Voir nos ProOlèmes d'esthétique, 1. IIL
Squement ne sont pour lui qu'une déviation et comme un avortement. L'amour véritable doit se tourner à agir. Ainsi s'efface l'antique opposition de la foi et des œuvres : il n'y a pas de foi puissante sans les œuvres, pas plus qu'il n'y a de vrai génie stérile ou de vraie beauté inféconde. Si Jésus préférait Marie, immobile à ses pieds, à Marlbe s'agitanl dans la maison, c'est que sans doute il pressentait dans la première un trésor d'énergie morale se réservant en quelque sorte pour les grands dévouements : cette réserve n'était qu'une attente, elle ressemblait au silence que gardent les amours sincères, silence qui en dit plus que toutes les paroles.
La charité sera toujours le point où viendront se confondre la spéculation théorique la plus risquée et l'action pratique la plus sûre. S'identifier par la pensée et le cœur avec autrui, c'est spéculer au plus beau sens du mot : c'est risquer le tout pour le tout. Ce grand risque, l'homme voudra toujours le courir. Il v est poussé par les l'ius vivaces penchants de sa nature. Gœthe disait qu'un homme n'est vraiment digne de ce nom que quand il a « fait un enfant, bâti une maison et planté un arbre. » Cette parole, sous une forme un peu tri%iale, exprime très bien ce sentiment de fécondité inhérent à tout être, ce besoin de donner ou de développer la vie, de fonder quelque chose : l'être qui n'obéit pas à cette force est un déclassé, il souffre un jour ou l'autre, et il meurt tout entier. Heureusement, l'égoïsme absolu est moins fréquent qu'on ne le croit ; vivre uniquement pour soi est piuiot une sorte d'utopie se résumant dans celte formule naïve : « tous pour moi, moi pour personne. » Les plus humbles d'entre nous, dès qu'ils ont entrepris une œuvre, ne se possèdent plus eux mêmes : ils ne tardent pas à appartenir tout entiers à l'œuvre commencée, à une idée, et à une idée plus ou moins impersonnelle; ils sont tirés malgré eux par elle, comme la fourmi roulant sous le brin de paille qu'elle a saisi une fois et qui l'entraîne jusque dans des fondrières sans pouvoir lui faire lâcher prise.
Le promoteur de toutes les entreprises, petites ou grandes, de presque toutes les œuvres humaines, c'est renlhousiame,qui a joué un rôle si important dans les religions. L'enthousiasme suppose la croyance en la réalisation fossible de l'idéal, croyance active, qui se manifeste par effort. Le possible n'a le plus souvent qu'une démons-
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tralion, son passage aa réel; on ne peut donc le prouver qu'en lui ôtant son caractère distinctif, le pas encart. Aussi les esprits trop positifs, trop amis des preuves de fait, ont-ils cette infirmité de ne pouvoir bien comprendre tout le possible; les analystes distinguent trop exactement ce qui est de ce qui n'est pas pour pouvoir pressentir et aider la transformation constante de l'un dans l'autre. Il v a sans doute un point de jonction entre le présent et l'avenir, mais ce point de jonction est difficilement saisissable pour l'intelligence pure : il est partout et nulle part; ou, pour mieux dire, ce n'est pas un point inerte, mais un point en mouvement, une direction^ conséquemment une volonté poursuivant un but. Le monde est aux enthousiastes, qui mêlent de propos délibéré \e pas encore et le déjà, traitant l'avenir comme s'il était présent; aux esprits synthétiques qui dans un même embrassement confondent l'idéal et le réel; aux volontaires qui savent brusquer la réalité, briser ses contours rigides, en faire sortir cet inconnu qu'un esprit froid et hésitant pourrait appeler avec une égale vraisemblance le possible ou l'impossible. Ce sont les prophètes et les messies de la science. L'enthousiasme est nécessaire à l'homme, il est le génie des foules, et, chez les individus, c'est lui qui produit la fécondité même du génie.
L'enthousiasme est fait d'espérance, et pour espérer, il faut avoir un cœur\iril, il faut du courage. On a dit : le courage du désespoir ; il faudrait dire : le courage de l'espoir. L'espérance \dent se confondre avec la vraie et active charité. Si, au fond de la boîte de Pandore, est restée sans s'envoler la patiente Espérance, ce n'est pas qu'elle ait perdu ses ailes et qu'elle ne puisse, abandonnant la terre et les hommes, s'enfuir librement en plein ciel ; c'est qu'elle est avant tout pitié, charité, dévouement; c'est qu'espérer, c'est aimer, et qu'aimer, c'est savoir attendre auprès de ceux qui souffrent.
Sur la boîte de Pandore entr'ouverte où est restée ainsi l'espérance amie, prête à tous les dévouements pour les hommes et pour l'avènement de l'idéal humain, il faut écrire comme sur le coffret du Marchand de Venise qui contenait l'image de la bien-aimée : « Qui me choisit, doit hasarder tout ce qu'il a. »
L'objet de l'enthousiasme varie d'âge en âge : il s'est attaché à la religion, il peut aussi s'attacher aux doctrines et aux découvertes scientifiques, il peut surtout s'attacher aux croyances morales et sociales. De là celte nouvelle conséquence, que l'esprit même && prosélytisme^ qui semble si particulier aux religions, ne disparaîtra en aucui:e manière avec elles : il se transformera seulement. Chez tout homme sincère et enthousiaste, ayant à dépenser une surabondance d'énergie morale, on trouve l'étoiTe d'un missionnaire, d'un propagateur d'idées et de croyances. Après la joie de posséder une vérité ou un système qui semble la vérité, ce qui sera toujours le plus doux au cœur himiain, c'est de répandre cette vérité, de la faire parler et agir par nous, de l'exhaler comme notre souffle même, de la respirer e'. de l'inspirer tout ensemble. Il n'y a pas seulement douze apôtres dans l'histoire de l'humanité ; on compte encore aujourd'hui et on comptera dans l'avenir autant d'apôtres que de cœurs restés jeunes, forts et aimants. Il n'existe pas d'idée dans notre cerveau qui n'ait un caractère social, fraternel, une force d'expression et de vibration par delà le moi. L'ardeur à propager les idées aura donc, dans la société future, une importance aussi grande que l'ardeur à les découvrir. Le prosélytisme tout moral prendra pour but de communiquer à autrui l'enthousiasme du bien et du vrai, de relever le niveau des cœurs dans la société entière, principalement chez le peuple.
Ici on nous fera peut-être plus d'une objection; on nous signalera la difficulté de rendre populaire, indépendamment des religions, un enseignement de la morale conforme aux idées scientifiques de notre temps. Un professeur de la Sorbonne me soutenait un jour que, dans ce temps de crise des doctrines, tout enseignement un peu systématique de la morale, au lieu de la consolider, risque d'en altérer les fondements chez les jeunes esprits. Pas de théories, car elles aboutissent au septicisme; pas de préceptes absolus, car ils sont faux; il ne reste. à enseigner que des faits, de l'histoire : on ne trompe pas et on ne se trompe pas soi-même en alléguant un fait. En somme, plus d'enseignement proprement dit de la morale.
Nous croyons au contraire que, de toutes les théories si diverses sur les princijies de la morale, on peut déjà tirer un certain fonds d'idées commun, en faire un objet d'en-
seignement et de propagation populaire. Toutes les théories morales, même les plus sceptiques ou les plus égoïstes à leur point de départ, ont abouti à constater ce fait que l'individu ne peut pas vivre uniquement de soi et pour soi, que Tégoïsme est un rétrécissement de la sphère de notre activité, qui finit par appauvrir et altérer cette activité même. On ne vit pleinement qu'en vivant pour beaucoup d'autres. Nos actions sont comme une ombre que nous projetons sur l'univers ; pour raccourcir cette ombre et la ramener vers nous, il faut diminuer notre taille ; aussi le m-eilleur moyen pour se faire grand, c'est de se faire généreux, tandis que tout égoïsme a pour conséquence ou pour principe une petitesse intérieure. L'idée et le sentiment qui est au fond de toute morale humaine, c'est toujours le sentiment de la générosité; généreux et pliilantropiques deviennent eux-mêmes, pour qui les regarde sous un certain angle, les systèmes d'Épicure et de Bentham. C'est cet esprit de générosité inhérent à toute morale qu'un moraliste peut et doit toujours s'etTorcer de dégager, de faire pénétrer dans l'esprit de ses auditeurs. Que reste-t-il des longues années d'enseignement auxquelles a été vouée notre jeunesse ? Des formes abstraites? des idées plus ou moins scolastiques inculquées à grand peine? Non, tout cela se fond, se disperse ; ce qui subsiste, ce sont des sentiments. De l'enseignement de l'histoire se dégage un certain culte du passé et de nos traditions nationales, qui est utile, mais qui peut devenir dangereux s'il est poussé trop loin; de l'enseignement de la philosophie, une certaine ouverture d'esprit, une curiosité pour la recherche des causes, un amour de l'hypothèse, une tolérance à l'égard des doctrines opposées à la nôtre ; et que doit-il rester d'un enseignement bien suivi de la morale? Avant tout une générosité du cœur qui fait que, — sans nous oublier nous-mêmes, — du moins nous ne nous soucions plus uniquement de nous. Tous les autres enseignements élargissent l'esprit, celui-ci doit élargir le cœur. Il ne faut donc pas avoir peur de la diversité des systèmes moraux, parce qu'en somme ils n'ont pas trouvé de vérité psychologique et physiologique plus certaine, do fait plus vérifiable que l'amour, principe de tout altruisme, et qu'ils en viennent nécessairement à placer l'être humain dans cette alternative : se dessécher ou s'ouvrir. Les actions exclusivement égoïstes sont des fruits pourrissant sur l'arbre plutôt que de nourrir. L'égoïsme, c'est rétcrnelle
illusion de l'avarice, prise de peur à la pensée d'ouvrir la main, ne se rendant pas compte de la fécondité du crédit mutuel, de l'augmentation des richesses par leur circulation. En morale comme en économie politique, il est nécessaire que quelque chose de nous circule dans la société, que nous mêlions un peu de notre être propre et de notre vie à celle de l'humanité entière. Les moralistes ont eu tort peut-être de trop parler de sacrifice : on peut contester que la vertu soit, en son fond le plus secret, un sacrifice au sens rig-oureux du mot; mais on ne peut nier qu'elle soit fécondité morale, élargissement du moi, générosité. Et ce sentiment de générosité par lequel, quand on va au fond de soi, on y retrouve l'humanité et l'univers, c'est ce sentiment-là qui fait la base solide de toutes les grandes religions, comme il fait celle de tous les svstèmes de morale ; c'est pour cela qu'on peut sans danger, en se plaçant à ce centre de perspective, montrer la diversité des croyances humaines sur le bien moral et sur l'idéal divin : une idée maîtresse domine toujours cette variété, l'idée de l'amour. Etre généreux de pensée et d'action, c'est avoir le sens de toutes les grandes conceptions humaines sui' la morale et la religion.
D'ailleurs, est-il besoin du secours d'idées mythiques et mystiques pour comprendre la société humaine et ses nécessités, parmi lesquelles se trouve la nécessité même du désintéressement?Plus l'être humain de\àendra conscient, plus il aura conscience de la nécessité, de la rationalité inhérente à la fonction qu'il accomplit dans la société humaine, plus il se verra et se comprendra lui-même dans son rôle d'être social. Un fonctionnaire sans reproche est toujours prêt à risquer sa vie pour accomplir la fonction qui lui est dévolue, fut-ce la simple fonction de garde champêtre, de douanier, de cantonnier, d'employé de chemin de fer ou de télégraphe ; celui-là serait inférieur à ces très humbles employés qui ne se sentirait pas capable de braver lui aussi la mort à un moment donné. On peut se juger soimême et juger son idéal en se posant cette question : pour quelle idée, pour quelle personne serais-je prêt à riscjuer ma vie? — Celui qui ne peut pas répondre à une telle interrogation a le cœur vulgaire et vide ; il est incapabh' de rien sentir et de rien faire de grand dans la vie, puisqu'il est incapable de dépasser son individualité ; il est ini|)uissant et stérile, traînant son moi égoïste comme la toilue sa carapace. Au contraire, celui qui a présente à l'esprit la
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pensée de la mort en vue de son idéal, cherche à maintenir cet idéal à la hauteur de ce sacrifice possible ; il puise dans ce risque suprême une tension constante, une infatigable énergie de la volonté. Le seul moyen d'être grand dans la vie, c'est d'avoir la conscience qu'on ne reculera pas devant la mort. Et ce courage devant la mort n'est pas Je privilège des religions : il est en germe dans toute volonté intelligente et aimante, il est en germe dans ce sentiment même de l'universel que nous donnent la science et la phi losophie; il commence à se montrer dans ces élans spontanés du cœur, dans ces inspirations de l'être moral sembla ■ blés à celles du poète, que l'art et la morale cherchent à faire naître plus fréquemment en nous. Indépendammentde toute conception religieuse, la moralité a ce privilège d'être une des poésies les plus hautes de ce monde, dont elle est une des plus vivantes réalités. Cette poésie, au lieu d'être purement contemplative, est en action et en mouvement; mais le sentiment du beau n'en demeure pas moins un des éléments les plus durables du sentiment moral : la vie vertueuse, les Grecs le disaient déjà, c'est la vie belle et bonne tout ensemble. La vertu est le plus profond des arts, celui dans lequel l'artiste se façonne lui-même. Dans les vieilles stalles en chêne des chœurs d'église, amoureusement sculptées aux âges de foi, le même bois représente souvent sur une de ses faces la vie d'un saint, sur l'autre une suite de rosaces et de fleurs, de telle sorte que chaque geste du saint figuré d'un côté devient de l'autre un pétale ou une corolle : ses dévouements ou son martyre se transforment en un lys ou une rose. Agir et fleurir tout ensemble, souffrir en s'épanouissant, unir en soi la réalité du bien et la beauté de l'idéal, tel est le double but de la vie ; et nous aussi, comme les vieux saints de bois, nous devons nous sculpter nous-mêmes sur deux faces.
On nous objectera encore que la propagation et l'enseignement des idées morales, s'ils deviennent indépendants des religions, manqueront d'un dernier élément qui a sur les esprits religieux une puissance souveraine : l'idée de sanction après la mort, ou tout au moins la certitude de C3tte sanction. A quoi on peut répondre que le plus pur du sentiment moral est précisément de faire le bien pour le bien même. Et si on réplique que c'est un idéal chimérique, étant si élevé, nous répondrons à notre tour que ia force de l'idéal, pour se réaliser, deviendra d'autant plus grande dans les sociétés futures que cetidéal seiaplacé
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plus haut'. On croit que les idées les plus élevées sont les moins faciles à propager dans les masses : c'est une erreur que l'avenir démentira sans doute de plus sn plus. Tout dépend du talent de celui qui répand ces sentiments et ces idées : le génie de Jésus et des Evangélistes a plus fait pour propager la moralité sur la terre, en exprimant sous une forme populaire et sublime tout ensemble les plus hautes idées morales, qu'en menaçant les hommes de la vengeance divine et des flammes de la géhenne. Dans cette parole : « Aimez-vous les uns les autres ; à ce signe tous connaîtront que vous êtes mes disciples, si vous avez de l'amour les uns pour les autres », dans ce précepte admirable et éternel il y a plus de force pratique inépuisable que dans ces autres apostrophes dont nous sourions aujourd'hui : « Vous serez jetés dans le feu... Il y aura des pleurs et des grincements de dents. » Déjà, dans le passé même, c'est sous la protection des sentiments les plus élevés que se sont produites les plus grandes révolutions religieuses ; ces sentiments resteront dans l'avenir, dépouillés des idées superstitieuses auxquelles ils furent longtemps associés, La religion a pu faire par milliers des martyrs courant gaiement aux supplices ; c'est une tâche sans doute plus difficile encore, mais après tout non moins réalisable, de faire des millions de simples honnêtes gens. La moralité ne perdra pas de sa force pratique en se montrant de plus en plus ce qu'elle est, c'est-à-dire le but le plus haut que puisse se poser l'homme : la vraie idée de la moralité se confond avec la charité , et la charité véritable ne va pas sans un désintéressement absolu, qui n'attend une récompense ni des hommes ni de Dieu. La reconnaissanr,e ne doit jamais entrer dans les attentes de la vie, dans les espérances par lesquelles on escompte l'avenir : ce serait d'ailleurs un bien mauvais calcul. Il faut prendre la reconnaissance quand elle vient, comme par surcroît, en être surpris et réjoui comme d'un véritable bienfait. Il est même bon et il est raisonnable de ne jamais faire le bien qu'en s'attendant à l'ingratitude. Et de même il faut se résigner à ne pas recevoir après la mort un prix de sa bonté. L'enseignement moral le plus pratique est celui qui s'adresse aux sentiments les plus généreux.
Pour soutenir la nécessité de l'idée de sanction dans l'enseignem'^nt et dans la propagation de la morale, on nous a