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CHAPITRE PREMIER

L'INDIVIDUALISME RELIGIELX

I. Unk bénovation BELiGitcsE tsT-ELLs POSSIBLE. — 1 • Pout-<»n espérer l'uni^c/i^oit des grandes religions aujourd'hui existantes. — 2° Peut-on /attendre à l'apparition d'une religion nouvelle. — Plus de miracles possibles. — Plus de poésie religieuse. — Plus d'hommes de génie capables de créer sincèrement et naïv "ment une religion nouvelle. — Plus d'idée religieuse originale à apporter aux hommes. — Plus de nouveau culte possible. Derniers estais de culte nouveau en Amérique, en France. Le culte des Comtistes. La religion de Félhique d'Adler. — La religion peut-elle être renouvelée par le socialisme. Qualités et défauts des expériences socialistes.

IL — L'anomik rklioikcse et la. substitution du doute a la foi. — L L'absence de religion araènera-t-elle le scepticisme; le nombre des sceptiques s'accroîtra-t-il par la disparition de la religion. — IL Substitution du doute à la foi. Caractère vraiment religieux du doute.

III. — SuBSTiTCTio.N DES HYPOTHÈSES MÉTAPHTSiOL ES AUX DOGMES. — Différence entre le sentiment religieux et l'instinct métaphysique. Caractère impérissable de ce dernier. Double sentiment des bornes de notre science et de l'infinité de notre idéal. — Essai de conciliation tenté par Spencer entre la religion et la science. Confusion de la religion et de la métaphysique.

Nous avons VU la dissolution des dogrnes et do la morale religieuse dans les sociétés actuelles, mais une question se présente : cette période do dissolution religieuse que nous traversons ne sera-t-elle point suivie d'une rénovation religieuse?

Une telle rénovation ne pourrait se faire que de deux manières : 1" par l'unification ilos religions ; 2° par une religion nouvelle. Il ne faut plus songer aujourd'hui à

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l'unification des religions existantes : chacune se montre désormais impuissante à s'assimiler les autres. Non seulement les diverses confessions issues du christianisme se tiennent mutuellement en respect , mais il en est de même des grandes religions orientales. L'islamisme seul fait des progrès notables parmi les peuplades encore imbues de l'animisme primitif, et pour lesquelles il représente un évident }W'ogrès. Quant aux missionnaires chréllens, ils n'ont jamais pu faire beaucoup de prosélytes, ni parmi les Musulmans, ni parmi les Boudhistes, ni parmi les Hindous L'Hindou qui est arrivé à s'assimiler la science européenne en viendra nécessairement à douter du caractère révélé de sa religion nationale, mais il ne sera pas pour cela porté à croire que la révélation chrétienne soit plus vraie ; il cessera d'être proprement religieux pour devenir librepenseur. Tous les peuples en arrivent là; les principales grandes religions en sont venues à posséder une valeur approximativement égale comme symboles de l'inconnaissable, et l'on n'éprouve plus le besoin de passer de l'une dans l'autre : l'humanité, en général, n'aime pas le changement pour le changement. De plus, les missionnaires eux-mêmes manquent aujourd'hui de foi dans leur religion; ils n'ont que l'enthousiasme sans le talent ou le talent sans l'enthousiasme, et l'on peut prévoir un moment où l'espril de prosélytisme, qui a fait jusqu'ici la puissance des religions, les abandonnera. Peu de gens pourraient s'écrier comme ce jésuite incrédule et missionnaire: « Ahl vous n'avez pas idée du plaisir qu'on goûte à persuader aux hommes ce qu'on ne croit pas soi-même. » Là où manque la foi absolue, s'atlachant jusqu'aux moindres détails du dogme, manque la force essentielle de tout prosélytisme, celle de la sincérité. Un jour l'évêque Colenso, au Natal, fut interrogé par ses néophytes sur l'Ancien Testament ; après l'avoir poussé de questions en questions, on finit par lui demander sa parole d'honneur que tout cela était vrai. Pris d'un scrupule, l'évêque tomba dans une réflexion profonde, étudia la question, lut Strauss et les exégètes allemands, enfin publia un livre où il considère comme des mythes les histoires bibliques. A cet exemple célèbre de Colenso chez les Cafres, il faut ajouter ceux de M. Francis Newman en Syrie, du Rév. Adams dans l'Inde, d'autres encore moins connus. Pour combattre avec efficacité des religions aussi bien constituées que celle de l'Inde, par exemple nos missionnaires seraient forcés

de s'inslruire sériousemeul dans l'histoire des religions; mais le jour où ils étudient ainsi sincèrement les religions comparées, avec l'intention de convertir autrui, ils ne tardent pas à se convertir eux-mêmes, ou du moins h rejeter toute croyance en une révélation spéciale '. Concluons que les g-randes rolig^ions, principalement les religions « universalistes », arrivées aujourd'hui à la plénitude de leur développement, se balancent et se limitent l'une l'autre. Dans ces vastes corps en équilibre, la vie ne se révèle plus guère qu'intérieurement, par la formation de centres nouveaux d'activité qui se détachent du noyau primitif, comme il arrive pour le protestantisme scindé chaque jour en sectes plus nombreuses et pour l'hindouisme même, de telle sorte que le signe de la vie pour ces religions est précisément le commencement de la désagrégation. L'avenir, au lieu de nous promettre une unité religieuse, semble donc au contraire devoir produire une diversité toujours croissante, un partage en groupes toujours plus nombreux et plus indépendants, une individualisation toujours plus grande.

On a cru trouver dans la multiplicité toujours croissante des sectes, par exemple des sectes prolestantes, dans les efforts courageux de certains disciples de Comte ou de Spencer, dans la naissance du mormonisme en Amérique ou du brahmaïsme aux Indes, des symptômes d'une fermentation religieuse analogue à celle qui agitait le monde au temps des Antonins, et pouvant aboutir comme elle aune rénovation. « Tout dans la nature a d'humbles commencements, et nul ne peut dire aujourd'hui si la mission inconsciente des pêcheurs et des publicains groupés, il y a dix-huit siècles, sur les bords du lac Tibériade, autour d'un doux et mystique idéaliste, n'écherra pas demain à telle association de spirites prophétisant dans un repli des Montagnes-Rocheuses, à tel conventicule

1. V. M. Goblet d'Alviella, L'évolution religieuse. Le prosélytisme religieux (les anglo-saxons en est arrivé déjà au point de se contredire, de se paralyser lui-même. La société théosopliique des États-Unis a envoyé en 1679, dans les Indes, des missionnaires ou plutôt des contre-missionnaires, qui s'étaient assigné pour but « de prêcher la majesté et la gloiie de toutes les anciennes religions, ainsi que de prémunir l'Hindou, le Cingalais, le Parsi, contre la substitution d'une foi nouvelle aux enseignements des Védas, du Tri-Pitàka et du Zend Avestà. » Dans l'Inde et dans l'ile de Ceylan, ces contre-missionnaires ont ramené à leur foi primitive des milliers d'indigènes convertis par des missionnaires chrétiens.

d'illuminés faisant du socialisme dans une arrière-boutique de Londres, à telle bande d'ascètes méditant comme les Esséniens d'autrefois sur les misères de ce monde, dans quelque jungle de rilindouslan. Peut-être leur suffirait-il de trouver sur le chemin de Damas un autre Paul qui les lance dans les voies du siècle'. » — Elles sont bien superficielles ces analogies qu'on veut établir entre notre siècle etcelui des Antonins, entre le siècle qui, dansson ensemble, est le plus incrédule de tous, et celui qui s'est montré le plus crédule à l'ég-ard de toutes les religions, celle d'Isis et de Mithra comme celle de Jésus, celle du serpent parlant comme celle du Christ incarné dans le sein d'une vierge. On oublie que, depuis dix-huit cents ans, une chose nouvelle s'est produite dans l'histoire de l'humanité, la science ; celle-ci n'est plus compatible avec les révélations surnaturelles et avec les miracles qui fondent les religions.

Nous objectera-t-on qu'il se fait cependant encore des miracles? — Sans doute, un ou deux illustres en un siècle! Ce qu'il y a d'étonnant, ce n'est pas qu'il se fasse encore des miracles, c'est que, avec des millions de croyants encore convaincus, avec des milliers de femmes et d'enfants nécessairement exaltés, il s'en fasse si peu. Chaque jour devrait avoir son miracle bien et dûment constaté, et malheureusement ces miracles quotidiens ne se produisent plus guère que dans les hôpitaux de fous ou d'hystériques. Tandis que là des savants incrédules les provoquent et les publient, ailleurs les vrais croyants en ont presque peur, les évitent ou les taisent. Si un roi défendit autrefois à Dieu de faire des miracles, le pape en est presque venu au même point aujourd'hui : ils sont un objet de doute et de défiance plutôt que d'édification. Chez les nations protestantes orthodoxes, il ne se fait plus aujourd'hui de miracles; dans l'enseignement, les théologiens éclairés n'insistent même plus sur les récits merveilleux do la première tradition chrétienne : ils les considèrent comme pouvant affaiblir l'autorité des Ecritures plutôt que la renforcer. Ajoutons que, pour fonder une religion nouvelle ou produire une rénovation des religions anciennes, un miracle ou deux seraient impuissants; ils pourraient plutôt se retourner contre la religion et la détruire. Il faut une série de miracles, il faut une sorte d'atmosphère merveilleuse dans laquelle soient plongés et

1. L'évolution religieuse contemporaine, par M. Goblel d'Âlvielia, page 111..

transfîg'urés tous les objets ; il faut une auréole mystique n'eut jurant pas seulement la tête du prophète, mais rejaillissant sur les croyants qui l'environnent. En d'autres termes, il faut que le Messie entre dès sa vie dans la légende, et cela sans supercherie aucune, ni de sa part, ni de ceux qui l'entourent et respirent sa divinité. Par malheur, de nos jours, les hommes extraordinaires tombent immédiatement dans le domaine de l'histoire, qui précise tout, appuie sur tout, marque en gros caractères lourds les traits fins et subtils de la légende, toujours prête à s'arranger en arabesques ou en figures fantastiques. Aujourd'hui la légende d'un Napoléon, qu'il avait travaillé lui-même à tramer fallacieusement, qu'il avait soutenue avec toutes les ressources du pouvoir despotique et de la force brutale, n'a pas duré trente ans en Europe; elle existe encore en Orient, transfigurée. L'histoire se saisit des personnalités, les rapetisse en un jour. Si Jésus avait existé de notre temps, on publierait même ses lettres. Comment croire à la divinité de quelqu'un dont on a lu la correspondance ? D'ailleurs les moindres faits d'une existence intéressante sont contrôlés; l'état civil permet de reconstituer les dates importantes, l'emploi des années, des jours. Quelquefois une simple contravention de police, comme il est arrivé dans la vie du père de Shakspeare, peut servir à fixer une date ; or, la vie d'un prophète ne saurait manquer de contraventions de police, puisque chez nous les rassemblements sont interdits. Notre existence aujourd'hui est tellement resserrée et étreinte par les réalités, tellement disciplinée, qu'il est bien difficile au merveilleux de s'y introduire ou d'y rester longtemps : nous nous agitons à l'intérieur de petites cases numérotées et étiquetées, où le moindre dérangement éclate aux yeux ; nous sommes enrégimentés et, comme les soldats dans la caserne, nous devons chaque soir répondre à l'appel de notre nom, sans pouvoir nous absenter de la société humaine, nous retirer dans notre personnalité, échapper au grand œil social. Nous ressemblons encore à ces abeilles dont les ruches avaient été couvertes de verre et dont la vie était ainsi devenue transparente : on les voyait travailler, on les voyait construire, on les voyait faire leur miel; et le miel le plus doux, ce miel même dont les anciens nourrissaient Jupiter enfant, perd tout merveilleux pour celui qui l'a vu élaborer parles pattes patientes des ouvrières. Concluons que nous somaa^si bien loin du temps où Pas-

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cal disait encore : « Les miracles montrent Dieu et sont un éclair. » Nous n'avons plus cet éclair. La science tient déjà toute prête l'explication du nouveau miracle sur lequel on essaierait un jour de fonder la nouvelle religion de l'avenir. Un élément de grande fécondité religieuse, le génie poétique et métaphysique, s'en va aussi de la religion, cela est incontestable. Lisez les récits des derniers miracles, celui de Lourdes, par exemple : la petite fille ôtant ses bas pour passer un ruisseau, les paroles de la Vierge, la vision répétée comme un spectacle devant des témoins qui ne voient rien, tout cela est trivial ou insignifiant; comme nous sommes loin de la Vie des Saints, de l'Evangile, des grandes légendes hindoues ! Les pau\Tes d'esprit peuvent voir Dieu ou la Vierge ; ce n'est pas eux qui les font voir ; ce n'est pas eux qui fondent ou ressuscitent les religions : il faut que le génie ait passé par là, et le génie, qui souffle oii il veut, souffle aujourd'hui ailleurs. Si la Bible et l'Evangile n'étaient pas des poèmes sublimes, ils n'auraient pas conquis le monde. Ce sont, au point de vue purement esthétique , des épopées bien supérieures à l'Iliade. Quelle odyssée vaut celle de Jésus? Les Grecs et les Romains raffinés furent quelque temps avant de comprendre cette poésie simple et pourtant si colorée : ce ne fut qu'à la longue qu'ils en vinrent à admirer le style même de l'Ecriture. Saint Jérôme, transporté en rêve aux pieds du souverain juge, entendait une voix menaçante lui crier: k Tu n'es qu'un Cicéronien; » après ce rêve, saint Jérôme s'appliqua mieux à comprendre les beautés de la Bible et de l'Evangile, et finit par les préférer même aux périodes balancées du grand orateur latin. Il avait raison : le Sermrm sur la montagne, malgré quelques incohérences (en partie du fait des disciples), est plus éloquent que le plus beau discours de Cicéron, et les invectives contre les Pharisiens (authentiques ou non) valent mieux que les apostrophes à Gatilina. C'est, selon nous, tout à fait à tort que M. Havet se demande, en parlant de l'Évangile, comment « une grande révolution a pu naître de cette littérature lyiédioce. » Il y a quelque chose de tout nouveau dans la littérature évangélique, et qui ne se retrouve ni chez les Grecs ni dans l'Ancien Testament, c'est le sentiment de la tendresse ; il y a aussi un procédé nouveau de style, l'onction, qui vaut bien le lyrisme des prophètes; c'est une morale populaire, à la fois profonde et naïve comme l'instinct, et où cha(iue parole nous fait

UNE ^•OUV£LLE llKLIGIO^v EST-ELLE POSSIBLE? 305

vibrftr jusqu'au cœur. Le « succès littéraire » de l'ÉvangL'e a été un succès pleinement mérité. Le peuple hébreu, qui ne compte pas un homme de science, a eu é\idemment une succession de poètes sobres, puissants ou attendris, comme il ne s'en est rencontré chez aucun autre peuple, et c'est ce qui explique en grande partie la fortune des religions hébraïques. La poésie, comme l'espérance, est une sœur de la foi, et elle lui est plus nécessaire encore, car on peut se passer de l'attrait lointain de l'espérance quand on a le charme présent de l'illusion.

Pour fonder une g-rande religion, il a fallu et il faudra toujours des hommes de génie, comme l'a été Jésus ou, pour prendre un type plus historique, saint Paul. Or le génie des grands fondateurs de religions a besoin de réaliser deux conditions essentielles. Il faut qu'il soit absolument sincère : nous ne vivons plus au tpmps où la religion semblait une œuvre d'imposture; il faut en outre qu'il soit pour ainsi dire dupe de lui-même, dupe de ses inspirations, de ses illuminations intérieures, disposé à y voir quelque chose de surhumain, à se sentir soimême dieu, tout au moins désigné spécialement par Dieu. Celte seconde condition a été facilement réalisée aux temps anciens où, dans l'ignorance des phénomènes psvchologiques et physiologiques, non seulement les Jésus, mais do purs philosophes, les Socrate, les Plotin et tant d'autres, crurent sentir en eux le surnaturel, prirent au sérieux leurs visions ou leurs extases, et, ne pouvant s'expliquer leur génie tout entier à eux-mêmes, crurent à une communication mystérieuse ou miraculeuse avecDieu. Ranger purement et simplement ces grands hommes dans la classe des fous serait absurde ; c'étaient des inconscients cherchant à expliquer les phénomènes qui se passaient en eux et en donaant, après tout, l'explication la plus plausible pour l'époque. Aujourd'hui, avec les connaissances scientifiques que nous possédons et que possède nécessairement tout homme arrivé à un certain niveau intellectuel, des inspirés comme Moïse ou Jésus seraient forcés, pour ainsi dire, d'opter entre ces deux partis : ne voir dans leur inspiration que l'élan naturel du génie, ne parler qu'en leur nom propre, ne prétendre rien révéler, rien prophétiser, être enfin des philosophes; ou bien se laisser tromper par leur exaltation, l'objectiver, la personnifier et devenir réellement des fous. A notre époque, ceux qui ne sont pas capables de nommer la force agissant en eux, de

S'^fi l'irréligiox de l'avexie.

la déclarer naturelle et humaine, qui se laissent emporte^ trop loin par elle et ne peuvent plus rester maîtres d'euxmêmes, ceux-là sont définitivement classés parmi les aliénés; les prophètes trop dupes d'eux-mêmes sont mis à Charenton. Nous faisons ainsi des distinctions qu'on ne pouvait pas faire autrefois et que ne pouvaient faire euxmêmes les grands promoteurs d'idées religieuses : ils étaient soulevés par le mouvement qu'ils provoquaient, Jivinisés par le dieu qu'ils apportaient aux hommes. Le génie est susceptible de s'instruire comme la sottise ; il porte aujourd'hui comme elle la marque des connaissances nouvelles acquises par l'humanité. Onpeut prévoir un temps et ce temps est probablement déjà venu pour l'Europe, oii les prophètes mêmes, les apôtres et les messies manqueront aux hommes. C'est une grande profession qui meurt. «Qui de nous, qui de nous va devenir un dieu?» — Non seulement personne ne le peut plus, mais personne ne le veut : la science a tué le surnaturel jusque dans notre conscience même, jusque dans nos extases les plus intérieures; nos visions ne peuvent plus être pour nous des apparitions, mais de simples hallucinations, et le jour où elles seraient assez fortes pour nous tromper nous-mêmes, nous de\dendrions impuissants à tromper autrui, notre folie éclaterait et souvent même serait justiciable des lois humaines. Entre l'homme de génie et le fou il n'y a plus ce moyen terme, l'homme inspiré, le révélateur, le messie, le dieu. Ajoutons que le milieu favorable à l'action des hommes inspirés manque aujourd'hui et manquera de plus en plus. L'intensité des phénomènes d'émotion religieuse chez un peuple, intensité qui va parfois jusqu'au fanatisme, tient beaucoup à son ignorance même et au niveau où se traîne sa ^ie ordinaire. Lorsque tout d'un coup les problèmes de l'origine, de la destinée, du pourquoi des choses, viennent se dresser devant son intelligence, il éprouve des terreurs profondes, des extases, un tressaillement de toute sa sensibilité, qui tient à ce que l'état philosophique et métaphysique vers lequel il se trouve entraîné constitue en lui une véritable révolution. Lorsque le niveau intellectuel moyen de la vie se sera élevé, l'émotion métaphysique perdra ce qu'elle a de troublant et de révolutionnaire, précisément parce qu'elle aura pénétré d'une manière régulière l'étendue de l'existence humaine. Des jouissances plus calmes et d'un ordre plus haut se répandront alors sur toute la vie au lieu de s'abattre sur un court instant de sa

durée ; celui qui passe son existence au bord de l'Océan n'en a plus peur, ou tout au moins n'éprouve plus l'émotion violente de celui qui n'a jamais vu une tempête. Si nous n'avions jamais regardé le ciel étoile, il nous épouvanterait comme un abîme le premier jour où nous porterions la tète en haut; aujourd'hui sa vue est plutôt pour nous un calmant, un moyen d'élever l'âme sans secousse. Pour apaiser les violences du sentiment religieux il suffit donc, après l'avoir purifié, de le laisser pénétrer toute notre existence, de faire qu'il nous soit toujours présent, de nous accoutumer à l'infini.

Une dernière condition serait indispensable au succès d'une religion nouvelle : il faudrait qu'elle fût vraiment nouvelle, qu'elle apportât une idée à l'esprit humain. Parmi les misérables tentatives religieuses qui se sont produites de nos jours d'un bout du monde à l'autre, rien d'original n'a surgi. En Amérique, une religion d'apparence nouvelle, le mormonisme, s'est propagée avec quelque succès; elle est, parmi les tentatives religieuses modernes, la seule qui se soit enveloppée du cortège des prophéties et des révélations miraculeuses, indispensable à une véritable religion dogmatique ; elle a, elle aussi, son livre et sa Bible, et même elle compte dans sa légende une prosaïque histoire de lunettes merveilleuses destinées à la lecture du livre. Le dieu mormon, plus instruit que celui do la Bible, a aujourd'hui des notions d'optique. Mais, pour qui va au fond des doctrines mormones, elles ne sont qu'un retour aux idées et aux mœurs juives : tout, dans cette religiun, est une répétition, une copie de légendes et de croyances surannées, auxquelles rien n'a été ajouté que de trivial; elle est à notre époque un anachronisme. Elle semble déjà arrivée d'ailleurs à la limite de son développement : le nombre de ses adhérents n'augmente plus. Le brahmaïsme hindou, lui, est un spiritualisme éclectique et mystique sans une seule idée vraiment neuve. Le comtisme, qui ne prend delà religion que les rites, est un essai pour maintenir la vie dans un corps dont on a arraché le cœur. Les spirites sont ou des charlatans ou des empiriques qui constatent, sans les expliquer scientifiquement, certains phénomènes encore mal connus du système nerveux : le charlatanisme ri'a jamais rien fondé de durable dans le domaine religieux. Comparer le mormonisme ■ néricain ou le spiritisme au christianisme naissant, c'est exposer à faire sourire en rapprocliant des choses sans commune

mesure. Si humbles qu'aient été les commencements du clirislianisme, il ne faut pas se laisser duper par des illusions historiques, ni croire qu'il ait dû son triomphe à de simples coïncidences d'événements heureux, que le monde par exemple, selon une hypothèse de M. Renan, eût pu très facilement devenir mylhriaste. Les disciples d'un certain Chrestus, mentionnés pour la première fois par Suétone, avaient, pour étayer leurs croyances encore vagues, deux épopées incomparables au point de vue poétique, la Bible et les Evangiles; ils apportaient au monde une morale admirable jusque dans ses erreurs et originale surtout pour la foule; ils lui apportaient, en outre, une grande idée métaphysique, celle de la résurrection, qui, combinée avec les idées des philosophes, devait nécessairement donner naissance à la doctrine de l'immortalité personnelle. Le christianisme devait donc vaincre; il devait trouver son saint Paul; la Bible et les Evangiles étaient des œuvres trop belles pour rester oubliées ou sans action. On n'a pas un seul exemple, dans l'histoire, d'un grand chef-d'œuvre à la fois littéraire et philosophique qui soit passé tout à fait inaperçu, sans exercer d'influence sur la marche de l'humanité. Toute œuvre qui possède une assez large mesure de beau ou de bien est sûre df l'avenir.

C'est par les masses et par le peuple que les mouvements religieux ont commencé jadis ; or une religion nouvelle ne

Pourrait nous venir aujourd'hui ni de la masse ignorante es peuples orientaux, ni des basses classes de notre société. Dans les civilisations antiques, les mêmes superstitions naïves unissaient toutes les classes sociales. Marc- Aurèle se voyait forcé de présider en grande pompe une cérémonie en l'honneur du serpent d'Alexandre d'Abonotique, qui avait des fidèles jusque dans son entourage. Aujourd'hui, un évèque d'Australie a pu refuser d'organiser des prières pour la pluie, en déclarant que les phénomènes atmosphériques étaient réglés par des lois natiirullcs inflexibles, et en engageant ses fidèles, s'ils voulaient un remède contre la sécheresse, à améliorer leur système d'irrigation. Ces deux petits faits marquent toute la difl'érence des temps. Le terme méprisant de Barbares, souo lequel les Grecs et les Romains désignaient tous los autres peuples, n'était rien moins qu'exact, puisqu'tMi somme les Hébreux et les Hindous avaient une religion plus profonde que la leur, et même une littérature à cer-

tains ég'ards supérieure. La civilisation grecque et romaine est un des rares exemples historiques qui prouvent que la religion n'est pas nécessairement la mesure du développement intellectuel des peuples. Les Grecs remportaient principalement par les arts et par les sciences naissantes, encore inconscientes de leur force; mais la supériorité qu'ils s'attribuaient sur tous les autres points était une pure illusion, provenant de leur ignorance. Au contraire, la supériorité que nous nous attribuons de nos jours, nous la justifions par notre savoir : nous connaissons mieux aujourd'hui la religion de la plupart des peuples orientaux qu'ils ne la connaissent eux-mêmes ; aussi avons-nous quelque droit d'apprécier ces religions, de les admirer et de les critiquer tout ensemble, droit que ne possédaient nullement les anciens. La distinction entre les savants et les ignorants reste aujourd'hui la seule ligne de démarcation vraiment sérieuse pour les classes comme pour les peuples. Cette ligne est désormais impossible à franchir pour une religion, car toute religion complète implique une conception générale du monde, et la naïve conception du monde que se forme en tout pays un homme du peuple ne pourra jamais s'imposer de vive force à un esprit cultivé. Nous ne voyons donc pas comment des « couches profondes » de l'humanité pourrait germer et sortir encore une grande religion.

On peut d'ailleurs démontrer presque a priori l'impossibilité de trouver rien de nouveau dans le domaine proprement re/^^/e^/j: et mythique. On n'imaginera rien de plus attrayant, comme mythe métaphysique, que le souverain bonheur obtenu dès cette vie par le nirvana bouddhiste, ou obtenu dans l'autre par V immortalité chrétienne. En ces deux conceptions, l'imagination métaphysique de l'humanité a réalisé pour toujours son chef-d'œuvre, comme l'imagination plastique a réalisé le sien dans la statuaire grecque. On peut demander autre chose dans un autre ordre d'idées, on peut exiger des hypothèses moins naïves, plus voisines de la rude vérité; mais on ne peut pas espérer qu'aucune de ces hypothèses séduise en un "jOur l'humanité, passe sur le monde comme la traînée lumineuse d'un éclair, apparaisse enfin avec les caractères d'une révélation. La foule ne reconnaît jamais d'autre révélation que celle qui lui annonce quelque chose d'heureux, un «salut» dans ce monde ou dans l'autre; pour

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être un prophète écouté , une condition essentielle est d'être un prophète de bon augure. Nous croyons donc la métaphysique religieuse, après les deux immenses efforts du bouddhisme et du christianisme, — le mahométisme n'est qu'une vulg^arisation sans g-rande valeur, — réduite désormais à la stérilité ou à la répétition. Autant se multiplient les hypothèses sévères et vraiment philosophique.-^ qu'on peut tirer aujourd'hui de la généralisation même des sciences, autant sont condamnées à l'uniformité et à la banalité ces hypothèses enfantines qui résolvaient d'un seul coup, et d'une manière toute consolante, la question des destinées humaines ou cosmiques. Il faut sortir des conditions où s'est placé jusqu'ici l'esprit religieux pour trouver quelque chose de neuf en métaphysique ; il faut dépasser toute idée assez primitive pour être encore à la portée d'un hottentot; il faut, pour cela même, ne plus poursuivre l'universel, le catholique, dans la sphère de la spéculation.

Même situation en morale. Peut-on, en fait de morale exaltée et entraînante, aller plus loin que le christianisme et le bouddhisme, qui prêchent tous deux l'altruisme exclusif, l'abnég-ation absolue? On ne pourrait que revenir dans une certaine mesure en arrière, modérer certains élans exagérés de dévouement dans le vide, accommoder à la réalité, mitiger ou pondérer cette morale mystique. Mais, avec une telle tâche, un nouveau Messie serait impuissant : on n'entraîne pas d'un coup l'humanité par des paroles simplement sensées, représentant le devoir dans sa froideur, l'humble et terne devoir de la vie de chaque jour. L'honnête bon sens n'est pas contag-ieux à la façon de ces exaltations religieuses qui courent sur les hommes et passent. Le sentiment moral peut avec le temps s'infiltrer dans chacun de nous, g-agner de proche en proche, m.onter comme une onde, mais si lentement que nous ne le sentons même pas. Les perfectionnements les plus durables sont souvent les plus luconscients. Il est difficile, par un simple élan de foi, de monter brusquement plusieurs degrés dans l'échelle des êtres. Le vrai perfectionnement moral est parfois juste le contraire de ces entrainemonts d'héroïsme qui tombent ensuite. La « passion du bien, » en devenant victorieuse, ceàse d'être une passion : il faut qu'elle se mêle à notre nature, à notre tem-

f)érament normal, à cette « chair » même que maudissent es mystiques; il faut ^ue l'homme devienne bon, pour

UKE NOUVELLE RELIGIOÎT EST-ELLE POSSIBLE? 3!1

ainsi dire, de la racine des cheveux à la plante des pieds Aussi le bouddhisme et le christianisme, sur beaucoup de points, ont-ils abouti à des avortements. Si les premiers apôtres qui ont prêché ces religions revenaient parmi nous, par combien de côtés ils retrouveraient l'humanité encore la même à travers des milliers d'années ! Il s'est sans doute produit un progrès intellectuel, qui a fixé un certain nomlare d'idées morales, mais ce progrès intellectuel, très complexe, n'est pas tout entier du fait des eligions : il ne s'était pas produit encore dans le petit nonibre de cœurs simples groupés autour de la « parole nouvelle » en qui les apôtres, pourtant, purent déjà voir se réaliser plus ou moins leur idéal religieux et mornl. Ces primitives vertus, toutes religieuses et non scientifiques, en s'étendant à l'humanité, se sont nécessairement corrompues : une morale d'abnégation exaltée ne peut réussir qu'auprès d'un petit groupe, d'une famille, d'un couvent séquestré artificiellement du reste du monde ; elle échoue nécessairement quand elle s'adresse et s'étend à l'humanité entière. Celle-ci est un milieu trop large et trop mouvant, oii certaines semences ne peuvent s'implanter et fructifier : on ne sème pas sur la mer. Recommencer aujourd'hui les épopées religieuses du christianisme et du bouddhisme, ce serait aboutir à un échec, car ce serait toujours vouloir développer à l'extrême le cœur humain avant d'avoir développé proportionnellement son cerveau. Cette culture aboutissant à un manque d'équilibre, à une sorte de monstruosité naturelle dans la floraison, peut réussir pleinement sur des individus, mais non sur des races. C'est pourquoi le chercheur qui, aujourd'hui, ajoute la plus petite parcelle de vérité à la masse des connaissances scientifiques ou philosophiques déjà acquises, peut faire une œuvre beaucoup moins brillante, mais parfois plus définitive que l'œuvre purement religieuse d'un Messie. Il est de ceux qui construiront, non pas en trois jours, mais dans la lenteur des âges, l'édifice sacré qu'on ne détruira plus. La conséquence la plus essentielle de toute religion positive, le culte, n'est pas moins difficile que le dogme à concilier avec l'esprit des sociétés futures. Le fond du culte, nous l'avons vu, c'est le rite, produit de l'habitude et de la tradition. Or, on l'a dit avec raison, l'une des marques caractéristiques de l'esprit novateur et de la supériorité intellectuelle, c'est le pouvoir de dissocier les associations d'idées, de ne pas se sentir entraîné par les

courants d'idées établies, de ne pas contracter du premier coup des habitudes invincibles de pensée, de ne pas avoir en quelque sorte l'inlelligence ritiialiste. Si tel est un des grands signes de supériorité chez l'individu, il en sera de même chez les peuples. Le progrès dans l'humanité se marque par le degré où est arrivée la faculté de dissocia- :ion. Alors l'instinct du nouveau n'est plus contrebalancé par l'instinct du rite ; la curiosité peut être poussée jusqu'au bout sans avoir ce caractère de bouleversement et d'impiété novatrice qu'elle présente aux yeux des peuples primitifs. L'importance du rite dans la vie matérielle et rehgieuse d'un peuple indique la part prédominante, chez ce peuple, des associations inconscientes et obscures; son cerveau est comme pris et enveloppé dans un réseau de fils opaques enchevêtrés, tissu impénétrable à la lumière et à la conscience. Au contraire le progrès de la conscience et de la réflexion, qui se manifeste chez les peuples modernes, est accompagné de l'alTaiblissement graduel des coutumes établies, des habitudes inconscientes, de la discipline redoutable du fait acquis. Il y a là souvent un certain danger au point de vue pratique, parce que la réflexion, déjà assez forte pour dissoudre l'habitude, ne l'est pas toujours assez pour combattre la passion du moment: sa puissance intellectuelle de dissociatioji n'est pas encore égale à sa force morale de domination et de direction. Mais quels que soient, au point de vue moral ou social, les inconvénients de ces progrès de la réflexion, il reste certain que, au point de vue religieux, ils amèneront tôt ou tard la disparition du caractère sacré des rites, des cérémonies religieuses, de tout le côté mécanique du culte. Dans l'entourage des dieux comme dans celui des rv.,is, l'étiquette est destinée à disparaître. Tout ce qui est un office cessera d'être un devoir, et le rôle du prêtre en sera gravement altéré. L'idéal lointain vers lequel nous marchons serait même la disparition du prêtre, qui est comme le rite personnifié et dont le dieu aujourd'hui vieilli, ne demeurant plus guère que par la puissance énorme du fait, 'n'est sous certains rapports que la déification de l'habitude. Vainement des hommes qui croient encore avoir une religion, — des pasteurs allemands, anglais ou américains, dos déistes hindous, — font les plus grands efforts pour se débarrasser de la révélation et du dogme, pour réduire leur foi à des croyances personnelles et progressives, mais accompagnées encore d'un rituel. Ce rituel n'est qu'une

superfélation, uno habitude presque superstitieuse conservée mécaniquement et destinée à disparaître.

Le mouvement qui, dans certains pays, porte la religion à abandonner ses dogmes et ses rites, est en réalité un mouvement de désagrégation, non de reconstitution. Les croyances humaines, telles qu'elles se reconstitueront un jour, ne porteront nullement la marque des religions dogmatiques et ritualistes : elles seront simplement philosophiques. Dans certains milieux, il est vrai, tout système philosophique tend à prendre la forme pratique et sentimentale d'un système de croyances ou d'espérances. C'est ainsi que les idées de Kant et de Schelling-, passant en Amérique, ont aussitôt donné naissance au traiiscendantalisme d'Emerson et de Parker; c'est ainsi que la philosophie de l'évolution de Spencer y a produit plus tard la religion du Co^mùme, représentée par MM. Fiske, Potter, Savag-e. Mais toutes ces prétendues religions ne sont que la projection, l'ombre mouvante abaissée dans le domaine du sentiment et de l'action par les spéculations du domaine intellectuel. Il ne suffit pas d'avoir le même a\is sur quelque point de métaphysique ou de sociologie, puis de se réunir dix ou cent dans un théâtre ou un temple, pour fonder ainsi, avec une religion nouvelle, un culte nouveau. A la plupart de ces prétendues religions, qui ne sont que des philosophies et quelquefois des philosophies faussées , on peut appliquer ce mot de Mark Pattison, qu'on interrogeait sur ce qu'il avait vu à la chapelle des comtistes de Londres : « Trois personnes, et pas de Dieu. »

Les défauts de ces cultes de formation moderne apparaissent plus sensibles qu'ailleurs dans le séailarisme, qui a eu son heure de succès en Angleterre. C'est une religion purement athée et utilitaire, ayant conservé le plus possible le rituel de l'Église anglicane. Cette contradiction entre le vide du fond et la prétention de la forme aboutit parfois à des conséquences risibles, à une véritable parodie '.

1. Voici, pare.xemple, les versets par lesquels les sécularistes or.t itinplacé Vite mis.'-a exl :

Portez-vous bien, chers amis! adioii, adieu, Réjouissez- vous d'une façon sociable:

Alors le bonheur résidera avec vous :

Portez-vous bien, chers amis, adieu, adieu. Portez-vous bien, chers amis, adieu, adieu, Souvenez-nous de cette, nuit;

314 l'irréligiox de l'avenie.

Chez nous, les Comtistes ont tenté un effort pour conserver le rite sans les croyances métaphysiques. Autant la doctrine comtiste du fétichisme renferme de vérité quand on s'en sert pour caractériser les religions primitives , autant elle est insuffisante au point de vue des religions actuelles. C'est que nos religions sont passées graduellement de la physique à la métaphysique : leurs fétiches sont aujourd'hui des symboles de la Cause suprême ou delà Fin suprême. Or le positivisme ne peut nous offrir aucun symbole de ce genre : son « Grand Fétiche » est un pur fétiche, bon pour les peuples primitifs. L' « Humanité » ne satisfait pleinement ni l'idée de causalité ni l'idée de finalité. Au point de vue de la causalité, elle est un simple chaînon dans la grande série des phénomènes ; au point de vue de la finalité, elle constitue une fin inexacte pratiquement et insuffisante théoriquement ; elle est pratiquement inexacte, parce que la presque totalité de nos actions se rapportent à tel ou tel petit groupe humain, non à l'humanité entière; elle est théoriquement insuffisante, parce que l'humanité nous apparaît comme peu de chose dans le grand Tout : sa vie est un point dans l'espace, un instant dans la durée ; elle constitue un idéal borné, et en somme, à regarder de haut, il est aussi vain de voir une race se prendre elle-même pour fin suprême qu'un individu. On ne contemple pas éternellement son propre nombril, et surtout on ne l'adore pas. L'amour de riiumanité, qui est la plus grande des vertus, ne saurait devenir « fétichisme » que par une absurdité. On ne peut pas espérer former une religion en alliant simplement la science positive et le sentiment aveugle : le fétichisme auquel on re\'ient ainsi est une religion de sauvage qu'on vient proposer précisément aux hommes les plus civilisés. D'ailleurs, ce n'est pas le pur sentiment affectif que nous croyons deslnié à subsister dans l'avenir sous des formes multiples et à remplacer les religions ; c'est le sentiment en tant qu'il est excité par des symboles métaphysiques, en tant qu'il accompagne des spéculations

Nous comptons en faire autant pour vous: Portez-vous bien, chers amis, adieu, adieu.

Portez-vous bien, chers amis, adieu, adieu, Jusqu'à ce que nous nous réunissions de nouveau; Gardez en vue le système social, Portez-vous bien, chus amis, adieu, adieu.

de la pensée. La métaphysique religieuse peut être une illusion involontaire, une erreur, un rêve; mais le fétichisme sans métaphysique est bien pire : c'est une illusion voulue, une erreur cherchée, un rêve qu'on fait tout éveillé. Auguste Comte semble croire, pourtant, que nous aurons toujours besoin d'adresser notre culte au moins à une personnification imaginaire de l'humanité, à un srrand Etre, à un srand Fétiche : ce serait faire du fétichisme une sorte de catégorie d'un nouveau g-enre, s'imposant à l'esprit humain comme les catégories kantiennes. Le fétichisme ne s'est jamais imposé à nous de cette manière : au point de vue intellectuel, il s'appuie sur des raisonnements dont on peut démontrer la fausseté ; au point de vue sensible, sur des sentiments déviés de leur direction normale et qu'on peut y ramener. Si parfois l'amour s'adresse à des personnifications, à des fétiches, c'est seulement à défaut de personnes réelles, d'individus vivants : — telle nous semble être, en sa plus simple formule, la loi qui amènera graduellement la disparition de tout culte fétichiste. Il s'agit de trouver des dieux en chair et en os, ^dvant et respirant avec nous, — non pas des créations poétiques comme ceux d'Homère, mais des réalités visibles. Il s'agit d'apercevoir le ciel dans les âmes humaines, la providence dans la science, la bonté au fond même de toute vie. Il faut non pas projeter nos idées et nos représentations subjectives en dehors de ce monde et les aimer d'un amour stérile, mais aimer d'un amour actif tous les êtres de ce monde, en tant qu'ils sont capables de concevoir et de réaliser les mêmes idées que nous. De même que l'amour de la patrie tend à disparaître en tant qu'amour d'une abstraction et se résout dans une sympathie générale pour tous nos concitoyens, de même l'amour de Dieu se dispersera sur la terre entière, se fragmentera entre tous les êtres. Connaître des choses \'is^antes^ c'est les aimer : ainsi la science, en tant qu'elle s'appliquo à la vie, se confond, croyons-nous, avec le sentiment cons titutif des religions les plus hautes, avec l'amour.

Une autre religion de l'humanité ou « religion d( l'éthique » a été fondée récemment à New-York par le filî d'un rabbin américain, M. Félix Adler; mais ce dernier, plus conséquent qu'Auguste Comte, s'est résolu à trancher au vif dans les rites religieux comme dans les dogmes. Il a supprimé presque toutes les cérémonies, tout catéchisme, tout livre saint. Sa métaphysique, inspirée par

316 l'irréligion de l'atexir.

Kant plutôt que par Comte, n'affirme copondant rien à rcndroit des notions de Dieu et de l'immortalité; il admet seulement l'existence du noumène inconnaissable, d'une « Réalité ultime qui gît derrière toutes les apparences et d'où sort l'harmonie du monde. » — « Alors que la divergence des croyances continue à s'accentuer, il semble nécessaire, dit M. Adler, de placer la loi morale là où elle ne peut être discutée, dans la pratiqne. Les hommes se sont si longtemps disputés sur l'auteur de la loi, que la loi même est restée dans l'ombre. Notre mouvement est un appel à la conscience, un cri pour plus de justice, une exhortation à plus de devoirs. «

Le premier but que les associations réformatrices doivent poursuivre, selon M. Adler, c'est de réformer leurs membres. Aussi s'est-il hâté de fonder : l°une écolo du dimanche où l'on enseigne la morale, l'histoire des cultes les plus importants et quelque peu de philosophie de la religion ; 2" un Ivindergarten public, organisé d'après la méthode Frœbel ; 3 " uue école ouvrière où les enfants sont admis à partir de trois ans jusqu'à neuf.

M. Adler a vu se grouper autour de lui d'abord des Juifs, ensuite bon nombre de personnes sans distinction de race, qui restent d'ailleurs entièrement libres dans leurs croyances personnelles , unies seulement par la bonne volonté et l'ardent désir de « régénérer l'humanité. » Tous les dimanches, les fidèles se réunissent pour entendre une conférence, puis se dispersent ; les membres seuls s'assemblent pour délibérer au sujet des œuvres fondées par l'association. Cette religion « à l'américaine », toute pratique, est acceptable pour le philosophe; au fond ce n'est plus qu'une vaste société de tempérance complétée par une société de secours mutuels. On ne peut lui reprocher que d'avoir un caractère un peu trop positif et terre à terre, mais c'est certainement un des types possibles entre lesquels se partagera et se dispersera un jour la religion.

Certains partisans de la rénovation religieuse placent leur dernier espoir dans le socialisme. Les idées socialistes

1. Les élèves trop indigents sont habillés et nourris; Tinstruction y esî gratuite; cette école com|ite aujourd"liui deux cent cinquante élèves, après avoir commencé avec huit : un mu>ée industriel y est attaché. Ajoutons que chaque jour des visiteuses {district nurses) s'en vont soigner les malades des quartiers pauvres de New-York.

doivent, selon enx, renouveler la religion do l'avenir et lui donner une vitalilé jusqu'alors inconnue. — Cette conception parait au premier abord originale, mais en réalité elle n'est qu'un retour en arrière. Les grandes relig'ions à portée universelle, le bouddhisme, le christianisme, ont été socialistes à leurs débuts, elles ont prêché le parlag'e des biens et la pauvreté pour tous; c'est une des raisons pour lesquelles elles se sont propagées avec tant de rapidité parmi le peuple. En réalité, dès qu'à la période de propagande a succédé la période d'établissement, ces religions ont fait tous leurs elTorls pour devenir individualistes, fût-ce au prix de contradictions : elles n'ont plus promis l'égalité que dans le ciel ou dans le nirvana.

S'ensuit-il que nous croyions les idées socialistes sans aucun avenir; et d'autre part ne peut-on concevoir un certain mysticisme s'alliant au socialisme, lui empruntant et lui communiquant de la force? — Un socialisme mystique n'est nullement irréalisable dans certaines conditions et, loin de faire obstacle à la libre-pensée religieuse, il pourra en être une des manifestations les plus importantes. Mais ce qui a rendu jusqu'ici le socialisme impraticable et utopique, c'est qu'il a voulu s'appliquer à la société tout entière, non à tel ou tel petit groupe social. Il a voulu être socialisme d'Etat, de même que toute religion rêve de devenir religion d'Etat. L'avenir des systèmes socialistes et des doctrines religieuses, c'est au contraire de s'adresser à de petits groupes, non à des masses confuses, de provoquer des associations très variées et multiples au sein du grand corps social. Comme le reconnaissent ses partisans les plus convaincus, le socialisme exige de ses membres, pour sa réalisation, une certaine moyenne de vertu qu'on peut rencontrer chez quelques centaines d'hommes, non chez plusieurs millions. Il cherche à établir une providence humaine, qui ferait très mal les affaires d'un monde, mais peut encore veiller assez bien sur quelques maisons. Le socialisme veut plus ou moins faire un sort à chaque individu, fixer les destinées, donner à chacun une somme de bonheur moven en lui assignant une petite case do la ruche sociale. C'est un fonctionnarisme idéal, et tout le monde n'est pas né pour être fonctionnaire; c'est la vie prévue, assurée, sans mésaventures et aussi sans grandes espérances, sans le haut et le bas de îa bascule sociale, — existence quelque peu utilitaire et uniforme, tirée au cordeau comme les planches d'un pota-

g-er, impuissante à satisfaire les désirs ambitieux qui s'agitent chez beaucoup d'entre nous. Le socialisme, soutenu aujourd'hui par les révoltés, aurait besoin au contraire, pour sa réalisation, des gens les plus paisibles du monde, les plus conservateurs, les plus bourgeois ; il ne donnera jamais un aliment suffisant à cet amour du risque qui est si vif en certains cœurs, qui porte à jouer le tout pour le tout, — toute la misère contre toute la fortune, — et qui est un des facteurs essentiels du progrès humain.

On fait tous les jours des essais de socialisme pratique : c'est l'association phalanstérienne de M. Godin en France, ce sont les associations des disciples de Cabet en Amérique ; ce sont d'autres d'un caractère plus purement religieux, comme celle des quakers, des shakers, etc., et enfin les sociétés de production, de consommation, de crédit. Toutes ces tentatives franchement ou indirectement socialistes n'ont jamais réussi qu'à condition que leurs promoteurs n'aient pas trop voulu faire grand , englober trop de gens dans leur petit groupe ; ils reconnaissent tous aujourd'hui qu'ils sont forcés de maintenir à l'écart certaines incapacités intellectuelles ou morales. Le socialisme ne se réalise qu'avec une petite société triée sur le volet. Même les théoriciens qui, se contentant d'associer l'ouvrier aux bénéfices du patron, y voyaient la panacée universelle, reconnaissent aujourd'hui que la participation aux bénéfices constitue un remède pour beaucoup, non pour tous, que tous les ouvriers ne sont pas assez patients ni laborieux pour se plier aux conditions très simples que réclame la participation. Ces hommes impropres à la vie d'association, ces individuahtés résistantes, on se borne à les mettre aujourd'hui hors de la petite société qu'on a formée ; on serait forcé de les mettre nors la loi et d'en faire des parias si cette petite société enveloppait le monde. Le socialisme se détruirait luimême en voulant s'universaliser.

Toute découverte scientifique passe nécessairement par trois périodes distinctes : la période dépure théorie, la période d'application en petit dans les laboratoires, la période d'apphcation en grand dans l'industrie. Aussi arrive-t-il à tout moment qu'une idée se trouve arrêtée dans la sphère de la théorie sans pouvoir passer dans la pratique, ou bien que, réahsée en petit dans le monde artificiel du laboratoire, elle avorte quand il s'agit d'une réalisation en grand dans l'industrie. S'il en est ainsi de toutes les idées scien-

tifiquos, de toute iiivenrion portant sur la matière inerle que nous pouvons librement pétrir, à plus forte raison en est-il ainsi des idées sociales, des expériences sur la matière humaine, si variable, si hétérogène, si résistante. Les socialistes n'en sont le plus souvent encore qu'à la théorie, — une théorie très vague et très contradictoire ; quand il s'agira pour eux de passer à la pratique, il faudra bien distinguer entre l'application en petit dans un milieu choisi, fait exprès, et l'application en grand dans l'Etal. L'État qui , séduit par quelque belle théorie socialiste, serait par impossible entraîné à vouloir la réaliser luimême sur de grandes proportions, se ruinerait nécessairemont. Les expériences sociales, encore une fois, ne peuvent pas être tentées directement par l'Etat, même si elles s'appuient sur des idées religieuses, et surtout peut-être si elles s'y appuient. Les expériences de ce genre ne peuvent être qu'observées par l'Etat, suivies avec intérêt par lui; on peut même admettre que, dans certains cas, l'État a le droit d'encourager les plus intéressantes d'entre elles, de les subventionner, comme il fait pour des entreprises industrielles. Nous sommes persuadé que, dans l'avenir, se produiront des manifestations très diverses du socialisme, comme d'ailleurs de l'esprit religieux. Il doit y avoir des conceptions variées de l'ordre social , toutes également réalisables avec des tempéraments différents et des climats différents. La société humaine, qui aujourd'hui, en dehors des couvents, — groupements artificiels d'individus de même sexe, — présente un type assez uniforme, pourra offrir plus tard, grâce à une entière liberté d'association et au progrès de l'initiative individuelle, une grande variété de types. Le socialisme librement appliqué ne fondera pas une religion, mais il pourra fonder un grand nombre d'associations dominées par des idées métaphysiques ou morales que les associés auront adoptées en commun. Il contribuera ainsi à cette multiplicité, à cette diversité de croyances qui n'exclut pas, mais appelle, au contraire, leur libre groupement.

L'avenir laissera donc de plus en plus à la pensée humaine la liberté de prendre toutes les directions où elle pourra s'engager sans violer le droit d'autrui. Quel est l'idéal social leplus élevé? Est-ce purement et simplement la pratique des vertus nécessaires, ou encore une moralité à demi-inconsciente, une innocence bénigne, composée à la fois d'igriorance et d'habitude? Nous trouvons ce type

320 LiRuÉMoroN DE l'avenir.

social réalisé dans cerLaiiies contrées de l'Orient, converties au bouddhisme, oii la population est si douce que des années se passent sans qu'un homicide soit signalé ; et cependant ces contrées ne nous paraissent nullement réaliser notre idéal. Faut-il qu'à cette sorte de moralité moyenne s'ajoute une satisfaction moyenne des principaux désirs humains, l'aisance économique, le bonheur pratique à la portée de tous? Cola encore ne nous suffit pas, car nous voyons sans trop d'envie ce bonheur villageois réalisé dans de petits coins de la Suisse, du Portug'al, dans des pays privilég'iés comme Costa-Rica, où la misère est presque inconnue. Que nous faut-il donc? Les artistes rêvent une vie vouée tout entière à l'art, au beau, ennemie de la vertu terre à terre et pratique ; cet idéal a été réalisé à la Renaissance : on y a vu une éclosion extraordinaire de tous les instincts esthétiques coïncidant avec une assez grande dépravation morale, et nous ne désirons nullement revenir à cette époque. Est-ce donc le règne de la science qui est l'idéal moderne? Nous aurions alors une société de Fausts blasés, qui ne serait peut-être pas beaucoup plus enviable que tous les autres types sociaux. Non, un idéal social complet ne peut consister ni dans la moralité nue , ni dans le simple bien-ê tre économique , ni dans l'art seul, ni dans la science seule : il faut tout cela réuni, et l'idéal le plus haut sera le plus larg'e , le plus universel. Idéal, c'est progrès, elle progrès ne peut pas se faire dans une seule direction à la fois : qui n'avance que sur un point ne tarde pas à reculer. La lumière ne triomphe que par rayonnement, en envahissant l'ombre dans tous les sens à la fois. Aussi ne pourrait-on démontrer l'excellence d'une religion en prouvant qu'elle favorise l'essor de l'activité humaine dans une direction unique , par exemple celle de la moralité ou de l'art. Moraliser l'homme, comme a pu le faire le christianisme ou le bouddhisme, ce n'est pas encore tout; exciter son imagination esthétique, comme le faisait le paganisme, ce n'est pas tout non plus. Il faut pousser en avant non une des facultés humaines, mais l'homme tout entier; et une seule religion en est incapable. Il faut que chacun de nous se fasse la siiMme. Il n'est point mauvais que celui qui veut se composer une vie semblable à celle du prêtre soit chrétien et même quaker; il n'est point mauvais que l'artiste soit païen. Ce qui est certain, c'est que pas une des divinilés créées successivement par l'esprit humain ne peut lui suf-

fire aujourd'hui; il a besoin de toutes à la fois, et encore de quelque chose par delà, car sa pensée a devancé ses dieux.

Sous les voûtes sonnantes des \'ieilles cathédrales retentissent tant d'échos et de voix diverses, qu'on a dû parfois tendre au travers de la nef un immense filet pour arrêter au passag^e les ondes sonores et pour permettre à la voix du prêtre d'arriver seule à l'oreille des fidèles. Ce filet, invisible d'en bas, qui isole la parole sacrée et refuse à toute autre la sonorité, il est tendu non seulement au travers des nefs des cathédrales, mais au cœur même des vrais croyants. C'est ce léger et invisible filet qu'il nous faut tout d'abord déchirer, afin que nulle voix sortant du monde ne soit interceptée avant d'arriver jusqu'aux hommes : la vraie « parole sacrée » n'est pas une parole solitaire, c'est la symphonie de toutes les voix résonnant ensemble sous la voûte du ciel.

Je causais un jour avec M. Renan de raffaiblisscment graduel de la parole religieuse, de ce silence où est tombé le Verbe divin qui jadis emplissait seul le monde; aujourd'hui, c'est le Verbe de la nature et de l'humanité, c'est la pensée et le sentiment absolument libres qui se substituent aux oracles, aux révélations surnaturelles, à toute la dogmatique religieuse. M. Renan, avec cette ouverture d'esprit qui lui est habituelle et qui est faite d'ailleurs de beaucoup de scepticisme, ne tarda pas à abonder dans mon sens : « Oui, c'est bien cela, disait-il, l'irréligion est le but vers lequel nous marchons. Après tout, pourquoi l'humanité ne se passerait-elle pas de dogmes? La spéculation remplacera la religion. Déjà, chez les peuples les plus avancés, les dogmes se désagrègent, un travail intérieur brise, éparpille ces incrustations de la pensée. En France, nous sommes déjà, pour la plupart, des irréligieux; un homme du peuple ne croit guère plus que le savant : il a son petit fonds d'idées à lui, plus ou moins naïves ou profondes, sur lesquelles il vit sans avoir besoin de s'adresser au prêtre. En Allemagne, Je travail de décomposition des dogmes est aussi très avancé. En Angleterre, il commence, mais il va vile. Le christianisme semble partout avoir pour aboutissant naturel la libre pensée. L(; bouddhisme et l'hindouisme, de même : dans les Indes, la plupart des hommes intelligents sont libres penseurs; en Chine, il n'y a pas de religion d'Etat. Oui, ce sera long, mais la religion s'en ira, et on

peut déjà, pour l'Europe, se figurer le temps où elle ne sera plus... Il y a bien un point noir, c'est l'islam; oh! ces Turcs, quelles têtes étroites, rebelles au libre raisonnement, ennemies de tout ce qui n'est pas l'équilibre parfait de la foi littérale ! Comment faire entendre raison à ces gens-là?... Enfin, s'ils ne veulent pas nous suivre, on se passera d'eux, voilà tout. Oui, je crois qu'il faudra se passer des Turcs. » — Nous ajouterons que si, parmi les chrétiens et les bouddhistes , quelques-uns devaient se montrer aussi résistants que les Turcs, on saurait aussi se passer d'eux. Ceux qui dans l'humanité pensent, voient et marchent, ont toujours à traîner derrière eux la longue queue de ceux qui ne savent ni voir ni penser, et qui ne veulent pas marcher. Le progrès se fait pourtant. Tous les jours les adeptes convaincus des diverses religions positives et dogmatiques comptent moins parmi les membres vraiment actifs de l'espèce humaine : n'en demandons point davantage. Ceux qui ne comptent pas pour le progrès, dès maintenant n'existent pour ainsi dire plus : ils disparaîtront tout à fait un jour. L'exercice de la pensée devient plus que jamais une condition d'existence; le rôle prépondérant des religions dans la vie passée de l'humanité s'explique par ce fait, qu'elles étaient presque alors le seul moyen pour l'homme de mettre en œuvre son activité intellectuelle et morale; elles étaient comme le «débouché » unique de toutes les tendances élevées de notre être. A cette époque, en dehors de la religion, rien que des préoccupations grossières et matérielles ; pas de milieu entre le rêve cl la réalité la plus terre à terre. Aujourd'hui ce milieu est trouvé : on peut être un penseur sans avoir besoin de rêver, on peut même être un rêveur sans avoir besoin de croire. La science et l'art sont nés et nous ouvrent leun; domaines aux perspectives infinies, où chacun peut dé penser, sans le gaspiller en pure perte, son excédent d'activité. La science permet le désintéressement de la recherche sans tolérer les égarements de l'imagination, elle (loime l'enthousiasme sans le délire; elle a une beauté à elle, faite de vérité.

IL — l'anomie religieuse et la substitution

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