‹ L'irréligion de l'avenirChapitre 69 sur 104 · III. — SUBSTITUTION DES HYPOTHÈSES MÉTAPHYSIQUES AUX DOGMES · texte numérisé non relu

III. — SUBSTITUTION DES HYPOTHÈSES MÉTAPHYSIQUES AUX DOGMES

Là OÙ cesse la science positive, il y a encore place pour i'iivpothèse et pour cette autre science, dite métaphysique, qui a pour but d'évaluer les probabilités comparatives des hvpothèses : savoir, supposer, raisonner dans tous les sens en partant de ce qu'on a supposé, chercher enfin, — ces mots paraissent rendre tout l'esprit moderne : nous n'avons plus besoin du dogme. La religion, qui n'était à l'origine qu'une science naïve, a fini par devenir l'ennemie même de la science; à l'avenir, il faudra qu'elle se fonde, si elle le peut, dans la science elle-même ou dans riiy[)0tlièse vraiment scientifique, je veux dire celle qui ne se donne que comme hypothèse, se déclare elle-même provisoire, mesure son utilité à l'étendue de l'explication qu'elle fournit et n'aspire qu'à disparaître pour faire place à une hypothèse plus large. Mieux vaut la science ou la recherche que l'adoration immobile. Ce qui seul est éternel dans les religions, c'est la tendance qui les a produites, le désir d'expliquer, d'induire, de tout relier en nous et autour de nous ; c'est l'activité infatigable de l'esprit, qui ne peut s'arrêter devant le fait brut, qui se projette en toutes choses, d'abord troublé, incohérent, comme il fut jadis, puis clair, coordonné et harmonieux, comme est la science d'aujourd'hui. Ce qui est respectable dans les religions, c'est donc précisément le germe de cet esprit d'investigation scientifique et métaphysique qui tend aujourd'hui à les renverser l'une après l'autre.

Le sentiment religieux proprement dit ne doit pas se confondre avec ce qu'on pourrait appeler l'instinct métaphysique : il en est profondément distinct. Il est appelé à se dissoudre avec l'extension de la science, tandis que l'autre pourra se transformer de toutes les façons sans disparaître. L'instinct de la spéculation libre répond d'abord à un sentiment indestructible, celui des bornes de la connaissance positive : il est comme la résonance en nous de l'immortel mvstère des choses. Il répond en outre à une autre tendance invincible de l'esprit, le besoin de l'idéal, le besoin de dépasser la nature visible et tang^ible, non seulement par l'intelligence, mais par le

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cœur. L'âme humaine, comme les hirondelles, a les ailes trop longues pour voler tout près de terre : elle esl faite

Sour les grands coups d'ailes, les élans faciles et puissants ans le plein ciel. 11 faut seulement qu'elle se soulève une fois du sol ; souvent elle ne le peut : ses longues ailes ballent en vain la terre sans pouvoir la chasser et se souillent de boue. Quelle force la saisira et la lancera dans les cieux? Le désir même de ces espaces inconnus, le désir de l'idéal infini et incertain. La nature, telle que nous la font connaître les sciences positives, est sans doute la seule divinité parfaitement incontestable, elle est le deus certus (c'est ainsi que l'empereur Aurélien appelait le soleil) ; mais celte certitude même est une condition d'infériorité: la lumière du soleil n'est pas la plus brillante lumière, le réel ne saurait être pour la pensée humaine définitivement divin. Le dieu idéal est donc nécessairement aussi le deus inccrnts, le dieu problématique, peut-être mensonger.

Grâce à ce double sentiment des bornes de notre science et de l'infinité de notre idéal, il est inadmissible que l'homme renonce jamais aux grands problèmes sur l'origine et sur la fin des choses : l'enfant peut bien pour un instant, dit Spencer, en se cachant la tête sous sa couverture, échappera la conscience des ténèbres qui l'environnent; mais celte conscience, bien que rendue moins vive, subsiste néanmoins, et l'imagination continue nécessairement à s'occuper de ce qui est placé au delà des limites de la perception. Le progrès de la pensée humaine a porté encore moins sur les réponses aux problèmes que sur l'art de formuler les problèmes eux-mêmes : les énigmes ne nous sont plus posées dans les mêmes termes naïfs qu'elles l'étaient pour les premiers hommes. C'est là l'une des preuves de l'agrandissement de l'esprit humain; par malheur, la réponse est toujours aussi difficile que tentante. JNous ne tenons jusqu'ici aucune explication, mais une simple transposition du grand mystère, reporté plus loin et plus haut, de telle sorte que, comme l'a dit encore Spencer, « tout côté mystérieux enlevé à l'ancienne interprétation de l'univers est ajouté à la nouvelle interprélation. » Spencer, on le sait, a comparé quelque part le savoir humain à une sphère lumineuse perdue dans un infini d'obscurité; plus la s[)hère va grandissant, plus elle multiplie ses points de contact avec la nuit, de telle sorte que la science, en augmentant, ne ferait qu'élargir l'abime de notre ignorance.

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