Arist., Polit., II
LA RELIGION ET LA rÉCOI>DITÉ DES RACES. 281
tifiée médicalement, elle devient respectable ; elle vaut, d'ailleurs, même au point de vue social, car les enfants nés dans ces conditions seraient malingres et peu viables. Mais, dans le nombre presque total des cas, les raisons de l'infécondité sont de l'ordre économique et sont plus ou moins égoïstes. La stérilité française est un phénomène économique bien plutôt qu'un phénomène physiologique. Le père de famille fait ce calcul qu'il doit parfois prendre sur son nécessaire pour élever une nombreuse famille, qu'au lieu d'éparg-ner au moment où il est dans la force de l'âge, il devra dépenser pour ses enfants, qu'il condamnera peut-être ainsi sa vieillesse à la misère : il voit dans la fécondité une prodigalité. Notre budget de 4 milliards 200 millions représente une moyenne d'impôts de 113 francs par tête: avec de tels impôts il faut assurément, pour nourrir une nombreuse famille, ou une certaine fortune ou une bien savante organisation de la misère.
Autre raison. Le petit propriétaire a une sorte de fétichisme de la terre : son champ, sa maison sont pour lui comme des personnes qu'il veut confier en mains sûres. S'il a plusieurs enfants, il faudra partager ces trésors, peut-être les vendre au cas oii on ne pourrait les diviser également. Le paysan n'admet pas cette division de la propriété, pas plus que le gentilhomme de vieille souche n'admet l'aliénation du château des ancêtres. Tous les deux aiment mieux mutiler leur famille que leur domaine. Elever un enfant, c'est pourtant créer un capital, et la fécondité est une forme comme une autre de l'épargne sociale. Les économistes et les paysans français admettent volontiers que l'élevage d'un veau ou d'un mouton constitue une richesse; h plus forte raison devraient-ils l'admettre pour celui d'un enfant en bonne santé. Mais il y a une ditférence, c'est que le bœuf, une fois élevé, travaille uniquement pour l'éleveur, tandis que l'enfant, une fois homme, ne travaille plus pour le père de famille. Au point de vue égoïste du père, il y a avantage à élever des bœufs et des moutons ; au point de vue social, il y a un avantage incontestable à élever des hommes. Dans tous les pays neufs, la race française redevient prolifique, parce que le nombre des enfants n'apparaît plus alors comme une charge, mais comme un profit. Au Canada, soixante mille Français ont donné naissance à un peuple de deux millions et demi. En Algérie, la natalité est de 30 à 35 jpour 1000, alors
282 DISSOLUTIOX DES EELIGIONS.
qu'elle n'est pas de 20 pour 1000 en Normandie. Enfin, un exemple frappant de l'influence de l'émig-ration a été tiré, en France même, du département des Basses-Pyrénées, où le courant de la natalité suit le courant de Témigration : les naissances s'y sont graduellement relevées depuis que les départs en Amérique font des vides dans la population.
Occupons-nous maintenant des causes morales qui existent du côté féminin. Il est naturel que, dans un certain monde, Jes femmes aiment peu à être mères : c'est en effet le seul travail qui leur reste à accomplir, et cette dernière tâche leur est d'autant plus à charge que la fortune les a débarrassées de toutes les autres. Elles n'ont même plus à nourrir, le sein maternel peut se faire remplacer; elles n'ont plus à élever et à instruire, il y a des précepteurs ; mais personne ne peut enfanter à leur place, et dans leur vie de frivolité il reste ce dernier acte sérieux à accomplir. Elles protestent, elles ont raison. L'ambition des femmes du grand monde étant trop souvent, comme on sait, de copier celles du demi-monde, il était bien qu'elles les imitassent sous ce rapport comme sous tous les autres, et qu'elles cherchassent à établir entre le mariage et la prostitution cette nouvelle ressemblance : l'infécondité.
Même chez les femmes du peuple la gestation et l'accouchement, étant le plus dur travail, est aussi celui qui est l'objet de la plus vive répulsion et des protestations de toute sorte. Je n'ai pas vu une femme du peuple qui ne se lamentât d'être enceinte, qui ne préférât même toute autre maladie à cette maladie de neuf mois. « Ah ! nous ne faisons pas, nous recevons, me disait l'une d'elles; sans cela... » Elle résumait ainsi la situation physiologique et psychologique de la femme pauvre. Celles qui n'ont pas eu d'enfants, loin de s'en plaindre, s'estiment le plus souvent très heureuses. En tout cas, elles n'en désirent presque jamais plus d'un.
En Picardie et en Normandie, remarque AI. Baudrillart, on se moque de la femme qui a beaucoup d'enfants. Ce qui sauve la fécondité de la femme dans les autres provinces — à défaut de la religion — c'est son ignorance. Elle ne connaît pas toujours Malthus. Elle ne trouve qu'un remède au mal qu'elle redoute : fuir son mari. Telle femme d'ouvrier préfère être battue que risquer d'avoir un nouvel enfant; mais, comme elle est la plus faible, elle reçoit
souvent presque à la fois les coups et l'eufant. La crainte de l'enfant est plus fréquemment qu'on ne croit une cause de dissensions dans les ménages pauvres, comme d'ailleurs dans les ménages riches. Du moment oii la femme raisonne au lieu de se laisser g-uider par la foi, elle ne peut pas manquer de sentir la très grande disproportion qui existe pour elle entre les joies de l'amour et les souffrances de la maternité. Il faudrait qu'une nouvelle idée intervînt ici, celle du devoir, et non pas seulement d'une obligation religieuse, dont le mari peut se railler, mais d'une obligation morale.
L'éducation catholique, nous l'avons déjà remarqué, a le grand tort d'élever les jeunes fdles dans une fausse pudeur, ne leur parlant jamais des devoirs du mariage de peur d'éveiller leur imagination au sujet du mari futur. C'est exactement le résultat coriîrairo qui est obtenu. La jeune fille ne voit dans ]e mariage que le mari futur et des plaisirs inconnus. Elle ne s'aUond pas à des devoirs pénibles, elle n'y est pas résignée par avance ; elle ne les considère même pas comme des devoirs, mais comme des nécessités; elle n'a qu'une ambition, celle de s'y soustraire. Il faudrait pourtant élever avant tout la mère dans la jeune fille; notre éducation actuelle n'est vraiment adaptée qu'à la formation de religieuses ou de vieilles filles, — quelquefois de filles perdues, — puisque nous négligeons d'inculquer de bonne heure à la femme le sentiment de ce devoir essentiel qui constitue pour elle sa fonction propre et une bonne partie de sa moralité, le devoir maternel. Par bonheur la femme mariée ne peut pas se rendre inféconde de sa propre volonté, il lui faut un complice dans le mari : c'est ce dernier qui a ici toute la responsabilité. Si le mari, pour plaire à sa femme ou aux parents de sa femme, accepte d'être malthusien malgré lui, iljouelàun rôle à peu près aussi ridicule que celui de Georges Dandin : l'homme qui se laisse imposer de n'avoir pas d'enfants est presque aussi débonnaire que celui qui accepte les enfants des autres.
Une autre cause morale qui explique la faiblesse de la natalité en France, c'est, chose étrange, que l'amour paternel ou maternel s'y montre plus tendre et plus exclusif que dans les autres pays. La famille française, quoi qu'on en ait dit. est beaucoup plus étroitement unie que la famille anglaise et allemande : il y a une sorte de fraternité dans les rapports des parents et des enfants.
Cette fraternité fait qu'on se sépare à regret et que l'idéal du père est d'avoir assez peu d'enfants pour pouvoir les garder tous près de lui. Nous sommes trop affinés, trop en avant sur la nature pour subir sans déchirement cette rupture que la puberté amène naturellement dans la famille animale, l'envolée du jeune oiseau qui a des plumes; nous n'avons pas la bravoure d'accepter ce déchirement, de le vouloir même comme une chose nécessaire et bonne. Cette affection a son côté égoïste, c'est par là qu'elle est stérile. Les parents élèvent un enfant moins pour lui que pour eux-mêmes.
Après avoir dégagé les causes principales qui, dans ia famille française , restreignent le nombre des enfanls, demandons-nous comment la loi et les mœurs pourraient réagir. Le système des réformes légales devrait porter avant tout sur ces principaux points : 1° réforme de la loi sur les devoirs filiaux (entretien et nourriture des parents ) ; 2° réforme de la loi sur les successions ; 3" réforme de la loi militaire, dans le but de favoriser les familles nombreuses et de permettre l'émigration aux colonies françaises.
Elever des enfants étant une dépense considérable, il faudrait que cette dépense pût devenir pour les parents un profit possible, comme une sorte de placement à longue échéance. La loi peut y aider, et de diverses façons. Les législateurs français ont protégé les enfants contre la volonté du père en lui interdisant de les déshériter complètement; il aurait fallu aussi mieux protéger le père contre l'ingratitude possible des enfants. Combien de fois arrive-t-il, à la campagne surtout, que de vieux parents, après avoir élevé à grand'peine une nombreuse génération, se voient à la charge de leurs fils ou de leurs beauxfils, mal nourris, accablés de gros mots. La loi dit que les enfants doivent la nourriture à leurs parents, sans doute; mais il y a une nourriture donnée de telle façon que c'est presque un empoisonnement. La loi, qui s'est occupée à établir l'indépendance morale des fils par rapport aux pères, aurait pu établir mieux l'indépendance morale des parenis eux-mêmes. Si un père ne peut pas aujourd'hui dépouiller son fils, n'est-il pas choquant qu'un fils puisse dépouiller ses parents, prendre d'eux la vie, les aliments, l'éducation pour ne leur rendre qu'une hospitalité dérisoire, de mauvais propos, parfois des coups? Parmi ceux qui ont habité au milieu du peuple et surtout dans les
campagnes, il n'est personne qui n'ait été témoin de la situation déplorable où se trouvent réduits certains vieillards, contraints à mendier aux voisins ou môme sur les grandes routes une existence qui leur est refusée dans h ur propre maison. La loi française actuelle est tout à fait désarmée à l'égard d'une ingratitude fdiale qui ne se traduit pas par des voies de fait, mais par de simples injures. Elle annule les donations faites à un ingrat, n»ais on ne peut pas annuler la donation de la vie, et les enfants ingrats bénéficient de cette situation. Le père devrait pouvoir compter au moins sur un minimum exigible de ses enfants, quel que fut leur caractère *.
Si, comme il est probable, le principe de l'assurance sociale vient un jour à prévaloir, et si on forme, par une retenue régulière au profit de chaque travailleur et pour ses "vdeux jours un capital que le patron et l'Etat accroîtront eux-mêmes par une redevance, nous croyons qu'il sera équitable d'accroître plus fortement la masse attribuée au père de famille et de diminuer d'autant la masse attribuée au célibataire : le premier a en effet dépensé davantage pour l'Etat et lui a lég-ué davantag-e; il a capitalisé pour l'Etat en élevant pour lui une généra-
1. Nous n'avons pas à entrer ici dans les détails de l'application. Peut-être la loi ne serait-elle que juste en donnant aux parents dans le besoin le choix entre l'habitation chez leurs enfants, rendue si souvent très pénible, et une somme annuelle, propoi'tionneile au salaire ou aux ressources des enfants, dont elle fixerait le minimum. Cetti^ somme pourrait être perçue par l'État ou la commune et payée par lui au vieillard. Tout [)ère de famille ne tarderait pas à réfléchir que, s'il est un jour dans le besoin et s'il n'a qu'un enfant, il aura droit simplement à une somme donnée; tandis que, avec dix enfants, il aura droit à la même somme décuplée, peut-être centuplée si quelqu'un d'entre eux s'est enrichi. Une nombreuse famille constituerait ainsi un gage d'indépendance pour le père; d'autre part, plus celui-ci dépenserait en frais d'éducation, plus il aurait chance de retrouver plus tard l'équivalent. En travaillant à l'augmentation du capital social, il se serait créé à lui-même une sorte d'épargne pour ses vieux jours.- Même en supposant que l'application entière d'une loi de ce genre lût très difficile dans la pratique, il faudrait néanmoins que le droit des parents à une gratitude vraiment active fût reconnu et consacré par un article formel de la loi, traçant aux enfants une ligne de conduite, fixant même une certaine proportionnalité entre leur gain et leurs redevances annuelles à leurs parents. 11 faudrait que la loi même contribuât à effacer du langage courant, surtout pour ceux qui ont rempli largement les devoirs de la paternité, ces mots honteux : » être à la charge de ses enfants »; il faudrait qu'un s'habituât à considérer ce genre de charge non comme un accident pour les enfants, comme un malheur et presque une honte pour les parents, mais comme la conséquence même et l'exercice d'un droit légal.
286 DISSOLUTION DES EELIGIONS.
tion nouvelle : il serait légitime que l'État lui restituât une minime portion des dépenses qu'il a faites d'une manière désintéressée et qui, infructueuses pour lui, sont fructueuses surtout pour l'État.
En attendant cette époque un peu lointaine, il y a une réforme immédiatement praticable, l'impôt sur les célibataires. Chaque fois qu'il a été question de cet impôt, tout le monde a raillé, parce que, suivant la remarque de M. Ch. Richet, on s'est représenté la chose comme une amende, une sorte de punition à celui qui n'a pas voulu ou pu se marier. C'est là se faire une idée très fausse d'une mesure qui ne serait que la plus stricte justice. En effet, à fortune égale, un célibataire paye évidemment à l'Etat moins d'impôts (impôts indirects, impôt des portes et fenêtres, etc.); enfin il se dispense de cette partie de l'impôt du sang qui est payée par la génération du père de famille, car en réalité ce dernier sert plusieurs fois son pays, par lui-même et par ses enfants. Le célibataire est donc dans une situation tout à fait pri\dlégiée ; il échappe d'un seul coup à presque toutes les charges sociales; par rapport à tous les impôts directs ou indirects, il jouit de dispenses qui ne sont pas sans analogie avec celles dont jouissaient autrefois les prêtres et les nobles. Les mêmes observations valent pour les ménages sans enfants; ils sont privilégiés et pour ainsi dire protégés, encouragés par la loi : c'est un état de choses qui ne doit pas, qui ne peut pas durer.
Par l'impôt sur les célibataires, on ne ferait que revenir aux idées de la révolution française. La révolution avait eu soin, par de nombreuses lois, de favoriser l'homme marié en imposant davantage le célibataire. Ainsi tout célibataire était rangé dans une classe supérieure à celle où son loyer l'eût placé s'il eût été marié; s'il réclamait des secours pour causes imprévues, il ne recevait que la moitié des sommes accordées à l'homme marié; s'il avait plus de trente ans, la loi l'obligeait à payer un quart en sus de toute contribution foncière; la valeur imposable de ses loyers était surhaussée de moitié. Le fabricant était tenu de déclarer pour la répartition de l'impôt s'il était célibataire ou marié. La loi considérait comme célibataire tout homme âgé de trente ans qui n'était ni marié, ni veuf ' .
1. Voir les Études sur le célibat en France, du D' (J. Lagneau. (Académie des sciences morales et politiques, page8J5, année 1885.)
LA RELIGION ET LA FÉCuNDITÉ DES RACES. 287
Outre rimpôt particulier sur les célibataires, une plus équitable répartition de l'impôt dans les familles est réalisable. Comme le remarque avec raison M. Ricliel, si l'on ne peut soulager le père de famille des impôts indirects, il faudrait du moins que l'impôt direct payé par lui fût inversement proportionnel au nombre de ses enfants '. En outre la prestation, cet impôt si impopulaire qui est un dernier vestige de la corvée, pourrait sans doute être supprimée entièrement pour ceux qui sont pères de plus de quatre ou même de trois enfants ^.
Tout le monde est d'accord aujourd'hui pour reconnaître la mauvaise organisation d'un autre impôt, celui des héritages. Nous croyons que c'est surtout en modifiant l'assiette de cet impôt qu'on pourrait atteindre le malllmsianisme. Il faudrait dégrever autant que possible toute succession qui est à partager entre un grand nombre d'enfants, et au contraire faire porter le poids des impôts sur les successions tombant dans une seule main. Le polit propriétaire qui n'avait qu'un enfant pour ne pas diviser son
1. M Les contributions directes elles-mêmes, dit M. Javal, sont, pour une forte part, une taxe sur les enfants : les prestations frappent les fils avant l'âge adulte; les portes et fenêtres sont un impôt sur l'air et la lumière, dont le poids s'aggrave à mesure que l'accroissement de la famille oblige !e père à occuper un plus vaste appartement; la patente elle-même, s'appliquant au loyer de l'habitation personnelle, est, pour une bonne part, projiortionnelle aux charges et non pas aux ressources du contribuable. » {Revue scientifique, n° 18, 1" novembre 188^, p. 56";). « On sait, dit M. Bertillon, que la ville de Paris paye à l'État l'impôt des locations inférieures à 400 francs. En principe, quoi de mieux? Mais voyons-en l'application : 'voici deux voisins; l'un, garçon, a un logement confortable de deux pièces et leurs accessoires ; l'une de ces chambres ne lui sert à peu près à rien et n'est que pour sa commodité. Celui-là, la ville paye l'impôt à sa place. — A côté loge une famille de quatre enfants, dans trois pièces où ils sont fort à l'étroit et à peine proprement, mais le loyer en est de 500 francs, et il faut que ces malheureux payent : 1° six fois plus d'impôts de consommation que leur voisin; 2' leur impôt mobilier; 3° enfin, qu'ils contribuent à la générosité faite à leur voisin, l'heureux célibataire. Évidemment c'est le contraire qui devrait arriver. » (Bertillon, La statistique humaine de la France).
2. En accordant au concours une bourse à l'un des sept enfants d'un père de famille (suivant une loi de la Révolution récemment reprise et corrigée), on ne fera sans doute qu'un acte de justice, presque de réparation ; mais il ne faut pas croire qu'on obtiendra par là un bien grand résultat pratique. D'une part, le profit qu'on propose au père de famille est trop aléatoire; d'autre part, la perspective de cet avantage ne pourra toucher que celui qui a déjà six enfants et qui hésite à en avoir un septième; mais celui qui a six enfants ne pratique pas la loi de Malthus et n'est pas porté à la pratiquer.
288 DISSOLUTION DES KELIGIOXS.
champ comprendra qu'il a fait un mauvais calcul si à cause même de cet unique héritier, la loi impose fortement sa succession. Au contraire, celui qui dépense beaucoup pour élever beaucoup d'enfants aura du moins cette satisfaction de penser que tout ce qu'il possède leur par- ^^endra presque intégralement, que le trésor public en prélèvera peu de chose et que, si ses biens sont divisés, ils ne seront pas du moins amoindris : presque rien ne « sortira de la famille ' . »
Au début de toute réforme des lois sur les héritages, il faut poser ce principe que deux motifs excitent seuls l'homme à amasser un patrimoine : son intérêt personnel ou celui de sa femme et de ses enfants. Aussi, toutes les fois qu'un homme est veuf et sans enfants, son héritage peut être frappé d'un impôt très élevé sans que la considération de cette perte d'argent puisse l'émouvoir beaucoup ni entraver cette soif de capitaliser que la société doit respecter chez tous en vue de son propre intérêt. Un impôt considérable sur la succession des célibataires et des ménages sans enfants serait donc une réforme d'une évidente équité. Pas plus ici que pour la taxe du célibat il ne s'agit d'une sorte de punition ou d'amende; il s'agit de ce simple fait qu'un homme qui n'a pas élevé d'enfants a dépensé beaucoup moins pour la société, et que la société a toujours le droit, soit de son vivant, soit à sa mort, de lui demander une compensation. Elle doit le faire en vertu même de la proportionnalité des charges.
Etant donnée la prépondérance que tend à prendre dans
1. Supposons, pour prendre un chiffre un peu au hasard, que la loi frappe d'un impôt équivalent à 20 pour 100 la succession destinée à un fils unique; elle pourrait frapper de 15 pour 100 seulement la succession destinée à deux enfants, de lu pour 100 celle de trois, de 8 pour 100 celle de quatre, de 6 pour 100 celle de cinq, de 4 pour 100 celle de six, de 2 pour 100 celle de sept. Enfln les successions destinées à plus de sept enfants pourraient être entièrement déchargées de l'impôt. Remarquons que cette gradation approximative dans le chiffre des impôts existe dès maintenant, mais renversée. Voici en quel sens on pourrait ie soutenir: plus la succession doit être morcelée entre un grand nombre d'enfants, plus les frais de vente et de partage deviennent considérables, plus d'autre part la propriété ainsi morcelée perd de sa valeur. On citerait des cas nombreux dans lesquels les successions, devant écheoir à sept ou huit enfants, ont perdu parle partage et la transmission non-seulement vingt, mais vingt-cinq et même cinquante pour cent de leur valeur. Au contraire, l'héritage transmis à un seul héritier n'a à subir que l'impôt actuel, qui est au plus de dix pour cent. Ici, comme partout ailleurs, la loi protège en fait les familles infécondes, elle pousse à la stérilité.
nos sociétés modernes le capital sous sa forme massive, l'esprit religieux joint à l'esprit patriarcal avait trouvé, en imaginant le droit d'aînesse, un accommodement entre les nombreuses familles et le capital indivisible. Rétablir ce droit aujourd'hui chez les nations qui l'ont répudié, serait impraticable et injuste, reconnût-on que, sur ce point, les superstitions et les préjugés traditionnels n'étaient pas sans renfermer une certaine part de vérité. Mais, pour rassurer ceux qui redoutent le partag"e inévitable de leurs possessions territoriales, on pourrait atténuer les lois actuelles sur la réserve légale. Tout propriétaire d'un domaine territorial, d'une usine ou d'une maison de commerce pourrait rester libre de désigner celui de ses enfants qu'il considère comme le plus apte à lui succéder dans la possession de ces immeubles, et le partag^e légal s'effectuerait en respectant cette réserve créée par la volonté paternelle. — Ce serait une sorte de liberté de tester, restreinte à la famille. Les auteurs de notre Code civil ont brisé la lig'ne de succession des vieilles familles nobles ; on peut les approuver sur ce point, car ils ont forcé au morcellement un capital improductif et par là même ils l'ont rendu productif; mais il est un autre point sur lequel on ne peut que les blâmer : c'est qu'ils ont rendu très difficile la transmission des grands établissements agricoles ou industriels. Ils ont morcelé ainsi des capitaux qui étaient beaucoup plus productifs à l'état massif pour ainsi dire; grâce à eux, nous n'avons presque plus en France ces longues familles d'agriculteurs ou d'industriels qui. se transmettant de père en fils la même entreprise, pouvaient la porter à un plus haut point. Ce sont ces dynasties de commerçants ou de propriétaires qui ont fait la grandeur de l'Angleterre et de l'Allemagne. On n'improvise pas du jour au lendemain une maison de commerce ou un domaine agricole, et si, après votre mort, la nécessité du partage fait disparaître votre œuvre, c'est une perte sèche pour la patrie. On sait avec quelle force Le Play a peint le désespoir du cultivateur qui a constitué lentement un domaine, de l'industriel qui a créé une maison prospère, et qui sont menacés l'un et l'autre de voir leur œuvre anéantie s'ils se sont permis d'avoir de nombreux enfants.. Ils n'ont qu'un souci : distraire de leur entreprise une quantité de valeurs mobilières suffisante pour que les enfants qui ne leur succéderont pas y trouvent cependant de quoi satisfaire à la réserve légale et ne
2y0 DISSOr.UTION DES RELIGIONS.
fassent pas vendre leur établissement. Fort souvent Je résultat de cette manœuvre est que l'héritier du principal établissement, n'ayant plus assez de fonds de roulement, ne peut plus continuer l'œuvre paternelle et se ruine là où le père s'était enrichi. La loi, pour accomplir le partage des produits du travail paternel, en vient trop souvent à anéantir ce travail même ; afin d'obtenir une plus grande équité apparente dans le partage des revenus, ou en épuise la source. C'est l'éternelle histoire des sauvages coupant l'arbre pour en cueillir les fruits.
Le service militaire, — la charge peut-être la plus lourde que l'Etat fasse peser sur l'individu, — est aussi le principal moyen d'action que l'Etat ait sur lui. Le Normand le plus malthusien se convertirait soudain si on pouvait à volonté lui imposer ou lui retirer cinq ans de service militaire. Dès maintenant on dispense du service des vingthuit jours le père de quatre enfants vivants (loi d'ailleurs f)eu connue, et qui devrait l'être) ; il faudrait faire plus et e dispenser absolument de tout service de réserve, même en temps de guerre. De même, comme on Fa demandé, une famille qui a fourni deux soldats devrait être quitte envers l'armée : les fils plus jeunes seraient exemptés définitivement par le passage de leurs deux frères sous les drapeaux. Actuellement, les familles où il y a plus de deux fils sont assez rares pour qu'une telle mesure diminue à peine les contingents annuels ^ D'ailleurs les ressources budgétaires sont insuffisantes pour incorporer chaque classe en entier ; il est donc irrationnel de s'adresser au sort pour désigner la seconde partie du contingent. C'est là s'adresser à l'inégalité même et à la grâce sous prétexte d'égalité et de droit: l'avenir de toute société dépend de la part décroissante qu'on laissera aux injustices du hasard. Il faudrait donc régler la charge militaire incombant à chaque famille selon le nombre de ses enfants ^.
L'émigration tendant à augmenter la fécondité, il fau
1. M. Javal, en 1885, a proposé à la Chambre de remplacer l'article 19 de la commission par un article aux termes duquel, quand une famille aurait deux ou trois fils sous les drapeaux, ils ne seraient tenus ensemt)le qu'à trois ans de service, et quand il y en aurait plus de trois, chacun ne ferait qu'un an de service. Cet amendement était inspiré par l'arrêt de la population en France.
2. On pourrait encore, comme le demande M. Richet, permettre le mariage aux jeunes soldats dans certaines conditions : ils ont l'âge où préci- «émeat la fécondité est la plus grande.
(Irait que la loi favorisât l'émigration. Dès maintenant il'après des calculs sérieux, on estime à 30000 au moins, à 40000 au plus, le nombre des Français qui s'exjKitrient chaque année; chiffre relativement restreint, mais avec lequel on pourrait cependant peupler d'importantes colonies '. Il est peu scientifique de soutenir, encore aujourd'hui, que la race française soit incapable de coloniser, alors qu'elle a aidé si puissamment à la formation de grandes colonies anglaises, le Canada, l'Inde, l'Egypte même ; qu'elle est en train de créer l'Algérie et la Tunisie. Ce qui nous manque, ce n'est pas la facuUé de cr)!onisei\ mais Yhabitude d'émiyrer. L'émigration, malgré l'importance relative qu'elle a déjà prise chez nous, existe surtout dans certaines contrées pauvres de la France; elle s'est trop insuffisamment généralisée pour avoir pu encore relever la masse de la natalité : il dépendrait de la loi de contribuer ici à corriger les mœurs. En Angleterre, sur quatre fils, on en compte le plus souvent un aux Indes, un autre en Australie, un autre en Amérique : rien d'étonnant à cela ; c'est la coutume. Le sentiment des distances existe à peine de l'autre côté du détroit. En France, si un seul enfant s'expatrie, fût-ce par exemple comme secrétaire d'ambassade, on lui fait des adieux aussi solennels que s'il s'agissait d'un départ sans retour, de la mort même. Il y a beaucoup de préjugés et d'ignorance dans ces angoisses paternelles. Telle profession sédentaire, celle de médecin par exemple, a des périls que la statistique rend frappants et que nous ne redoutons cependant point pour nos enfants, précisément parct qu'ils Bont plus voisins de nous et qu'il n'est pas nécessaire tl'aller les chercher au bout du monde. Ces préjugés nationaux se guériront par l'instruction, par l'habitude croissante des voyages, par la circulation toujours plus précipitée dans les artères du grand corps social : les lois peuvent favoriser celte circulation. L'esprit d'entreprise et de colonisation, qui semble au premier abord si étranger à l'esprit de famille, s'y rattache pourtant ; il en est à certains égards la condition même. Élever une nombreuse famille, c'est
1. Pour apprérier la puissance de colonisation de la France, il ne faut pas comparer ce cliifT e avec celui de l'émigration dans les autres pays, mais avec le chifTre de l'excédent actuel de notre natalité. Par rapport à ce nouveiiu point de comparaison, le nombre de 40,000 émigrants (adopté par M. Paul Leroy-Beaulieu) devient considérable^ puisque l'excédent annuel de nos naissances n'est pas de 100,000.
292 DISSOLUTION DES EELIGIONS.
toujours en un certain sens coloniser, même quand on ne sort pas du sol natal ; c'est se lancer ou lancer ses enfants dans des voies inconnues : il faut pour cela de l'activité d'esprit, il faut une sorte de fécondité intellectuelle inséparable de l'autre. La création d'une famille nombreuse est une véritable entreprise sociale, comme la création d'une maison de commerce ou d'une ferme agricole est une entreprise économique. Pour faire réussir l'une comme l'autre, il faut des efforts constants, mais l'une comme l'autre peut rapporter des avantages de toute sorte à celui qui a réussi. Supposez dix enfants élevés dans le travail et l'honnêteté, il y a grande chance pour qu'ils forment autour des parents une sorte de phalange protectrice, pour qu'ils leur donnent, sinon des bénéfices directs et grossiers, tout au moins honneur et bonheur. Seulement, nous ne nous le dissimulons pas, élever une famille, c'est toujours courir un risque : toutes les fois qu'on entreprend quelque chose, on risque d'échouer. Il faut donc développer l'esprit d'entreprise et d'audace, si puissant autrefois dans la nation française. Aujourd'hui, beaucoup de gens restent célibataires pour les mêmes raisons qu'ils restent petits rentiers sans essayer d'accroître leur fortune dans le commerce ou l'industrie : ils ont peur de la famille, comme ils ont peur des risques commerciaux; ils consomment au lieu de produire, parce que la production est inséparable d'une certaine mise de fonds et d'activité. De même encore beaucoup de gens, une fois mariés, tâchent de réduire pour ainsi dire le mariage au minirnim, en évitant presque la famille; ils n'osent pas avoiï d'enfants : ils ont toujours peur de dépenser quelque chose d'eux-mêmes, en sortant de la coquille de leur égoïsme mal entendu.
L'émigration que la loi devrait surtout favoriser , c'est l'émigration dans les colonies françaises. De' là une réforme nécessaire dans la loi militaire. En fait, et malgré la loi du 27 juillet 1872, le gouvernement est forcé d'amnistier les nombreux basques ou savoisiens qui émigrcnt §our échapper à la loi militaire. Aussi le seul courant 'émigration important qui existe en France va-t-il se perdre dans des colonies étrangères, y créer souvent des industries rivales de la nôtre, bien rarement y ouvrir des débouchés avantageux pour notre commerce. Ne serait-il pas uigent de mettre nos colonies dans une situation aussi avantageuse pour l'émigrant que tout autre pays étranger?
Si le jeune homme de vingt ans qui va passer plusieurs années de sa vie à la Plata ou au Brésil se trouve en fait dispensé du service militaire, ne devrait -il pas l'être en droit lorsqu'il ira s'établir en Algérie, en Tunisie, au Tonkin, à Madag-ascar? Les colons sont des soldats à leur manière : ils défendent eux aussi, en les élargissant, les frontières de la patrie ; ils devraient donc être considérés précisément comme des soldats par une loi vraiment conséquente. C'est avec raison que 54 chambres de commerce de nos principales villes, « considérant qu'il est du plus g-rand intérêt d'encourager, par tous les moyens, l'émigration des jeunes g-ens instruits et intellig-ents disposés à s'établir dans nos colonies,... » ont demandé « d'accorder en temps de paix, aux jeunes gens séjournant aux colonies, un sursis d'appel de cinq ans, sursis qui se transformerait en exemption définitive après un nouveau séjour de cinq années consécutives. » Nous croyons que ce laps de dix ans pourrait être raccourci, et qu'un séjour de sept ans aux colonies, de cinq ans même dans certaines colonies éloignées, comme le Tonkin, pourrait être infiniment plus profitable à la mère patrie qu'un séjour de trois ans sous les drapeaux '. Nous avons beaucoup moins besoin, pour garder nos colonies, de soldats que de colons : elles sont trop souvent « des colonies sans colons ». De plus, nous ne voyageons pas assez, nous ne connaissons pas assez nos propres possessions : quiconque y aura passé cinq années, parmi les plus belles et les plus actives de sa vie, sera tenté d'y revenir ou d'y envoyer ses amis et ses parents. Un amendement visant cette dispense du service militaire a déjà été discuté à la Chambre des députés, en mai et juin 1884. Ce simple amendement, s'il passait un jour, pourrait avoir une influence considérable sur les destinées de la race française^.
1. Il ne faut pas se figurer la durée minimum de séjour qu'exigerait la loi comme représentant la durée réelle : on ne revient pas de si loin comme on veut, à moins d'une fortune qui est chose rare; mais le législateur doit tenir compte de l'effet psychologique d'un chiffre, et se dire qu'un émigranl ne part que rarement avec la notion exacte du temps qu'il restera. La plupart des Basques qui émigrent en si grand nombre pour l'Amérique s'imaginent revenir bientôt au pays natal; les trois quarts ne tardent pas à ilevenir là-bas de bons citoyens de la république Argentine.
2. Parmi les causes secondaires qui tendent à diminuer la natalité française et que la loi peut atteindre, signalons l'avortement, qui se pratique en France non moins largement qu'en Allemagne, mais qui a des conséquences bien pires à cause du peu d'enfants que la France produit. Paris a réussi à
294 DISSOLUTION DES RBMOIONS.
II!. — Outre les lois, le grand moyen d'aclion sur les races est l'éducation publique; c'est par là qu'on agit le plus sur les idées et les senlunenls. Il faudrait donc éclairer les esprits sur les conséquences désastreuses de la dépoptiifilion: il fautirait. par tous les moyens [lossibles, susciler les senlimiMils do p;ilri(tlisme. d'honneur, de dmoir On pourrait ns^ir [lar l'inslilnleur. par le médecin, par le maire. On néglige trop une foule de ces moyens très pratiques d'insirnction.
Il y a d'abord les conférences faites aux soldats. Des conféreiu'es dune denn heure avec des faits fra[q>ants, des oxeuïples, uu petit nombre de chiiVres significatifs, pour-
66 ct'éer iittc t^pulation lian? l'art (io ravortomont. et des dames de divers pays Y viennent pour se faire avorter. « In «ios professeurs de not-e <5cole à dit colle année, en plein cours, qu'une sace-femme lui avait avoué faire eu moyenne cent avortements par an. « ^D' Verrier, Revue scietiti/ique. 91 juin ISSU. Pajot alTirme v^ue le cliin>'e des avortements est plus grand que celui dos aci^oucheiuenls. Ne serait-il pas possible de remédier en partie à cet état de choses : 1» par le rétablissement des tours ; 2« par une surveillance plus constante sur les livres el les cabinets des sagçs-femmes et des accoucheurs, analogue à celle qui est exercée à Paris sur les logements giarnis?
l'arml les principales raisons qui empêchent les mariagies, mentionnons les formalités, déjà beaucoup itvip compliquées quand il s agit de deux individu» rrançais> et qui deviennent sans nombre quand un français et un (flranger sont en question. La loi tvlatiw au mariage entre français devrait étrx» çinipUttée le plus possible, afin que le temps perdu, Tennui causé par les dén^arvhes ne pussent jvolut entrer en considération. De plus» on devrait faim les plus gvands efforts pour faciliter les mariag«s entre flMU^jais et étrangers, unions dont les résultats sont généralement bons pour la race et qui renn-ontrent des obstacles dans les lois trèsanriéri^es de tertaii»? pa>fs i cette dernière question rentre dans le ressort de la (diplomatie.
ft^autres cat»sejR,qMe la loi peut moditier, a^i^'so'iil e«oone eii Fran<>e, sinon po\»r diminuer la «atalité,, du nwi«s> —ce qui revient a ■ ^-r^ — .^..-mr auVï^"'^"'*''' '* «Kirtalité des enfants. En premier lieu i duslt'ie des nourrtws, qui poun>ait être Tobjet d'umesMi» r
plu* ]gt>amle enwre qu'elle ne l^est depnislaloi Ro^isseJ. fei s<v ■ -. ;o. s «ihtaîioii déplo^^aWeoù se tïviwveiit les enfants illé^i^iimess., s«r -o^V'~f i^ ^ 4«oi-taliléest Iveauconp plus igt^nnie en IF^^w-ce que <îaiis l'es a*iiî.rÉ« pays : «iie jta^'^ie <èst i^s^^rile an wonibre ^des mon-t-'i-és r«r w:^<« ■<»■? v'"riTi>es tk» éot^islatés qwe les çtatistiv]n»<es n^é(5i<^ak^s «vw ■ ?:?; «nw
vtttlv^ |>ai'*ie nieni^ de faim nlans la s^es.vvl1'<9e - ■ ■ .-^^ T>ar
wiite m la wéïiilis^n^'^ on île la vrwawté vihes ■•; '■>
Iv.s^iiT ?s?i\!^it ew^^ire ivi wn iire^iwir ^f^e«*^de. Er ■ ■ •
la wof^aliléfv ' -eie^i fVar.' - s
*t qni ne mv ^ •? y-<aM$;e <:. ■
Srf*-' '■ '-•■ ■ ; - .
raient exercer une influence considérable sur l'armée, qui aujourd'hui est la nation même. Les conférences aux soldats seront certainement un jour un des grands moyens de la vulg'arisation des connaissances; elles ont été récemmeni employées avec succès en Belgique, pendant les grèves, pour inculquer à l'armée des notions d'économie politique et la prémunir contre certaines naïvetés communistes.
Après les conférences aux soldats, mentionnons les affiches. Certains discours politiques de la Chambre ou du Sénat, qu'on placarde sur les murs du village k- plus reculé, sont infiniment moins utiles à connaître que ne le serait tel ou tel renseignement statistique, économique, géographique. Outre l'affichage dans les campagnes, on peut indiquer encore la lecture à haute voix soil par un fonctionnaire important du village, soit même par le crieur public. Le Bulletin des Commîmes, rédigé avec plus de soin qu'il ne l'est, rempli d'exemples utiles, pourrait être lu chaque dimanche sur la place de la mairie. Si le maître d'école était chargé de ce soin, il y aurait là le germe d'une conférence hebdomadaire, instructive, qui aurait grande chance de réussir et d'aUircr un public, dans le vide et la monotonie de la vie à ta campagne. On pourrait de cette manière faire afficher, faire lire et commenter à haute voix des renseignements statistiques et économiques sur la dépopulation de certaines provinces, séries dangers de cette dépopulation, sur l'accroissement énorme des peuples allemand, anglais, italien, sur les conséquences sociales de l'affaiblissement d'une race, enfin appeler l'attention de tous sur la ruine économique et politique qui nous menace. Là où diminue l'influence de l'instruction religieuse, il est essentiel d'y suppléer par une éducation morale et patriotique qui combatte les préjugés, l'égoïsme, l'imprévoyance ou la fausse prévoyance.
Une (les illusions psychologiques les plus fréquentes qu'une meilleure éducation pourrait faire disparaître, c'est de se figurer le bonheur de ses enfants exactement sur le type de son propre bonheur. Un avare, qui n'est heureux qu'en amassant de l'argent, ne voit pas pour sa postérité do jouissance paiL'illo à la [lossession d'un capital massif, nun divisé entre jdusieurs. Le paysan, qui a passé sa vie à arrondir son lopin de terre par un travail de chaque jour et par des stratagèmes sans nombre, ne conçoit pas pour son fils •l'autre idéal que la culture et l'agrandissement de cette terre tant désirée : sa vue ne s'étend pas au delà de la haie
de son pré, ou plutôt du pré voisin qu'il convoite. Un bouclier de petite \ille n'aura qu'un enfant afin d'en faire un boucher comme lui, son successeur; s'il en avait deux, le second serait peut être forcé de se faire boulanger, menuisier, serrurier : quel malheur, et comment vivre si l'on n'est pas boucher! Le rentier paresseux, dont la quarantaine se passe entre les femmes et les chevaux, ne rêve pour son héritier rien de meilleur que la paresse. Au contraire, ceux qui sentent vivement tel ou tel inconvénient inhérent à leur état s'imaginent qu'ils obtiendront, pour leur fils, le bonheur parfait par cela seul qu'ils supprimeront pour lui cetinconvénient. Le journalier laborieux, le petit commerçant, le fonctionnaire qui a travaillé toute sa vie dix ou douze heures sur vingt-quatre, et qui n'a jamais eu qu'un désir, se reposer, imagine que la vie de son fils sera nécessairement bien plus heureuse si ce fils peut travailler moins. Les quatre-vingt-quinze centièmes de l'humanité étant soumis à un dur travail, quatre-vingt-quinze hommes sur cent s'imaginent que le bonheur suprême consisterait à pouvoir ne rien faire. La plupart ignorent absolument que le ])onheur, toutes circonstances ég^ales, n'est jamais exactement proportionnel à la richesse et que, suivant un théorème de Laplace, si la fortune croît selon une progression géométrique , le bonheur croîtra tout au plus selon une progression arithmétique : le millionnaire n'a guère à sa portée qu'une fraction de bonheur de plus que le bon ouvrier gagnant assez pour vivre. Enfin la fortune n'a tout son prix que pour celui qui l'a acquise lui-même, qui sait ce qu'elle vaut, qui la regarde avec la satisfaction de l'artiste reg-ardant son œuvre, du propriétaire contemplant sa maison, du paysan mesurant son champ. Aussi la fortune a-t-elle toujours un prix plus grand pour le père qui l'a faite que pour le fils, qui souvent la défera. S'il est un axiome dont les pères de famille devraient se pénétrer, c'est le suivant: un fils robuste et intelligent, muni de l'éducation aujourd'hui indispensable, a d'autant plus de chance d'être heureux ^u'il sera plus occupé dans la vie, et il ne sera occupé que SI une fortune ne lui tombe pas du ciel à sa majorité. Pour faire le bonheur d'un enfant, le plus sûr n'est donc pas de lui donner une forlune^ mais de lui donner tous les moyens de l'acquérir, s'il lèvent et s'il prend la fortune pour but'.
î. Nous croyons par exemple qu'un père de famille, lorsqu'il dote son fils à vingt -cinq ans, pourrait souvent prendre pour mesure de sa générosité la
Le paysan et le bourg-eois français, plus éclairés qu'ils ne le sont, en viendront facilement à comprendre que l'univers ne se borne pas à leur village ou à leur rue, que leurs enfants, une fois munis d'une instruction suffisante, auront des carrières multiples ouvertes devant eux, qu'enfin les colonies sont prêtes à les recevoir. Toutes les fois qu'une sphère d'action illimitée s'ouvre devant une race, celle-ci ne restreint plus le nombre de ses enfants. Pour ceux qui habitent auprès de terres non défrichées ou quC voient s'ouvrir des carrières nombreuses devant leurs enfants, il se produit ce qui a lieu chez les marins, placés au bord des richesses de l'Océan. D'où vient, en France même, la fécondité bien connue des pêcheurs? On l'a attribuée à la différence de nourriture ; elle vient plus probablement, comme on l'a remarqué, de ce que le produit de la pêche est proportionnel au nombre des pêcheurs, et que la mor est assez large, assez profonde pour tous.
En résumé, le rapport des croyances religieuses avec le maintien du progrès des races est un des plus graves problèmes que soulève l'affaiblissement du christianisme. Si nous avons tenu à insisier ainsi sur ce problème, c'est qu'il est à peu près le seul où ni la morale ni la politique n'ont encore sérieusement tenté de suppléer la religion. Devant ces questions la morale a eu peur jusqu'ici, elle n'a pas osé insister ; la politique a eu des négligences impardonnables. La religion seule n'a eu peur de rien et n'a rien négligé. Il faut pourtant changer cet état de choses; il faut trouver une solution à ce problème vital, qui se posera avec d'autant plus de force que les instincts s'afTaibliront dans l'humanité au profit de l'intelligence réfléchie'. Faudra-t-il donc en venir un jour à la solution la plus radicale, par laquelle on ferait élever, aux frais de ceux qui n'ont pas du tout ou pas assez d'enfants, les enfants de ceux qui en
somme que son fils peut épargner et épargne réellement en une année de travail. Libre au père de décupler, de centupler même cette somme; mais il devrait la prendre pour buse de ses calculs, au lieu de s'en rapporter exclusivement et grossièrement soit à des principes assez trompeurs d'égalité, soit à une affection qui peut être elle-même un principe d'inégalité. Nous connaisbcms un jeune homme qui, à vingt-huit ans, avait gagné par lui-même, après dix ans de travail, une quarantaine de mille francs : ses parents lui constituèrent une dot qui triplait cette somme.
1. Voir VE<qnisse d'inic morale sans obligation ni sanction, p. 53, et la Morale anglaise contemporaine, 2' partie.
ont beaucoup? Non; avant d'en arriver à une extrémité pareille, bien des palliatifs doivent être tentés, et nous avons essayé d'en rappeler quelques-uns. Ce qui est essentiel, encore une fois, c'est que ni la politique, ni la morale, ni la pédag-og-ie, ni l'hyg-iène ne se désintéressent de ces questions, dans lesquelles la religion commence à devenir et deviendra un jour impuissante. Il faut que la science fasse désormais ce que la relig-ion fit jadis : il faut qu'elle assure, avec la fécondité de la race, sa bonne éducation physique, morale et économique.