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Il ne faudrait pourtant pas tomber à ce sujet dans l'exagération. L'univers est infini sans doute, et conséquemment \di matière de la science humaine est infinie ; néanmoins, l'univers est dominé par un certain nombre de lois simples dont nous pouvons nous rendre compte de mieux en mieux Plusieurs vies d'hommes seraient nécessaires pour connaître dans leur complexité toutes les branches des épopées védiques, mais nous pouvons cependant, dès aujourd'hui, saisir les idées maîtresses, les principes qui les dominent; rien n'empêche qu'il en soit ainsi un jour pour l'épopée de l'univers. Nous pourrons même en venir à délimiter les points précis sur lesquels porte notre ignorance, à marquer dans les chaînes des phénomènes entrecroisés à l'infini les anneaux qui sont pour nous hors de prise. On ne peut donc pas dire que notre ignorance aille grandissant avec notre science même, mais on peut considérer comme très probable que notre science sentira toujours quelque chose lui échapper et en viendra à déterminer de plus en plus nettement, quoique d'une manière toute négative, la nature de ce quelque chose. L'infinité de l'a inconnaissable » même n'est en somme qu'une hypothèse. Nous nous accordons peut-être trop à nous-mêmes en croyant à quelque chose d'infini en nous, fût-ce notre ignorance. Peut-être la sphère de notre savoir est-elle, comme notre globe terrestre, enveloppée seulement d'une bande assez étroite de nuages, d'obscurité et d'ignorance; peut-être n'y a-t-il pas de « fond » des choses, de même qu'il n'est pas de fond et de soutien à notre terre ; peut-être tout se réduit-il à une gravitation de phénomènes. L'inconnu est une atmosphère où nous vivons, mais il ne s'étend peut-être pas plus à l'infini que l'atmosphère terrestre, et on ne peut pas plus faire de la conscience de 1 infini inconnaissable le soutien de nos connaissances qu'on ne peut supposer notre globe porté pour ainsi dire par son atmosphère, suspendu à ses nuages '.
Inconnaissable ou non, infini ou fini, Vinconnu sera tou' jours l'objet des hypothèses métaphysiques. Admettre ainsi la perpétuité de ces hypothèses, est-ce admettre l'éternité des religions? Il faut s'entendre sur les termes. Spencer définit la pensée religieuse « celle qui s'occupe
1. La notion même de l'inconnaissable a été vivement disciUéc en Angleterre et en France. Voir, sur ce peint, le travail de M. Panilian dans la iîei'we philosoj'hique, t. VI, p. 279.
de ce qui est au delà de la sphère des sens ; » mais tel est précisément le propre de la pensée philosophique : c'est [Innc la philosophie en son entier, non pas seulement \a religion, qui se trouve englobée par la définition de 8(tencor. Bien plus, c'est en un sens la science même, car la science, s'occupaut de tout ce qui tombe sous la perception ou le raisonnement, cherche par cela même à fixer la limite où leur pouvoir s'arrête : elle touche ainsi indirectement à la sphère de 1' « inconnaissable w, sinon pour la pénétrer, du moins pour la délimiter, ce qui est déjà une sorte de connaissance négative. Le savoir est essentiellement criiiq e et doit se critiquer lui-même. Qu'il faille admettre l'éternité de la philosophie et de la science, cela ne nous semble pas douteux; mais qu'on en doive conclure, comme Spencer, la pérennité de la religion avec tout ce qu'on entend d'habitude par ce mot, rien de moins prouvé.
Pour Spencer, l'inconnaissable même n'est pas absolument négatif. Au milieu des mystères qui deviennent d'autant plus mj^stérieux qu'on y réfléchit davantag"e, il restei'a toujours, dit-il, une r^'i/itiide absolue ipour l'homme, « c'est qu'il se trouve en présence d'une énergie infinie et éternelle, source de toutes choses. » — Cette formule de la certitude humaine est bien contestable. D'abord le savant admet plutôt une infinité d'énergies qu'une énergie infinie: ce qui substituerait au monisme \XT\e sorte d'atomisme mécanique , une division à l'infini de la force. Déplus, la religion ne saurait se borner à affirmer l'existence d'une énergie ou d'une infinité d'énergies éternelles. Elle a besoin dadnieltre un rapport quelconque entre ces énergies et la moralité humaine, entre la direction de ces énerg-ies et la tendance qui nous porte à faire le bien. Or, un rapport de ce genre est tout ce qu'il y a de plus sujet à doute dans l'évolutioiniisnie. Nous croyons qu'il faut, sur ce [)oint, faire des hypothèses et le plus d'hypothèses possihle; mais, loin d'olfrir un caractère de certitude, ces hypothèses offriraient plutôt, au point de vue de la science puie, un caiactère d'improbabilité. La moralité humaine, si on ne la considère que seiealififiwmoit, est une question d'espèce, non une question concernant l'univers. Ce qm distingue des dieux les forces naturelles admises par la sciiMice modeine, c'est précisément qu'elles sont inditîérentes à noire moralité. Rien de certainement divin ne nous est apparu dans le monde , malgré l'admiration
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croissante que uous éprouvons pour la complexité de ses phénomènes, pour la solidarité qui existe entre eux, pour la vie latente ou active qui anime toutes clioscs. La science ne nous montre point un univers qui travaillerait spontanément à la réalisation de ce que nous appelons le bien : pour réaliser ce bien, c'est nous qui devrons plier le monde à notre volonté. Il s'ag^it de rendre esclaves ces dieux que nous avons commencé par adorer; il s'agit de substituer au « règne de Dieu » le règne de l'homme.
La prétendue conciliation de la science et de la religion ne se fait donc, chez Spencer, qu'à la faveur de l'ambiguïté des termes. Les partisans des religions n'en ont pas moins recueilli précieusement ces apparentes concessions pour en faire un argument en faveur de la perpétuité des dogmes. « Comment les dogmes finissent », Jouffroy nous l'avait dit; récemment, un de ses successeurs à la Sorbonne essayait de montrer « comment les dogmes renaissent », et il s'appuyait, suivant l'exemple de Spencer, sur le sens ambigu des mots. Ces « dogmes », ce sont pour M. Caro les principaux points de doctrine du spiritualisme traditionnel — comme si on pouvait donner le nom de dogmes à des hvpothèses philosophiques, fût-ce même à des hypothèses éternelles ! 11 ne s'agit d'ailleurs que de s'entendre; si on appelle dogmes les problèmes toujours renaissants avec leurs solutions toujours hypothétiques, alors les dogmes renaissent et renaîtront toujours : milita renascentur qnœ jam cecidere, cadentque... Mais si on raisonne, comme le doit un philosophe, sur des termes d'un sens précis, comment appeler dogmes les libres constructions de la métaphysique ? Yoici Heraclite l'évolutionniste, voici Platon le contemplateur des idées, puis vient Aristote suspendant sa pensée à la pensée de la
Sensée ; Descartes qui cherche dans le doute le fondement 'une vérité plus inébranlable, Leibniz s'efforçant de se faire le miroir de l'univers, Spinoza perdu dans la substance infinie, Kant faisant tourner le monde autour de la pensée et la pensée autour de la loi morale ; où sont les dogmes, dans ces grands poèmes de la métaphysique? rson, ce ne sont pas là des dogmes, mais des systèmes marqués de l'individualité du génie , quoique renfermant en eux quelque chose de l'éternelle philosophie, de la perennis -philosophia de Leibniz. Chaque système, comme lel, est précisément un moyen de démontrer Fin-
suffisance de l'idée maîtresse qui le domine et la nécessité pour l'esprit humain de dépasser cette idée. Systématiser, en effet, c'est, en tirant d'un groupe d'idées tout ce qu'elles contiennent , montrer ce qu'on n'en peut faire sortir , montrer qu'elles ne peuvent être adéquates à la pensée tout entière. Construire, c'est prouver le poids même des pierres dont on se sert, l'impossibilité de les soulever jusqu'au ciel. Il faut construire des systèmes pour un certain nombre d'années, comme l'architecte construit pour trois ou quatre siècles quelque admirable édifice ; puis on peut soi-même, l'œuvre accomplie, marquer les points par où elle craquera d'abord, les colonnes qui céderont les premières, le commencement de l'écroulement final. Toute chute rationnelle force à la résignation, donne dans une certaine mesure la consolation. Ce qui est itlile est nécessairement transitoire, car l'utilité se déplace; c'est ainsi que l'utilité d'un système est la démonstration même de son caractère mortel. 'Avâ-;-/./^ sr?jvat, dit le dogme; àvâvv.r, p.-}) sTY;va'., dit le philosophe. Les systèmes meurent, et à plus forte raison les dogmes; ce qui reste, ce sont les sentiments et les idées. Tous les arrangements se dérangent, toutes les délimitations et toutes les définitions se brisent un jour ou l'autre, toutes les constructions tombent en poussière ; ce qui est éternel, c'est cette poussière même des doctrines, toujours prête à rentrer dans un moule nouveau, dans une forme provisoire, toujours vivante et qui, loin de recevoir la vie de ces formes fugitives où elle passe, la leur donne. Les pensées humaines vivent non par leurs contours, mais par leur fond. Pour les comprendre il faut les saisir non dans leur immobilité, au sein d'un système particulier, mais dans leur mouvement, à travers la succession des doctrines les plus diverses.
Ainsi que la spéculation même et l'hypothèse, le sentiment philosophique et métaphysique qui y correspond est éternel, mais il est aussi éternellement changeant. Anotre époque, il est déjà bien loin de la « certitxuie intime « du dogme, de la foi confiante et reposée. Si l'indépendance de l'esprit et la libre spéculation ont leur douceur, leur attrait, leur ivresse même, elles ont aussi leur trouble et leur inquiétude. Il faut se résoudre aujourd'hui à souffrir davantage par notre pensée, comme d'ailleurs nous jouissons davantage par elle; car la vie de l'esprit, comme celle du corps, est faite d'une balance entre, la peine et 'e plaisir. La haule émotion métaphysique, comme la liaule
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émotion esthétique, n'est jamais pure de toute tristesse * Un jour viendra où, dans tous les cœurs, des cordes graves et même douloureuses s'éveilleront, demanderont parfois à vibrer, comme elles vibraient jadis aux cœurs privilégiés des Heraclite et des Jérémie. Le sentiment métaphysique ne peut pas ne pas avoir quelque chose de triste, comme le sublime que nous nous sentons incapables de jamais embrasser , comme le doute même , comme le mal intellectuel, le mal moral, le mal sensible toujours mêlés à toutes nos joies et dont ce doute est un retentissement dans notre conscience. Ace point de vue, on peut dire qu'il y a une part de souffrance en toute philosophie profonde comme en toute profonde religion.
Un jour que j'étais assis à ma table de travail, mon amie est venue à moi tout inquiète : « Quel front triste ! Qu'as-tu donc? Des larmes, mon Dieu! ï'ai-je fait de la peine? — Eh non, m'en fais-tu jamais? Je pleure d'une pensée , tout simplement , oui , d'une pensée en l'air, abstraite, d'une pensée sur le monde, sur le sort des choses et des êtres. N'y a-t-il pas dans l'univers assez de misère pour justifier une larrriL; qui semble sans objet, comme assez de joie pour expliquer un sourire qui semble naître de rien? » Tout homme peut pleurer ou sourire ainsi, non sur lui, ni même sur les siens, mais sur le g-rand Tout où il vit, et c'est le propre de l'homme que cette solidarité consciente où il se trouve avec tous les êtres, cette douleur ou cette joie impersonnelle qu'il est capable d'éprouver. Cette faculté de s'impersonnaliser pour ainsi dire est ce qui restera de plus durable dans les relig'ions et les philosophies, car c'est par là qu'elles sont le plus intérieures. Sympathiser avec la nature entière , en chercher le secret, vouloir contribuer à son amélioration, sortir ainsi de son égoïsme pour vivre de la vie universelle, voilà ce que l'homme fera toujours par cela seul qu'il est homme, qu'il pense et qu'il sent.
Les religions peuvent donc passer sans que l'esprit et le sentimentmétaphysiques en soient le moins du monde altérés. Quand les Hébreux allaient vers la terre promise, ils sentaient Dieu avec eux; Dieu avait parlé et avait dit : c'est là-bas ; le soir une nuée de feu s'allumait et marchait devant eux. Maintenant la lueur céleste s'est éteinte, nous ne
1. Voir nos Problèmes de l'esthétique contemporaine, 1" partie.
sommes pas bien sûrs d'avoir Dieu sur nos têtes, nous ne possédons d'autre lumière que notre intcllig-ence, et, avec cette simple lueur, il faut se diriger dans la nuit. Si encore nous étions sûrs qu'il y a une terre promise, que d'autres que nous y arriveront, que le désert aboutira à quelque chose ! Mais non , cette certitude même nous est enlevée : nous cherchons un nouveau monde et nous ne pouvons affirmer qu'il existe ; nul n'y est allé , nul n'en est revenu ; il nous faut le découvrir avant de Dous y reposer. Et pourtant nous avancerons toujours, poussés par un infatigable espoir.