ET LE PROSÉLYTISME MORAL
Un deuxième élément survivra aux religions. Comme les intelligences affranchies du dogme, les volontés continueront à s'associer librement en vue des souffrances humaines à soulager, des vices et des erreurs à guérir, des idées morales à répandre. Cette association a, comme celle des intelligences, son principe dans la conscience de la solidarité et de la fraternité humaiije,mais, bien entendu, il ne s'agit plus de la fraternité fondée sur des idées superstitieuses ou antiphilosophiques, sur la communauté d'origine, sur l'existence d'un même père terrestre ou même céleste ; il s'agit d'une fraternité rationnelle et morale fondée sur l'identité de nature et de tendance. Le vrai philosophe ne doit pas dire seulement : rien de ce qui est humain ne m'est étranger, mais : rien de ce qui vit, soutire et pense ne m'est étranger. Le cœur se retrouve partout oii il entend battre un cœur comme lui, jusque dans l'être le plus infime, à plus forte raison dans l'être égal ou supérieur. Un poète de l'Inde, dit la légende, vit tomber à ses pieds un oiseau blessé, se débattant contre la mort; le cœur du poète, soulevé en sanglots de pitié, imita les palpitations de la créature mourante : c'est cette plainte mesurée et modulée, c'est ce rythme de la douleur qui fut l'origine des vers ; comme la poésie, la religion a aussi son origine la plus haute et sa plus belle manifestation dans la pitié. L'amour des hommes les uns pour les aulrcs n'a pas besoin d'être précédé par l'accord complet des esprits ; c'est cet amour même qui arrivera à produire un accord relatif : aimez-vous l'un l'autre, et vous vous comprendrez ; quand vous vous serez bien compris, vous serez
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déjà plus près de vous entendre. Une lumière jaillit de l'union des cœurs.
L'universelle sympathie est le sentiment qui devra se développer le plus dans les sociétés futures. Dès aujourd'hui, par une évolution absolument inévitable, la religion chez les âmes les plus hautes a fini par se fondre avec la charité. Encore dures et stériles chez les peuples primitifs Quelles ne sont qu'un recueil de formules de propiliation, les relig'ions ont fini, en se pénétrant de morale, par devenir l'une des sources essentielles de la tendresse humaine. Le bouddhisme et le christianisme se sont trouvés à la tète des principales œuvres de charité que l'homme ait entreprises. Condamnées fatalement, au bout d'un laps de temps plus ou moins lon^, à la stérilité intellectuelle, ces religions ont eu le génie du cœur. Les Vincent de Paul ont peu à peu remplacé les saint Augustin ou les saint Athanase, non sans profit pour l'humanité. Cette évolution ira s'accentuant sans doute. Aujourd'hui, par exemple, où si peu d'œuvres intellectuelles d'un vrai talent se sont produites dans la sphère théologique', beaucoup d'œuvres pratiques ont été conçues et exécutées par des prêtres. L^n jour viendra sans doute où toute souffrance personnelle, réagissant sur les sentiments sympathiques, fera naître un désir de soulager la souffrance d'autrui. La douleur physique produit en général un besoin d'agitation physique : de même que des lois esthétiques viennent rythmer cette agitation, transforment les gestes désordonnés en mouvements réguliers, les cris en chants de douleur "^ de même, dans la souffrance morale, une loi plus complexe, intervenant de nouveau, peut diriger vers autrui l'instinct qui nous pousse à agir pour oublier de souffrir; alors toute soulTrauce pourra devenir, chez celui même qui l'éprouve, une source de pitié à l'égard des souffrances d'autrui, tout malheur personnel sera un principe de charité.
Comme le sentiment artistique, le plus haut sentiment religieux doit être fécond; il doit porter à l'action. Religion, si l'on en croit saint Paul lui-même, veut dire charité, amour; or, il n'y a pas de charité sinon envers quelqu'un, et l'amour véritablement riche ne peut pas s'épuiseï dans la contemplation et l'extase mvstique, qui scienti-