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III. — l'Éducation dans la famille

On a souvent posé ce problème de conduite pratique : le père de famille doit-il avoir une religion, sinon pour lui-même, tout au moins pour ses enfants et sa femme? Et si sa femme a une religion, doit-il se désintéresser de l'éducation de ses enfants pour l'abandonner à sa femme?

1. Dans les bibliothèques des facultés trouveraient naturellement leur place les ouvrages de critique religieuse. A la bibliothèque pourrait s'adjoindre un musée plus ou moins riche, où les fétiches des sauvages commenceraient une galerie qui pourrait se continuer jusqu'à nos jours.

Pour la masse du public français, les résultats solides obtenus par la critique indépendante de la Bible sont une terra incoqnita;\\ faudrait travaillera les vulgaiisor- L'entreprise de M. Lenormant, par exemple, pourrait servir d'exemple pour d'autres entreprises de ce genre. Afin de faire consiaier de visu comment le Pcntateuque est formé par la combinaison et la fusion de deux sources antérieures, .M. Lenormant a entrepris de publier une traduction sur l'hébreu, dans laquelle il distingue, par l'emploi de caractères typographiques différents, les morceaux où la critique reconnaît la provenance de l'une ou de l'autre source. Ainsi on a l'explication toute naturelle de la manière dont tous les épisodes de la Genèse se présentent lépétés dans deux versions parallèles, quelquefois ju.xtaposées, d'autres fois enchevêtrées l'une dans l'autre.

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Nous croyons que c'est un devoir pour le père de faire triompher dans la famille qui l'entoure les idées dont il est lui-même persuadé. Quelle que soit, dans le problème religieux, la solution à laquelle il est arrivé pour son propre compte, il ne doit s'efforcer de la cacher à personne, surtout à sa famille. Youdrait-il, d'ailleurs, tenir secrètes ses opinions, il ne le pourrait pas toute sa vie. Par cet essai dang-ereux de dissimulation, il ne ferait que créer le danger suivant : après avoir laissé, dans l'esprit de ses enfants, s'associer étroitement les préceptes moraux et les dogmes religieux, il risquerait, en ébranlant tôt ou tard les seconds, de faire douter des premiers. L'enfant est précisément l'être chez lequel il est le plus dangereux d'associer étroitement la religion et la morale. L'enfant est, de tous les êtres humains, le moins philosophe, le moins métaphysicien, le moins habitué aux idées scientifiques; il est donc celui dont l'esprit est le moins difficile à fausser pour toujours, celui à qui il est le plus facile d'inculquer des notions fausses ou douteuses présentées comme certaines. En Chine, dans des conférences périodiques, certains mandarins développent ce thème devant les habitants notables : « Faites votre devoir de citoyen et défiez-vous des religions; » c'est là précisément ce que le père de famille doit dire et redire à ses enfants. Un des principes de l'éducation est de supposer que l'enfant est raisonnable et de le traiter comme tel, précisément pour développer en lui la raison, sans hâter à l'excès ce développement. Ce qui manque à l'enfant, c'est beaucoup moins l'intensité de l'attention que sa durée. Très souvent

f)armi les gens delà campagne, et presque toujours parmi es races inférieures (comme chez les animaux), l'enfant est plus éveillé, plus curieux, plus agile d'esprit que l'homme fait; seulement il faut saisir au vol ce petit esprit, fixer un moment l'oiseau qui passe. C'est la tâche de l'oiseleur, je veux dire de l'éducateur : il faut s'en prendre beaucoup plus souvent à lui qu'à l'enfant si ce dernier ne comprend pas, renonce à interroger, tombe dans l'inertie et la paresse d'esprit. L'éducation scientifique de l'enfant doit donc commencer avec sa première question: on lui doit la vérité, la vérité accessible à son intellig"ence. Du moment où, de lui-même, l'enfant pose une question, c'est qu'il est en état de comprendre en partie la réponse; le devoir de celui qui est interrogé est alors de répondre dans la mesure oii il juge l'enfant capable de le com-

prendre; s'il doit parfois laisser des lacunes, qu'il ne le? remplisse jamais par un mensong-e. Il est si facile de renvoyer l'enfant à plus tard, « quand il sera plus grand. » On ne doit pas craindre de développer la raison de l'enfant sous ses deux formes essentielles : l'instinct du pourquoi ou du comment^ et l'instinct de la logique dans la réponse au pourquoi ou au comment. Il n'est point à redouter que l'enfant fasse usage de sa raison trop précoce pour se fatiguer le cerveau par des raisonnements abstraits : les Pascal se complaisant dès l'enfance aux théorèmes sont fort rares. Le danger n'est donc pas dans le développement prématuré de la raison, qu'il est d'ailleurs toujours facile de tempérer, mais dans celui de la sensibilité. Il ne faut pas qu'un enfant sente trop vivement. En le portant à des craintes folles, comme celle de l'enfer et du diable, ou à des visions béates et à des élans mystiques, comme ceux des petites filles lors de leur première communion, on lui fait plus de mal qu'en lui apprenant à raisonner juste, et, en lui donnant une certaine virilité d'esprit. Les races s'efTéminent par un excès de sensibilité, jamais par un excès des facultés scientifiques et philosophiques.

On nous dira peut-être avec Rousseau que, s'il ne fautpas donner à l'enfant de préjugés religieux, le mieux serait d'attendre, pour lui fournir des notions raisonnées sur la religion, qu'il eût atteint son plein développement intellectuel. Nous répondrons que la chose est impossible dans notre société présente. Pendant le temps où le père s'abstient, l'esprit de l'enfant se laisse pénétrer et modeler par les préjugés qui l'entourent. Plus tard, pour délivrer l'esprit ainsi envahi par l'erreur, il faut provoquer une véritable crise, toujours douloureuse, dont l'enfant peut souffrir toute sa vie. Le grand art de l'éducation doit consister à éviter précisément les crises de ce genre dans la croissance intellectuelle. D'ailleurs le père qui remet de moment en moment à frapper un coup décisif, en vient un jour à s'épouvanter lui-même du mal qu'il sera forcé de faire à son enfant pour arracher l'erreur qu'il a laissée s'installer en lui.

M. Littré nous a raconté un cas de conscience de ce genre : après s'être volontairement abstenu dans l'éducation religieuse de sa fille jusqu'à ce qu'elle eût l'âge de raison, il la trouva à cet Age si sincèrement convaincue, si bien façonnée par la religion et pour la religion, qu'il

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recula devant un bouleversement de toute cette existence : tel un chirureien dont la main paternelle tremblerail devant une opération à faire sur un corps que l'amour a rendu sacré pour lui ; tel un oculiste qui se demanderait si la lumière vaut certaines douleurs infligées à des yeux chéris. L'opérateur intellectuel n'a même pas la ressource du chloroforme pour endormir ceux qu'il délivre : c'est dans la pleine conscience, avivée encore par l'attention et la réflexion, qu'il doit déchirer leurs cœurs. Mieux vaut donc la médication abortive ou préventive que la médecine expectante. qui laisse se développer le mal pour le traiter ensuite. Le bon éducateur, comm.e le bon médecin, se reconnaît à ce qu'il sait é^dte^ les opérations. C'est donc un mauvais calcul que de laisser l'enfant se bercer des légendes de la religion, vivantes encore autour de lui, sous prétexte qu'il s'en débarrassera quand il aura grandi. Oui, il s'en débarrassera, mais non sans regret ni sans effort; assez souvent même cet effort donne un élan trop grand : on passe le but ; de trop de croyance, on arrive à l'indifférence sceptique, et on en souffre. La richesse en biens paradisiaques, c'est une richesse en assignats; il est dur de le comprendre un jour, mieux vaut être toujours pauvre. On peut de bonne heure accoutumer l'enfant à l'idée de l'infini : il s'y fait comme il se fait à l'idée des antipodes, de l'absence de haut et de bas dans l'univers. La première pensée de celui à qui on révèle la sphéricité de la terre est une pensée de frayeur, l'inquiétude du vide, la crainte de s'abimer dans l'espace ouvert. C'est la même crainte naïve qu'on retrouve encore souvent en approfondissant le sentiment religieux de certaines personnes. L'obstacle qu'on rencontre alors tient à des associations d'idées factices, qu'il dépend de l'éducation de former ou d'empêcher. Le poisson né dans son bocal de verre s'y accoutume, comme les anciens s'étaient accoutumés à la voûte de cristal qui fermait leurs cieux; il serait dépaysé dans l'Océan. L'oiseau élevé en cage meurt le plus souvent si on le rend brusquement à la liberté. Il faut pour toute chose une période de transition, et la liberté des espaces intellectuels est comme celle des eaux ou des airs. L'humanité sans religion aura besoin d'une éducation sans religion, et cette éducation lui épargnera bien des souffrances par lesquelles passent ceux qui sont forcés de s'affranchir eux-mêmes, de briser de leurs mains leurs propres liens. Un fils de bûcheron n'éprouve aucun sentiment de frayeui

dans la solitaire et obscure forêt où il est né, sous les perspectives infinies des grands dômes de feuillage ; un enfant de la ville qu'on y transporte s'y croit perdu et se met à pleurer. Cette forêt, c'est le monde de la science, avec ses dédales d'ombre, son étendue illimitée, avec les obstacles sans nombre (jui barrent le passage et qu'on n'abat qu'un à un : celui qui y est né n'en a plus peur, il y vit heureux. Il faut se résoudre hardiment à être les fils des bûcherons.

De tous les problèmes d'éducation touchant la métaphysique religieuse, le plus intéressant, sans contredit, est le suivant : — Comment parler à l'enfant de la mort et de la destinée humaine? Faut-il, en traitant ces questions devant lui, employer une méthode rationnelle et vraiment philosophique? vaut-il mieux invoquer des dogmes?enfin, est-il indifférent de lui dire la première chose venue, la première légende naïve qui vient à l'esprit? — Ce problème a été posé dans la Critique philosophique par M. Louis Ménard, qui imaginait un enfant venant de perdre sa mère et posant à son père des interrogations. C'est là une façon ingénieuse, mais spécieuse de poser le problème. Lorsqu'un très jeune enfant perd sa mère, nous croyons que le premier devoir de son père est de le consoler et d'épargner à son organisme trop tendre des émotions trop fortes. Il y a là une question d'hygiène morale oti la philosophie et la religion n'ont rien à voir, oh l'âge et le tempérament sont la seule chose à considérer. La vérité n'a pas une égale valeur dans toutes les heures de la vie : on n'annonce pas brusquement à quelqu'un que sa femme vient de mourir ; encore moins le matérialiste le plus convaincu s'aviserat-il d'affirmer à un enfant nerveux qu'il ne reverra plus jamais sa mère. D'ailleurs, le matérialiste en question aurait toujours tort d'émettre une affirmation si catégorique sur des choses oti il ne peut y avoir que des probabilités • la façon de tromper la plus dangereuse est de présenter comme une certitude reconnue ce qui n'en est pas une. En tous cas, il est une forme subjective de l'immortalité, le souvenir; cette immortalité-là, nous pouvons la faire nous-mêmes, l'incruster pour ainsi dire dans l'esprit de l'enfant'. Le père ne doit pas cesser de parler de la mère

1. « Le souvenir, c'est l'affliction, sans doute, — pour l'homme bien plus que pour l'enfant, — mais c'est aussi la consolation. La culture du •ouvenir fouroif de puissants moyens d'éducation morale pour tous les

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morte à l'enfant orphelin. Il peut lui faire un souvenir de son propre et \dvant souvenir. Que l'enfant se conduise bien ou mal, il peut lui dire : « Si ta mère était là ! » Il l'habituera ainsi à trouver une récompense ou une peine dans l'approbation ou le blâme de la conscience maternelle reproduite en sa propre conscience'.

Pour mieux poser le problème, supposons des circonstances un peu moins tragiques que celles oh nous place M. Ménard, et demandons-nous comment, en géiiéral, il faut parler de la mort à l'enfant. Lorsque l'enfant commence à suivre un raisonnement un peu complexe, vers l'âge de dix à douze ans par exemple, j'avoue que je ne vois aucun inconvénient à répondre à ses questions comme on le ferait à celles d'une grande personne. A cet âge il ne croit plus aux fées, il n'a pas besoin de croire aux légendes, même à celles du christianisme : c'est le moment oii l'esprit scientifique et philosophique se développe chez lui; il ne faut pas l'entraver, le fausser. Si son intelligence se porte vers les problèmes philosophiques, il faut s'en féliciter et tenir à son égard la même conduite que si elle se portait vers les problèmes historiques. J'ai vu un enfant très tourmenté de savoir si tel personnage historique était mort de sa mort naturelle ou avait été empoisonné; on lui répondit que la chose était douteuse, mais qu'il y avait probabilité de tel côté. Ainsi doiton faire quand il s'agit de problèmes plus importants.

— Mais comment, dira-t-on, au sujet de l'au-delà, faire à l'enfant des réponses qu'il puisse comprendre? Le seul langage à sa portée n'est-il pas celui du christianisme, qui lui parle d'hommes enlevés au ciel, d'âmes bienheureuses siégeant parmi les anges et les séraphins, etc. ? — Nous répondrons qu'en général on se fait une étrange idée de l'intelligence de l'enfant. On plie son esprit aux subtilités de grammaire les plus raffinées, aux subtilités de théologie les plus bizarres, et on craindrait de lui dire un mot de philosophie. Une petite fille de onze ans sut, à ma connaissance, répondre de la façon la plus ingénieuse à celte interrogation imprévue : « Quelle différence y a-t-il entre le parfait chrétien et un chrétien parfait?» Il est évident

âges, et ponr les peuples comme pour les individus. Il est tout naturel que nous trouvions le culte des ancêtres à l'origine des sociétés. » Félix Henneguy, Critique philosophique, 8« année, t. II, page 218. 1. Voir ibid.

qu'elle n'eût pas éprouvé beaucoup plus de difficulté à résoudre un problème de métapliysique. Je me rappelle, pour mon compte, avoir suivi à l'âg-e de huit ans une discussion sur l'immortalité de l'âme; je donnai même intérieurement mon assentiment à celui qui soutenait la cause de l'immortalité. Notre système d'éducation est rempli de ces contradictions qui consistent, d'une part, à faire entrer mécaniquement dans l'esprit de l'enfant des choses qu'il ne peut comprendre, et, d'autre part, à écarter sonintolligence des sujets qu'elle peut aborder. — «Mais, objectera M. Ménard, il ne faut pas que l'enfant puisse opposer la croyance de son père à celle de sa mère ou de sa grand'mère. » — Et quel inconvénient y a-t-il à cela? N'est-ce pas nécessairement ce qui arrive tous les jours? Sur toutes choses, il y a sans cesse au sein de la famille de petits désaccords, des discussions passagères, qui n'empêchent nullement la bonne harmonie; peut-il en être autrement quand il s'agit des questions les plus importantes et les plus incertaines? — Mais l'enfant perd ainsi le respect de ses parents. — Certes, il vaudrait beaucoup mieux pour lui perdre quelque chose de ce respect que de croire toujours ses parents sur parole, même quand ils se trompent. Par bonheur, le respect des parents n'est pas du tout la même chose que la croyance en leur infaillibilité. L'enfant fait de bonne heure usage de son libre examen ; on peut lui apprendre à dégager la vérité des affirmations plus ou moins contradictoires en présence desquelles il se trouve : on peut éveiller son jugement, au lieu d'essayer de lui en donner un tout fait. L'essentiel est d'éviter de passionner son esprit, de le fanatiser. L'enfant a besoin de calme pour que ses facultés se développent en bonne harmonie; c'est une plante délicate qui ne doit pas être exposée trop vite aux coups de vent et h la tempête : il ne s'ensuit pas qu'on doive la tenir dans l'obscurité ou même dans la demilumière des légendes religieuses. Pour épargnera l'enfant le trouble delà passion et du fanatisme, le seul moyen est précisément de le placer en dehors de toute religion convenue, de l'habituer à examiner les choses froidement, philosophiquement, à prendre les problèmes pour ce qu'ils sont, c'est-à-dire pour de simples problèmes à solutions ambiguës'. Rien de mieux pour éveiller la spontanéité ir

1. Parmi les plus grandes causes de trouble pour l'enfant, signalons la suivante: son père est libre-penseur, sa mère catholique; il entend dire

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tellectuelle de l'enfant que de lui dire : — Voilà ce que je crois, et voici les raisons pour lesquelles je le crois; j'ai peut-être tort ; ta mère ou telle autre personne croit autre chose, et elle a aussi pour le croire certaines raisons, bonnes ou mauvaises. — L'enfant acquiert ainsi cette chose si rare, la tolérance. Le respect qu'il a pour ses parents s'attache aux doctrines diverses qu'il leur voit professer, et il apprend dès sa jeunesse que toute croyance sincère et raisonnée est au plus haut titre respectable. Je tonnais très intimement un enfant qui a été élevé d'après ^ette méthode, et il n'ajamais eu qu'à se louer de l'éducation qu'il a reçue. iXi sur la destinée humaine, ni sur la destinée du monde,onneluiajamais présenté aucune opinion qui ressemblât à un article de foi; au lieu des certitudes de larelig^ion, on ne lui a parlé que des possibilités, des probabilités de la métaphysique. Vers l'âg-e de treize ans et demi, le problème de la destinée se posa brusquement devant lui : la mort d'un vieux parent qui lui était bien cher le fit songer plus qu'on ne songe d'habitude à cet âge ; mais ses croyances philosophiques lui suffirent pleinement. Elles lui suffisent encore, quoiqu'il ait \ii pour son propre compte, et à plusieurs reprises, la mort de très près. Je cite cet exemple comme une expérience humaine et personnelle qui a Sun importance dans la question.

En somme, comment parler de la mort à un enfant? Je réponds hardiment : — Comme on en parlerait aune grande personne, sauf la différence du langage abstrait et du langage concret. Je suppose naturellement l'enfant déjà à demi-raisonnable, ayant plus de dix ans, capable de penser à autre chose qu'à sa toupie ou à sa poupée ; je crois qu'alors il faut déjà employer à son égard un langage vÎTil, lui enseigner ce qui nous semble à nous-mêmes le plus probable sur ces terribles questions. Le libre-penseur qui penche vers les doctrines naiuraustes dira à son fils ou h sa fille que, pour lui, la mort est sans doute une dispersion de l'être, un retour à la vie sourde de la nature, un

fous les jours à l'église que ceux qui ne pratiquent pas leurs devoirs reii- ;;ieux iront dans l'enfer : l'enfant fait donc ce raisonnement que, si son I ère meurt, il ne le verra plus, à moins d'aller en enfer avec lui, et encorG, dans ce dernier cas', il ne reverrait plus sa mère. Une croyance pleine et entière dans l'anéantissement serait moins douloureuse et moins troublante que celle croyance dans la daninaiion élernelle. - Ajoutons que, sous ce rapport, beaucoup de pasteurs proiesianis. surtout en Angleterre et aux Ëtats-Uuis, ne sont pas moins intolérants que les prêtres catholiques.

recommencement de la perpétuelle évolution ; qu'il reste de nous le bien que nous avons fait, que nous vivons dans l'humanité par nos bonnes actions et nos grandes pensées: que l'immortalité est la fécondité de la vie. Le spiritualiste lui parlera de la distinction do l'âme et du corps, qui fait que la mort est une délivrance. Le panthéiste ou le moniste lui répétera la parole vieille de trois mille ans : Tat twam asi, Tu es cela, et l'enfant moderne se persuadera, comme le jeune brahmane, qu'il y a sous la surface des choses une unité mystérieuse dans laquelle l'individu peut rentrer et se fondre. Enfin le kantien tâchera de lui faire comprendre qu'il y a dans le devoir quelque chose d'antérieur et de supérieur à la vie présente ; que prendre conscience du devoir , c'est prendre conscience de sa propre éternité. Chacun parlera ainsi à l'enfant selon ses opinions personnelles, en se gardant toutefois de prétendre que son opinion soit la vérité absolue. L'enfant, traité ainsi en homme, apprendra de bonne heure à se faire lui-même une croyance, sans la recevoir d'aucune religion traditionnelle, d'aucune doctrine immuable; il apprendra que la croyance vraiment sacrée est celle qui est vraiment raisonnée et réfléchie, vraiment personnelle ; et si, par moments, lorsqu'il avance en âg-e, il ressent plus ou moins l'anxiété de l'inconnu, tant mieux : cette anxiété, où les sens n'ont point de part et où la pensée seule est en jeu, n'a rien de dangereux : l'enfant qui l'éprouve sera de l'étoffe dont on fait les philosophes et les sages.

CIIAriTRE VI

Le caractère de la femme lui impose-t-il la religiosité et raêrae la superstition. — Nature de V intelligence féminine. Prédominance de l'imagination. Crédulité. Esprit conservateur. — Nature de la sensibilité féminine. Prédominance du sentiment. Tendance au mysticisme. — Le sentiment moral, chez la femme, n'a-t-il d'appui que dans la religion. — Influence de la religion et de l'irréligion sur la pudeur et sur l'amour. — Origine de la pudeur. — L'amour et la virginité perpétuelle. Paradoxes de M. Renan sur les vœux monastiques. — Comment les tendances naturelles de la femme peuvent être tournées au profit de la libre-pensée. — Influence que peut exercer le mari sur la foi de sa femme. Exemple d'une conversion à la libre-pensé*.

Parmi les libres-penseurs eux-mêmes, il en est qui croient la femme vouée par la nature de son esprit à la superstition et au mythe. L'incapacité philosophique de la femme est-elle mieux démontrée que celle de l'enfant, à qui on la compare si volontiers?

Nous n'avons pas à examiner si les facultés de la femme sont ou ne sont pas inférieures à celles de l'homme '. Nous

1. En règle générale, dit Darwin, l'homme va plus loin que la femme, qu'il s'agisse de méditation profonde, de raison ou d'imagination, ou tout simplement de l'usage des sens ou même des mains. D'après certaines statistiques, il parait que le cerveau féminin moderne est resté presque stationnaire, tandis que le crâne de l'homme s'est développé dans de notables proportions. Le cerveau d'une parisienne n'est pas plus grand que celui d'une chinoise, et elle a sur celle-ci le désavantage de posséder un pied moins petit.

En admettant ces faits, on n'en peut pas inférer immédiatement une incapacité congénitale,'car la manière dont les femmes ont été toujours traitées par l'homme et l'éducation qu'elles ont reçue ont dû laisser des résultats capables de devenir héréditaires. L'instruction des femmes a été de tout temps en retard sur celle des hommes, et leur esprit, peut-être naturellement moins scientifique, n'a jamais été développé par le contact direct avec

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devons chercher seulement si, dans les limites de son étendue, l'esprit de la femme lui impose la religiosité et même la superstition. Ceux qui soutiennent que la femme est, en quelque sorte, condamnée à l'erreur, s'appuient sur les traits essentiels de son caractère ; examinons donc avec eux, d'abord la nature propre de son intelligence, puis celle de sa sensibilité. — Les femmes, dit-on d'abord, ont l'esprit moins abstrait que les hommes ; elles ont plus de goût pour tout ce qui frappe les sens et l'imagination, pour ce qui est beau, voyant, coloré : delà leur besoin de mythes, de symboles, de culte, de rites parlant aux yeux. — Nous répondrons que ce besoin n'a rien d'absolu : les femmes protestantes ne se contentent-elles pas d'un culte qui ne parle pas aux sens? D'autre part un esprit imag-inatif n'est pas nécessairement un esprit superstitieux. La superstition est une affaire d'éducation, non dénature; il y a une certaine maturité d'esprit à partir de laquelle on ne devient plus superstitieux. J'ai connu plusieurs femmes qui n'avaient pas une seule superstition et qui étaient incapables d'en acquérir; rien sous ce rapport ne distinguait leur inteUigence de l'intelligence virile : l'ordre d^s phénomènes, une fois bien saisi par l'esprit humain, y subsiste ensuite par sa propre force, sans secours étranger, le réel étant encore ce qu'il y a de plus solide.

Un second trait de l'intelligence féminine, que l'on a

le monde extérieur. En Orient et en Grèce, chez les peuples d'où nous vient notre civilisation, la femme (au moins celle de condition aisée et distinguée), fut précisément toujours réduite à un rôle subalterne, enfermée dans le gynécée ou soustraite à tout contact direct avec le monde réel. De là une sorte de tradition d'ignorance et d'abaissement intellectuel qui s'est propagée jusqu'à nous. Il n'y a rien de tel, aujourd'hui, qu'un cerveau de petite fille, élevée à l'ombre paternelle et maternelle, pour recueillir, sans en rien perdre, tout le résidu de la sottise bourgeoise, des préjugés naïfs et orgueilleux d'eux-mêmes, de l'ignorance s'étalant sans avoir conscience de soi, enfin des superstitions s'érigeant en règle de conduite. Mais changez l'éducation, et vous changerez en grande partie ces résultats. D'après la théorie même de Darwin, ce que l'hérédité et l'éducation ont fait, elles peu ■ vent aussi le défaire à la longue. Quand même il resterait des différences générales d'intelligence en faveur du sexe masculin, et que la femme demeurât, comme le lui reproche Darwin, incapable de pous?er Vinvtntion aussi loin que l'homme, il n'en résulterait pas qu'on dût remplir l'intelligence et le cœur de la femme avec des idées et des sentiments d'un autre ordre que ceux de l'homme. Autre chose est d'inventer et d'agrandir le domaine de la science, autre chose est de s'assimiler des connaissances déjà acquises; autre chose est d'élargir l'horizon intellectuel, autre chose est d'adaptor, dès sa naissance, ses yeux et son cœur à cet horizon déjà ouvert.

mis en avant, c'est sa crédulité, qui se prête si facilement à la foi religieuse. — La femme est plus crédule que l'homme, entendons-nous : elle a une certaine confiance dans l'autre sexe, plus fort et plus expérimenté; elle ajoutera foi volontiers à ce que lui affirment des hommes graves qu'elle est habituée à vénérer, comme les prêtres. Sa crédulité est faite ainsi en grande partie de ce besoin naturel qu'elle a de s'appuyer sur l'homme. Supposez une religion construite et servie uniquement par des femmes, elle serait regardée avec beaucoup plus de défiance par le même sexe. Le jour oii les hommes ne croiront pas, la crédulité de la femme même, surtout de la femme médiocre habituée à juger par les yeux et l'intelligence d'autrui , sera bien compromise. Je demandais à une domestique qui était restée trente ans dans la même maison quelles étaient ses croyances : — celles de mon mailre, répondit-elle ; — son maître était athée. On posait la même interrogation à la femme d'un membre de l'Institut; elle répondit: — j'étais catholique en me mariant, j'ai bientôt pu apprécier la supériorité d'esprit de mon mari et j'ai vu qu'il ne croyait pas à la religion, j'ai cessé moi-même entièrement d'y croire.

Un troisième trait du caractère féminin, c'est son esprit conservateur, qui se repose dans la tradition et est moins propre à l'initiative. Le respect du pouvoir et de l'autorité, dit Spencer, prédomine chez la femme, influençant ses idées et ses sentiments à l'égard de toutes les institutions. « Cela tend à fortifier les gouvernements politiques et ecclésiastiques.» Pour la même raison, la foi à tout ce qui se présente entouré d'un appareil imposant est particulièrement grande chez les femmes. « Le doute, la critique, la mise en question de ce qui est établi sont rares chez elles.» — Il est certain que la femme a un esprit plus conservateur que l'homme, soit en religion, soit en politique : on l'a constaté en Angleterre, où les femmes votent pour les questions municipales. C'est, selon nous, que le rôle de la femme ici-bas est précisément de conserver : d'abord, une fois jeune fille, se garder elle-même comme un trésor, être toujours en défiance contre je ne sais quoi qu'elle ne définit pas bien; puis, une fois femme, garder l'enfant, la maison, le mari; toujours conserver, retenir, défendre, toujours refermer ses bras sur quelque chose ou sur quelqu'un. Faut-il s'en plaindre? N'est-ce pas à cet instinct que nous devons de vivre, et si la différence des sexes ou des

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fonctions afférentes au sexe entraîne des différences graves de caractère, faut-il voir là une incapacité religieuse ou civile sans remède? Non, l'esprit conservateur pont s'appliquer à la vérité comme à l'erreur : tout dépend de ce qu'on lui donne à conserver. Si on instruit la femme dans des idées plus philosophiques et plus scientifiques, sa force de conservation servira en bien et non en mal.

Un dernier trait de l'esprit féminin, très voisin du précédent, c'est que la femme, par sa nature d'esprit plus minutieuse et plus craintive , plus propre à saisir les détails particuliers que les ensembles et les idées générales, est toujours plus portée vers l'interprétation étroite et littérale : si elle entre dans une administration, par exemple, elle y appliquera le moindre règlement à la lettre, avec une conscience exagérée et pleine d'angoissesnaïves. On en conclut qu'un tel tempérament a toujours été et sera toujours propre au maintien des religions littérales ou des pratiques superstitieuses. — Selon nous, cet esprit de minutie et de scrupule si fréquent chez la femme, pourra devenir tout au contraire un facteur important d'incrédulité lorsque la femme sera assez instruite pour prendre sur le fait les innombrables contradictions et ambiguïtés des textes. Le scrupule éclairé est plutôt encore un instrument de doute que de foi.

Nous ne voyons donc pas jusqu'à présent que les différences d'esprit, natives ou acquises, suffisent pour faire des femmes une sorte de caste vouée à la religion et aux mythes, tandis que les' hommes pourraient s'en passer.

Examinons maintenant les raisons plus profondes tirées de la nature des sentiments chez la femme. — En général, dit- on d'abord, c'est le sentiment et non la raison qui domine chez la femme. Elle répond plus volontiers aux appels faits au nom des sentiments de pitié ou de charité, qu'à ceux faits au nom des idées d'équité. — Mais est-ce que le sentiment est l'apanage des religions? Parmi les nommes eux-mêmes, n'y a-t-il pas des hommics de sentiment et des hommes de pensée? Faut-il pour cela condamner les premiers à l'erreur tandis que les autres vivront de vérité?

On insiste et on dit que le sentiment, chez la femme, tend naturellement au mysticisme. Chez les Grecs , dit Spencer, les femmes étaient plus accessibles que les boni-

mes à l'excitation religieuse'. — On peut répondre que les plus grands mystiques, après tout, n'ont point été des femmes : les sainte Thérèse sont beaucoup moins nombreuses que les Plotin (qui a le premier donné au mot vAG-.'x'Az son sens actuel), les Porphyre, les Jamblique, les Denys i'Aréopagite, les saint Bonaventure, les Gerson, les Richard de Saint-Victor, les Eckart, les Tauler, les Swedenborg. La mysticité se développe en proportion du rétrécissement de l'activité. C'est une des raisons pour lesquelles la vie de la femme, moins active que celle de l'homme, donne plus de part aux élans mystiques et aux exercices de piété. Mais l'action guérit de la contemplation, surtout de la contemplation vide et vaine, à laquelle peuvent seuls se plaire les esprits moyens et ignorants. Aussi la religiosité féminine diminuera-t-elle dans la proportion où l'on ouvrira pour son esprit un champ plus vaste d'activité, en lui donnant une instruction intellectuelle et esthétique, en l'intéressant à toutes les questions humaines et à toutes les réalités de ce monde. On est allé jusqu'à vouloir rendre la vie politique accessible à la femme, pour lui restituer des droits qui lui ont été déniés jusqu'alors. M. Secrétan a soutenu récemment cette cause, déjà défendue par StuartMill. Ce serait là aujourd'hui placer directement toutes les affaires

f)olitiques dans la main du prêtre, qui, lui-même, tient a femme. Mais lorsque se produira par degré l'émancipation religieuse de la femme, il est possible qu'une certaine émancipation politique en soit la conséquence. En tous cas, son ém.ancipation civile n'est qu'une affaire de temps. L'accession de la femme au droit civil commun est une conséquence nécessaire des idées démocratiques. Lorsqu'elle sera forcée ainsi de s'occuper plus activement des affaires de ce monde , cet emploi nouveau de son activité la protégera de plus en plus contre les tea-

1. Sir Rullierford Alcock nous dit aussi qu'au Japon « il est fort rare de voir dans les temples d'autres fidèles que des femmes et des enfants; les hommes qu'on y rencontre, toujours extrêmement peu nombreux, appartiennent aux basses classes. » On a com[ilé que « les 5/6 au moins, et souvent les 9,10» des pèlerins qui se rendent au temple de Jaggernaut, sont des femmes. On raconte aussi que chez les Sikhs, les femmes croient à plus de dieux que les hommes. Tous ces exemples empruntés à des races et à des époques différentes, montrent suffisamment, .selon Spencer, que, lorsque nous retrouvons un fait analogue dans les pays catholiques et même, dans une certaine mesure, en Angleterre, il ne faut pas l'attribuer uniquement à l'éducation des femmes : « la cause est plus au fond, dans U nature. » (V. Spencer, la Science sociale, p. J.08).

dances mystiques. Si une action lui est accordée sur la société, elle l'exercera sans doute dans le sens de la pliilanlliropie ; or, la pitié sociale est un des plus puissants dérivatifs de la mysticité. Même parmi les ordres religieux, on remarquera combien ceux qui ont la philantropie pouf but suscitent, chez leurs membres, une dévotion moins exaltée que ceux qui s'en tiennent à la contemplation stérile des cloîtres.

Si le sentiment mystique n'est point vraiment une chose plus essentielle à la femme qu'à l'homme, peut-on soutenir du moins que le sentiment moral, chez elle, ne trouve son appui que dans la religion? La femme a-t-elle une force morale moindre que l'homme et est-ce surtout dans des idées religieuses qu'elle puise cette force dont elle a besoin pour elle et pour autrui? — Une mesure assez exacte de la force intérieure, c'est la résistance à la douleur physique ou morale ; orlafemme montre, dans lamaternitéavec toutes ses conséquences, dans la grossesse, dans l'enfantement, dans l'allaitement accompagné de veilles et de soins continuels, une résistance à la douleur physique peut-être plus grande que celle de l'homme moyen. De même pour la résistance àladouleurmorale. Bien des tristessespeuventaccompagner le point égal d'une aiguille de femme, mais le grand facteur de la force morale chez la femme, c'est l'amour et la pitié. En agrandissant la sphère de son intelligence, on ne pourra qu'élargir le champ oii s'exerce déjà cette faculté d'aimer et d'alléger tout, qui est développée chez elle à un si haut point. Le véritable remède à toute souffrance est d'augmenter l'activité de l'esprit, ce qu'on fait en augmentant l'instruction. Agir empêche toujours de souffrir. De là la puissance de la charité pour calmer la souffrance personnelle, quia toujours une couleur un peu égoïste. Le meilleur moyen de se consoler soi-même, pour la femme comme pour l'homme, ce sera toujours de soulager autrui : l'espérance renaît dans le cœur qui la donne aux autres. Les douleurs s'adoucissent lorsqu'elles deviennent fécondes en bienfaits, car toute fécondité est un apaisement.

Enfin, par compensation, il y a d'autres points sur lesquels la femme souffrirait peut-être moins que l'homme de la disparition des croyances religieuses. De l'homme et de la femme, c'est celle-ci qui vit le plus dans le présent : elle a do la nature de l'oiseau qui secoue son aile et oublie la tempête au moment où elle vient de passer. La femme rit aussi lacilement qu'elle pleure, et son rire a bientôt séché ses

LA EELIGION ET l'iERÉLIGION CHEZ LA FEMME. 253

larmes : sa grâce est faite pour une part de cette divine légèreté. De plus elle a son nid, son foyer, toutes les préoccupations pratiques et tendres de la vie, qui l'absorbent plus entièrement que l'homme, qui la prennent plus au cœur. Le bonheur d'une femme peut être complet lorsqu'elle se croit belle et se sent aimée ; le bonheur d'un homme est chose beaucoup plus complexe et où entrent bien plus d'éléments intellectuels. La femme revit plus que l'homme dans sa génération : elle se sent, dès cette vie, immortelle dans les siens.

Parmi les sentiments très développés chez la femme, il y en a deux qui sont pour elle deux grands motifs de retenue : la pudeur, cette dignité de son sexe, et l'amour, qui est exclusif lorsqu'il est véritable. En dehors de ces deux puissantes causes, les motifs et mobiles relig"ieux auraient toujours été peu de chose pour elle. Si la religion agit sur la femme, c'est en prenant pour leviers ces mêmes motifs : le plus sûr moyen d'être écouté de la femme, et presque le seul, ce sera toujours d'éveiller son amour ou de parler à sa pudeur, parce que se donner ou se refuser sont les deux

{dus g-rands actes qui dominent sa vie de femme. Aussi 'immoralité, chez elle, aug-mente-t-elle généralement en raison directe de la diminution de la pudeur. De là un nouveau et délicat problème : la pudeur, cette force et cette grâce tout ensemble, la pudeur, qui semble faite de mystère, n'est-elle point une vertu plutôt religieuse que morale? ne risque-t-elle point, comme on l'a soutenu, de disparaître avec la rehgion, de s'affaiblir par une éducation de plus en plus scientifique et, en un certain sens, positive? — Remarquons-le d'abord, si le point central de toute vertu chez la femme est la pudeur comme chez l'hommie le courage, c'est une raison de plus pour éviter d'attacher la pudeur à la religion, pour ne pas laisser l'une s'altérer aux doutes qui nécessairement, dans notre société moderne, viendront tôt ou tard atteindre l'autre. Certes, la pudeur peut être une merveilleuse sauvegarde pour les croyances et même pour les croyances irrationnelles : elle empêche toujours de pousser le raisonnement, comme le désir, jusqu'au bout. Mais il y a une pudeur vraie et une fausse, une pudeur utile et une nuisible. La première, nous allons le voir, n'est réellement liée au sentiment religieux ni dans son origine, ni dans sa destinée.

D'abord, quelle est l'origine de la pudeur? Il y a chez la jeune fille le sentiment vague qu'elle dispose d'un certain

trésor, convoité souvent par plusieurs. Ce sentiment, qui se confond avec une conscience obscure de la sexualité, était nécessaire à la femme pour arriver, sans se donner, jusqu'au complet développement de son organisme. L'impudeur précoce ne peut guère, en effet, ne pas être accompagnée de quelque arrêt dans la croissance. Elle produirait facilement aussi une infécondité relative. La pudeur est ainsi une garantie pour l'espèce, un de ces sentiments que la sélection naturelle a dû conserver et accroître. Elle est en outre une condition de la sélection sexuelle : si la femme se donnait sans discernement à tous, l'espèce en soulïrirait. Heureusement le désir rencontre chez elle cet obstacle, la pudeur, et il ne peut la vaincre qu'à condition d'être attiré fortement par quelque qualité notable dans l'objet désiré, qualité qui sera ensuite transmissible à l'espèce. Au point de vue de la sélection sexuelle, il y a aussi beaucoup de coquetterie dans la pudeur, une coquetterie oublieuse de son but, inconsciente, et qui prend parfois pour un devoir ce qui n'est qu'un manège. La coquetterie, cet art des refus provisoires et des fuites qui attirent, n'a pas pu ne pas se développer à un haut point chez les êtres supérieurs, car elle est un puissant moyen de séduction et de sélection. La pudeur s'est développée de même et n'est encore parfois qu'un moment fugitif dans l'éternelle coquetterie féminine. La coquetterie nait la première chez la jeune fille, trop ignorante pour être vraiment pudique, mais trop femme pour ne pas aimer déjà à attirer en se retirant; d'autre part elle reste la dernière pudeur des femmes qui n'en ont plus. Enfin, la pudeur est aussi composée pour une notable partie d'un sentiment de crainte fort utile à la conservation de la race. Chez les espèces animales, la femelle a toujours été quelque peu en danger auprès du mâle généralement plus fort : l'amour était non seulement une crise, mais un risque; il fallait donc adoucir l'amoureux avant de se livrer à lui, le séduire avant de le satisfaire. Même dans la race humaine, aux temps primitifs, la femme n'avait pas toujours lieu d'être rassurée près de l'homme. La pudeur est une sorte d'amour expectant, nécessaire dans l'état de guerre primitif, une épreuve, une période d'étude mutuelle. Lucrèce a remarqué que les enfants avaient contribué, par leur faiblesse même et leur fragilité , à l'adoucissement des mœurs humaines; la même remarque s'applique aux femmes, à ce sentiment de leur propre fragilité qu'elles

LA RELIGION ET l'IREÉLIGION CHEZ LA FEMME, 25o

éprouvent à un si haut degré dans la pudeur et qu'elles ont pu en partie communiquer à l'homme. Les frissons cl les craintes de la femme ont fait la main de l'homme moins dure ; sa pudeur s'est transformée chez lui en un certain respect, en un désir moins brutal et plus attendri : elle a civilisé l'amour. La pudeur est très analogue à cette crainte qui porte l'oiseau à fuir même les caresses, qui sont pour lui un froissement. Le regard même a quelque chose de dur et d'inquiétant comme la main ; n'est-il pas un prolongement du toucher? Outre ces divers éléments, il y a dans la pudeur de la jeune fille ou de l'adolescent un sentiment plus élevé et plus proprement humain : la crainte de l'amour même, la crainte de ce quelque chose de nouveau et d'inconnu, la crainte de cet instinct si profond et si puissant qui s'éveille et parle en vous à un moment de votre existence après s'être tu jusqu'alors, qui entre brusquement en lutte avec toutes les autres forces de l'être, apporte la guerre en vous. L'adolescent, n'étant pas habitué à subir la domination de cet instinct, croit y sentir quelque chose de plus étrang^er et de plus mystérieux que dans tous les autres : c'est l'interrogation anxieuse de Chérubin'.

En somme, le sentiment de la pudeur n'a pas son origine et son ^Tai point d'appui dans la religion ; il n'y est lié que très indirectement. Même au point de vue de la pudeur, l'éducation religieuse n'est pas sans reproche. Chez les protestants, la lecture de la Bible est-elle toujours une bonne école? M. Bruston fait ressortir l'utilité de la lecture du Cantique des Cantiques, à une époque comme la nôtre, oii les mariages se font souvent par intérêt plutôt que par inclination ! Nous croyons en effet la lecture du Cantique propre à développer les inclinations chez les jeunes filles, mais sera-ce bien l'inclination au mariage

1. On considère d'habitude la pudeur comme constituée essentiellement par la honte; mais la honte n'a dû être qu'un des éléments de sa formation. Cette honte s'explique très bien par le sentiment de souillure qu'apportent certaines fonctions, surtout chez la femme, dont les hébreux exigeaient la purification périodique. Le vêtement une fois admis dans les mœurs, d'abord sous forme de simple ceinture, a envahi peu à peu tout le corps (même le visage chez les Orientaux). Il a progressivement développé la pudeur : en effet la pudeur et le vêtement réagissent l'un sur l'autre. L'habitude d'être couvert éveille très Tapidement la honte d'être découvert. De petites négresses recueillies par Livingstone reçurent des chemises : peu de jours après s'être habituées à ce vêtement nouveau qui leur cachait le haut du corps, si on les surprenait le matin dans leur chambre, elles se couvraient prestement la poitrioe.

2dG dissolution des religions.

réglementé et compliqué que leur conseille l'Eglise? Chei les catholiques, que de questions indiscrètes le confesseur fait à la jeune fille 1 Que de défenses dangereuses comme des suggestions ! Au reste, même en fait de pudeur, l'excès est un défaut : un peu de liberté bien entendue dans l'éducation ou dans les mœurs ne serait point un mal. L'éducation catholique peut finir par fausser l'esprit de la femme en l'élevant trop à l'écart de l'homme, en l'habituant à être toujours intimidée et troublée par celui avec lequel elle doit passer son existence, en rendant sa pudeur trop indéterminée et trop farouche, en en faisant une sorte de religion.

Il se manifeste aus^i parfois une déviation de la pudeur dans les tendances mystiques de la femme, plus fortes surtout à l'âge de la puberté. Ces tendances, exploitées par le prêtre, de\iennent l'origine des couvents et des cloîtres. L'éducation catholique de la jeune fille est trop souvent une sorte de mutilation morale ; on cherche à faire des vierges et on risque de faire de sottes femmes. Les religions ont trop de tendance à considérer l'union des sexes sous je ne sais quel aspect mystique et, au point de vue moral , comme une maculation. Oui , certes , la pureté est une force : c'est avec une petite pointe de diamant qu'on perce aujourd'hui les montagnes et les continents mêmes; mais le christianisme a trop confondu la chasteté avec la pureté. La vraie pureté est celle de l'amour. On peut dire que la chasteté véritable est dans le cœur, qu'elle survit à celle du corps, qu'elle cesse au contraire là où elle devient impuissance, restriction, obstacle au libre développement de l'être entier : un eunuque ou un séminariste peut n'avoir rien de chaste ; le sourire d'une fiancée à son amant peut être infiniment plus virginal que celui d'une nonne. Rien d'ailleurs ne souille l'esprit comme une préoccupation trop exclusive, trop perpétuelle des choses du corps ; l'attention attirée sans cesse de ce côté évoque nécessairement des images impudiques. Saint Jérôme , dans le désert, croyant, comme il le raconte, voir danser nues au clair de lune les courtisanes romaines, avait au fond le cœur et le cerveau moins purs que Socrate rendant sans façon visite à Théodora. La pudeur trop consciente devient nécessairement impudique. La virginité tire toute sa grâce d'une ignorance ; lorsqu'elle devient assez savante pour se connaître elle-même, elle se flétrit : le printemps passé, on ne conserve les vierges, comme certains fruits,

LA BELIGION ET L'IERÉLIGION CHEZ LA FEililE. 2u7

qu'en les desséchant. Deux choses transforment l'univers en y apparaissant, l'amour et le soleil. La pudeur est simplement une armure, qui suppose encore un état de guerre entre les sexes et a pour hut d'empêcher la promiscuité aveugle ; l'abandon mutuel de l'amour est plus chaste que l'inquiétude pudibonde et le soupçon impudique, il s'établit entre deux amants une sorte de confiance qui fait qu'ils ne veulent, qu'ils ne peuvent rien retenir d'eux : la contrainte sur soi, le sentiment de défiance à l'égard d'un étranger, la conscience de l'état de lutte, tout cela disparaît. C'est assurément l'union la plus parfaite qui puisse exister ici-bas, et si, d'après la croyance platonicienne, le corps, la matière est ce qui divise les esprits, on peut dire, malgré l'apparence de paradoxe, que l'amour est l'état où le corps se fait moins opa(|ue entre les âmes, se resserre et s'elFace. Le mariage même conserve encore à la femme une sorte de virginité morale : sur le doigt jauni des \ie\ix mariés, on reconnaît la petite place blanche occupée depuis trente ans par l'anneau des fiançailles, et qui est restée seule à l'abri des flétrissures de la \ie.

La pudeur est un sentiment qui s'est perpétué, nous l'avons vu, parce qu'il était utile à la propagation de l'espèce ; la mysticité le détourne et le corrompt en le faisant servir précisément contre la propagation de l'espèce. Entre une carmélite et une courtisane, une Ninon de Lenclos par exemple, le sociologiste peut parfois hésiter : au point (le vue social elles sont toutes deux à peu près aussi inutiles, leur vie est aussi misérable et vaine ; les macérations excessives de l'une sont folles comme les plaisirs de l'autre ; le dessèchement moral de l'une n'est pas Earfois sans quelque rapport avec la corruption de l'autre, les vœux ou les habitudes de chasteté perpétuelle, la vie mùnasti<|ue même ont pourtant trouvé de nos jours un défenseur inattendu dans M. Renan. Il se place, il est vrai, à un point de vue tout dillerent du christianisme. S'il exalte la chasteté perpétuelle, c'est au nom d'inductions purement physiologiques : il la considère comme un simple moyen d'accroître la production intellectuelle et la capacité du cerveau. Il ne blâme pas absolument l'impureté; il jouit intérieurement, comme il le dit lui-même, des joies du débauché, des ardeurs de la courtisane; il a la curiosité infinie, la parfaite impudeur du savant. N'importe, il croit voir une sorte d'antinomie entre le plein dévelop[;ement

intellectuel et la fécondité de l'amour : le vrai savant doit concentrer toute sa force au cerveau, n'aimer que des abstractions ou des formes chimériques : par ce trans-

Î)orl de toutes les puissances vitales vers la tête, son inteligence acquerra l'épanouissement des fleurs doubles, dont la beauté monstrueuse, produite par la transformation des étamines en pétales, est faite d'infécondité. L'amour est un impôt assez lourd payé aux vanités de ce monde, et la femme, dans le budget humain, représente presque exclusivement la dépense. Aussi la science, économe du temps et de la force, doit-elle aspirer à se débarrasser de la femme et de l'amour, laisser cette inutilité aux oisifs, aux inutiles. — Ces paradoxes de M. Renan ont leur origine dans un fait scientifique bien connu : c'est que les espèces les plus intelligentes sont aussi dans la nature celles qui pullulent le moins ; la fécondité est généralement en raison inverse de la dépense cérébrale. Mais il ne faut vraiment pas confondre l'amour avec le pullulement des races, sans quoi un humoriste pourrait tirer cette conséquence étrange que, parmi les espèces animales, les lapins sont ceux qui connaissent le mieux l'amour, et que, parmi les hommes, les Français sont ceux qui le connaissent le moins. De ce qu'un trop grand gaspillage de la force génésique paralyse 1 intelligence, il ne s'ensuit pas du tout que le sentiment de l'amour ait le même effet et qu'on se diminue intellectuellement par l'élargissement du cœur.

Nous croyons qu'on peut réhabiliter l'amour au point de vue intellectuel comme au point de vue moral. S'il constitue à certains égards une dépense de force, il accroît tellement sous d'autres rapports toute l'énergie vitale, qu'il faut le regarder comme une de ces dépenses fructueuses inséparables de la circulation même de la vie. Vivre, après tout, dans le sens physique comme dans le sens moral, ce n'est pas seulement recevoir, c'est donner et surtout se donner, c'est aimer; il est difficile de fausser sa vie dans sa direction la plus primitive sans fausser aussi son cœur et son intelligence. L'amour est par excellence un excitant de tout notre être et de notre cerveau môme ; il nous prend et nous tend tout entiers, il nous fait vibrer comme une harpe, donner toute notre musique intérieure. On ne peut

£as remplacer ce stimulant suprême par du café ou du aschich. La femme n'a pas seulement le pouvoir de nous compléter nous-mêmes, de former par le mélange de son existence avec la nôtre un être plus entier, plus total, pou-

vanl offrir un raccourci achevé de toute \'ie ; elle est capable aussi, par sa simple présence, par un sourire, de doubler nos forces individuelles, de les porter au plus haut point qu'elles puissent atteindre : toute notre virilité est appuyée sur sa grâce. Quelle est la puissance de tous les autres mobiles qui peuvent pousser l'homme en avant : amour de la réputation, de la gloire, amour même de Dieu, comparés à l'amour de la femme, lorsque celle-ci comprend son rôle? Même la passion la plus abstraite, la passion de la science a souvent besoin, pour acquérir toute sa force, de se mêler par une de ces combinaisons si étranges et si fréquentes à quelque amour féminin, qui réussit à faire sourire les graves alambics et met la gaieté de l'espoir dans l'inconnu des creusets. Rien n'est simple dans notre être, tout s'amalgame et se confond. Ceux qui ont inventé le moine ont eu la prétention de simplifier l'être humain, ils n'ont réussi qu'à le compli(juer bizarrement ou à le mutiler.

L'amour ne joue pas seulement, à l'égard du savant même et du penseur, le rôle de stimulant. Outre qu'il excite chez de tels hommes le travail cérél)ral, il peut contribuer indirectement à le rectinor. Celui qui aime vit dans la réalité : c'est un g^rand avantag"e pour penser juste. Afin de bien comprendre le monde où nous sommes, il ne faut pas commencer par se transporter au dehors, par se construire ua monde à soi, un monde froid et mesquin, capable de tenir dans la cellule d'un couvent. Qui veut faire l'ange fait la bète, disait Pascal; non seulement il fait la bête, mais il s'abêtit dans une certaine mesure, il ôte de la précision et de la vivacité à son intelligence. Amoindrir le cœur, c'est toujours amoindrir la pensée. Celui qui pourrait connaître dans tous ses détails l'histoire des g"rands esprits serait bien étonné de découvrir quelque trace de l'amour jusque dans la hardiesse et l'élan des grandes hypothèses mélapliysiques ou cosmolog-iques, jusque dans rintuition pénétrante des vues d'ensemble, jusqu • dans la chaleur passionnée des démonstrations Où l'amourne va-t il pas se nicher? Comme il fait les recherches plus hardies dans le domaine de la pensée, il les fait aussi plus douces, plus légères, il porte toujours avec lui la confiance ; il a foi en lui-même, dans les autres, dans le mystérieux et muet univers. Il donne aussi cet attendrissement du cœur qui fait qu'on prend intérêt aux moindres choses, aux plus petits faits, et qu'on en découvre la place dans le Tout. 11 y a beaucoup de bonté au cœur du vrai savant.

Puis, d ailleurs, qu'est-ce que la science sans l'art? On a trouvé depuis longtemps les rapports les plus intimes entre les facultés du savant et celles de l'artiste '. Or l'art pourrait-il subsister sans l'amour ? Ici l'amour devient la trame même de la pensée. Qu'est-ce que composer des vers ou de la musique, peindre ou sculpter, si ce n'est penser l'amour de dliférentcs manières et sous ses diverses formes? Quoi qu'en puissent dire les défenseurs plus ou moins convaincus de l'esprit monastique et de la religiosité mystique, l'amour, vieux comme le monde, n'est pas prêt de le quitter; et c'est encore dans les plus grands cœurs doublés des plus hautes intelligences qu'il éclatera toujours le plus sûrement, a Faiblesse humaine », dirat-on ; non, mais ressort cl force. Si l'amour est la science de l'ignorant, il ne sera jamais étranger à la science du savant : Eros, de tous les dieux, est celui dont Prométhée

S eut le moins se passer, car c'est de lui qu'il tient la amme. Ce dieu éternel survivra, dans tous les cœurs et surtout dans le cœur de la femme, à toutes les religions.

Nous pouvons conclure de ce qui précède que les tendances caractéristiques de la femme peuvent être tournées au profit de la vérité, de la science, de la libre-pensée, de la fraternité sociale. Tout dépendra d'ailleurs de l'éducation qui lui sera donnée, puis de l'influence que l'homme qu'elle auià choisi pour époux saura prendre sur elle. Il faut agir sur la femme dès l'enfance. La vie d'une femme a plus d'ordre et de continuité que celle d'un homme ; à cause de cela la force des habitudes d'enfance est plus grande. La vie féminine ne présente qu'une seule grande révolution, le mariage. Il est même des femmes pour qui cette révolution n'existe pas; il en est d'autres Dour lesquelles elle est beaucoup atténuée (si par exemple 13 mari a la même façon de vivre, les mêmes croyances que le père et la mère). Dans un milieu tranquille comme la plupart des existences féminines, l'influence de l'éducation première peut donc se propager sans obstacle : on peut retrouver en elles sans grande altération, après des années, le petit nombre d'idées religieuses ou philosophiques qu'on y a mises. Le foyer est un abri, une sorte de serre chaude où croissent des plantes parfois impropres au grand air. La vitre et le rideau de mousseline derrière

1. Voir nos Problèmes de festltetique contemporaine, livie II.

LA RELIGION ET L'IRRÉLIGION CHEZ LA FEMME. 20 i

lesquels la femme se place habitiioUement pour regai'der dans la rue ne la protègent pas seulement contre la lumière ou la pluie : son àme comme son teint garde toujours quelque chose de la blancheur native.

La plupart du temps, en France, la fen' me qui se marie est encore une enfant; c'est de plus une enfant portée à un certain respect craintif pour l'homme auquel la volonté de ses parents ou la sienne vient de la joindre. Aussi, dans les premiers temps du mariage l'homme peut, s'il le veut, avoir une influence décisive sur sa femme, pétrir suivant son désir ce jeune cerveau non encore parvenu à son plein développement, façonner cette intelligence presque aussi vierge que le corps. S'il attend, s'il temporise, il sera bien tard, — d'autant plus tard que la femme doit un jour reprendre sur son mari toute l'influence que ce dernier a pu avoir sur elle aux premiers jours. La femme, lorsqu'elle connaît pleinement la force de sa séduction, devient presque toujours la dominatrice dans le ménage; si le mari ne l'a pas formée, si elle est restée avec tous les préjugés et toute l'ignorance de l'enfant, — souvent de l'enfant gâtée,

— c'est elle qui un jour déformera le mari, le forcera à tolérer d'abord , puis à accepter de compte à demi ses croyances et ses enfantines erreurs; peut-être un jour, profitant de l'abaissement de son intelligence avec l'âge, elle le convertira, arrêtant du même coup toute sa génération dans la voie du progrès intellectuel. Les prêtres comptent bien sur cette domination future et sans appel de la femme ; mais ce qu'ils ne sauraient empêcher, si le mari en a la volonté et la force, c'est la primitive influence qu'il peut exercer : une fois façonnée par lui, la femme ne pourra plus tard que lui renvoyer pour ainsi dire sa propre image, ses propres idées, et les projeter dans sa génération, dans l'avenir ouvert.

Le libre- penseur se trouve, il est vrai, dans une situation très inégale par rapport au croyant ou à la croyante qu'il s'efforce de convertir : un croyant peut toujours refuser de raisonner; toutes les fois qu'un duel intellectuel lui semble désavantageux, il refuse de combattre. Aussi beaucoup d'indulgente ténacité et de prudence sont-elles nécessaires à l'égard de celui ou de celle qui se dérobe ainsi à la moindre alerte. Que faire en face d'un parti pris doux et obstiné de ne pas répondre, de se retrancher dans son ignorance, délaisser glisser les arguments sans en être entamé?

— Il me semblait, a écrit un romancier russe, que toutes

262 DISSOLUTION DES EELIGI0N8.

mes parolo«i rejaillissaient loin d'elle comme si elles fussent tombées sur une statue de marbre. — « J'essaierai du mariage, dit une héroïne de Shakespeare, pour exercer ma patience. » Si la patience est en cfTet dans le ménage la grande vertu féminine, la vertu de l'homme doit être la persévérance, l'obstination active de celui qui veut façonner et créer, qui a son but et veut l'atteindre. J'ai interrogé une femme qui s'était mariée à un hbre-penseur avec l'in- .ention secrète de convertir son mari; le résultat contraire se produisit, et voici, telles qu'elle me les a racontées en propres termes, les péripéties de celte crise morale. Ce n'est qu'un exemple isolé, mais cet exemple peut éclairer sur le caractère de la femme et sur la plus ou moins grande facilité avec laquelle son esprit s'ouvre aux idées scientifiques ou philosophiques.

— « Le double but de toute chrétienne est celui-ci : sauver les âmes, sauver son âme. Aider le Christ à ramener au bercail les brebis égarées est le grand rêve, et, d'autre part, se garder soi-même est la préoccupation constante. Quand vint le moment pour moi d'essayer mes forces et de compter sur elles, une vive inquiétude me prit : — Amènerai-je sûrement à moi celui qui ne croit pas et à qui je vais unir ma vie, ou bien m'attirerat-il à lui? Grande est la puisssance du mal ; qui s'expose à la tentation périra. Mais si l'esprit du mal est puissant. Dieu, me dis-je, l'est plus encore, et Dieu n'abandonne jamais qui se confie en lui. Et j'eus confiance en Dieu. Convaincre des incrédules qui ont raisonné leur incrédulité n'était pas petite besogne; aussi n'espérais-je point le faire en un jour. Mon plan de conduite était celui-ci : rester fidèle au milieu des infidèles, immuable et confiante dans ma religion, qui est celle des humbles, des simples et des ignorants; faire le bien le plus possible, pour témoigner que c'est son premier commandement; l'observer en silence, mais en plein jour pourtant; la rendre enfin familière au foyer, afin que discrète, enveloppante, ce fût un combat lent et sourd de toutes les heures, de toute une vie. Après, il y avait l'immense miséricorde de celui qui peut tout.

« Dans ces dispositions d'esprit, je n'eus pas de peine à demeurer muette et impassible toutes les fois que mou mari s'attaqua â mes croyances : la première chose k prouver était l'inutilité de toute discussion, la fermeté de ma foi. D'ailleurs, pouvais-jc répondre, il savait tant de choses, lui, et moi si peu. Ah ! si j'avais été un docteur en théolo-

gie, oui, j'aurais accepté la lutte, j'aurais entassé preuve sur preuve; ayant la vérité et Dieu pour moi, comment ne l'aurais-je pas convaincu? Mais je n'avais rien d'un docteur, et il en résultait que, pelotonnée dans mon ig-norance, j'écoutais sans trouble toutes les argumentations; même, plus elles étaient vives, serrées, plus je demeurais convaincue de la vérité de ma relig-ion, qui restait debout en moi au milieu de tant d'attaques si soutenues et si fortes, triomphant sans avoir besoin de combattre.

« Bien inébranlable élr.is-je en effet, et cela aurait pu durer de la sorte fort longtemps, si mon contradicteur ne s'était pas rendu compte de la force de ma position et n'avait changé de tactique. Il s'agissait de me forcer à raisonner, à suivre les objections, à les comprendre malgré moi, à les repenser. Il me dit qu'il avait besoin, pour SCS travaux personnels, que je lui résumasse tantôt par écrit, tantôt de vive voix, un certain nombre d'ouvrages sur la religion. Il me mit alors entre les mains la Vie de Jésus de M. Renan, le petit livre si savant et si consciencieux de M. Albert Réville sur V Histoire du dogme de la divinité de Jésus-Christ, d'autres ouvrages encore, souvent pleins de recherches abstraites, où la sincérité de la pensée était évidente et se communiquait de l'auteur au lecteur, même quand celui-ci eût voulu chercher des faux-fuyants'. Ces livres, je ne pouvais refuser de les lire sans renoncer à mon plus cher désir, qui était d'aider mon mari dans ses travaux. Il y avait là un scrupule de conscience (que je ne pouvais d'ailleurs soumettre à mon confesseur, car je me trouvais alors à l'étranger). En outre ma foi, quoique profonde, avait toujours prétondu être large et éclairée ; ce n'était pas un bon moyen de faire accepter ma religion que de la montrer intolérante : je lus! Avec M. Renan je ne pus point trop crier au scandale : c'était encore un fidèle de Jésus qui parlait de Jésus. Son livre, qui a séduit beaucoup de femmes autant qu'un roman, m'attrista sans me révolter. J'avais pour tâche de résumer ar écrit tout cet ouvrage ; je dus me mettre ainsi à la place e l'auteur, entrer dans son rôle, regarder avec ses yeux,

1. « Parmi les ouvrages de polémique sur le christianisme, j'en citerai un, peut-être un peu vieilli, mais précieux en ce qu'il résume avec assea d'impartialité la masse des objections séculaires et bon nombre d'objections modernes au christianisme, le livre de M. Patrice Larroque intitulé Examen critique des doctrines de la religion chrétienne. »

penser avec sa pensée ; malgré moi je vis surgir désormais dans mon esprit, à côté du Christ-Dieu impeccable et triomphant, la figure de l'homme encore imparfait, souffrant, accablé, sirritant et maudissant. Les autres livres, beaucoup plus abstraits, exigèrent beaucoup plus d'effort de ma part, mais l'effort même que je faisais pour comprendre me contraignait à m'assimilcr mieux la pensée étrangère ainsi conquise. Chaque jour je me sentais peidre pied, et la foi tranquille d'autrefois se Uansfurniail peu à peu en une curiosité anxieuse de connaître, en l'espoir de me raffermir par une science plus complète.

« Brusquement, sans transition, un jour il me fut dit : — Tu ne refuseras pas de lire d'un bout à l'autre la Bible , la source même de la religion. Avec bonheur j'acceptai : je n'en étais plus à avoir besoin d'une autorisation; il me semblait que la lecture de la Bible était le commencement de ce profond savoir que j'avais rêvé de dérober aux théologiens. Ce fut les doigts tremblants que j'ouvris le livre à la reliure sombre, aux petits caractères serrés, innombrables, — mots dictés par Dieu même, vibrants sans doute encore de la parole divine ! Là pourtant était la vérité, la raison de notre vie, l'avenir; il me semblait qu'à moi aussi les tablettes du Sinaï venaient d'être remises, comme à la foule des Hébreux inclinés sous la montagne; moi aussi, je me serais inclinée humblement. Mais, en avançant dans le livre, l'immoralité de certaines pages m'apparut si évidente que je me révoltai de toutes les forces de mon cœur. Je n'étais pas blasée dès l'enfance sur tous ces récits, comme les jeunes filles protestantes : l'éducation catholique, qui fait ce qu'elle peut pour écarter et voiler les livres prétendus saints, me paraît sous ce rapport fet sous ce rapport seulement) bien supérieure à l'éducation protestante. Elle permet en tout cas, pour l'esprit mis tout à coup en présence des textes sacrés, de mieux mesurer la profonde immoralité de la Bible, entrevue seulement derrière les réticences de l'histoire sainte. Le catholicisme fausse souvent l'intelligence, le protestantisme peut aller jusqu'à fausser le cœur. Devant ces monstruosités morales de la Bible les incrédules ont souvent raillé et plaisanté ; moi qui avais cru, je ne pouvais éprouver que de l'indignation, etje fermai avec dégoût le livre regardé jadis avec tant de respect.

« Oui, mais que conclure? Que croire? Alors les paroles d'amour et de charité infinie que contient l'Evangile me

LA RELIGION ET l'iREÉLIGION CHEZ LA FEMME. 26o

re^^nrent en foule. Si Dieu était quelque part, il devait être là, et de nouveau je rouvris le livre saint, ce livre qui a été si souvent une tentation pour rimmanité. Après tout, j'avais adoré jusqu'ici le Christ beaucoup plus que le '< dieu des armées. » Mais je connaissais surtout l'Evang-ile de saint Jean, dont l'authenticité, je l'avais appris, était si contestable. Je relus tous les Evang-iles d'un bout à l'autre. Même dans saint Jean je ne retrouvai plus l'homme-type et sans reproche, le dieu incarné, le Verbe divin : au milieu de sublimes beautés je constatais moi-même les contradictions sans nombre, les naïvetés, les superstitions, les défaillances morales. Désormais mes croyances n'existaient plus : j'étais traliie par mon dieu. Toute ma vie intellecluclle d'autrefois ne m'apparaissait plus que comme un rêve. Ce rêve avait pourtant ses beaux côtés ; je regrette parfois, aujourd'hui encore, tant d'impressions très douces et consolantes qu'il m'a données et que je ne pourrai plus ravoir. Toutefois, je le dis en toute sincérité, si j'étais libre de me rendormir du sommeil intellectuel d'autrefois, d'oublier ce que j'ai appris, de revenir me bercer aux mêmes erreurs, pour rien au monde je n'y consentirais ; je ne referais point un pas en arrière. Jamais le souvenir de certaines illusions perdues n'a ébranlé la série de raisonnements par lesquels j'en étais venue à les perdre. Le réel, lorsqu'on est arrivé une fois à le toucher, étreint l'âme par sa seule force et maintient l'imagination, parfois douloureusement, dans la voie droite. La dernière chose à laquelle un être humain puisse consentir de gaieté de cœur, c'est à se tromper. »

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