnée par le clergé subsiste encore, on peut affirmer qu'elle joue encore un certain rôle dans l'équilibre social, fût-ce un rôle passif, un rôle de contrepoids. Seulement tout ce qui a un certain degré d'utilité peut acquérir un degré supérieur, tout ce qui est peut se transformer. Il faut donc chercher non à détruire le prêtre, mais à transformer son esprit, à lui donner des occupations théoriques ou pratiques autres, par exemple, que l'occupation mécanique du bréviaire. Entre la religion littérale, qu'enseigne seule encore la majorité du clergé français, et l'absence de religion positive qui est, croyonsnous, l'idéal national et humain, il existe des degrés innombrables qui ne peuvent se franchir que graduellement, par une lente élévation de l'esprit, par un élargissement presque insensible de l'horizon intellectuel. En attendant que le prêtre franchisse ces degrés successifs et en vienne à entrevoir sa propre inutilité, il est bon qu'il se rende utile dans la mesure oùilcroit pouvoir l'être encore : on ne doit exiger qu'une chose, c'est qu'il ne se rende pas nuisible en sortant des limites de son droit.

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