‹ L'irréligion de l'avenirChapitre 74 sur 104 · Voir noire Esqtàsse d'une morale, p. 236 et · texte numérisé non relu

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l'association des volontés. 355

présenté un jour l'argument suivant, exprimé sous une forme vive et anecdotique. Baudelaire, dit-on, vers les derniers temps de sa vie intellectuelle, avait tracé le canevas d'un grand drame destiné à étonner les partisans de la morale a bourgeoise » . Le héros de ce drame, dépouillant tous les préjugés vulgaires, commettait run après l'autre, et avec un égal succès, les forfaits réputés les plus épouvantables, tuait son père, déshonorait son frère, violait sa sœur et sa mère, trahissait son pays ; enfin, son œuvre accomplie, en possession de la fortune et de l'estime publique, on le voyait, retiré dans quelque beau site sous un doux climat, s'écrier le plus tranquillement du monde : « Maintenant jouissons en paix du fruit de nos crimes. « — Quelle réponse, me disait-on, ferez-vous à cet homme et à ceux qui seraient tentés de l'imiter, si vous n'avez pas les menaces de la religion et la perspective des peines futures? comment troublerez-vous les jouissances que le criminel se promet?

Recherchons d'abord quelles peuvent être ces jouissances si désirables. Le héros de Baudelaire est naturellement incapable d'éprouver les plaisirs de la famille et du foyer : pour qui a tué son père, avoir un fils n'offre rien de bien désirable. Il est incapable également d'éprouver l'amour de la science pour la science, car l'homme qui aurait pu aimer la science pour elle-même y aurait trouvé assez d'apaisement pour perdre toute chance de devenir un grand criminel. Goûtera-t-il de bien vives jouissances esthétiques? La délicatesse morale et la délicatesse esthétique se touchent en général d'assez près : il est peu probable que l'être incapable de remords, et à qui échappent ainsi toutes les nuances de la vie morale, soit apte à saisir les nuances du beau, à éprouver dans toutes ses variétés et ses vivacités l'émotion esthétique'. La capacité d'une sincère admiration pour le beau correspond toujours à la possibilité de fortes répulsions pour le laid, et la répulsion pour le laid ne va guère sans une répulsion semblable pour la laideur morale. Il est vrai que Byron a inventé des héros sataniques accomplissant les crimes les plus noirs sans rien perdre de leur élégance, de leurs belles façons, de leur haute éducation de grands seigneurs ; mais de' tels héros, en supposant qu'ils puissent exister dans la réalité, sont extrêmement malheureux; ils

1. Voir nos Problèmes de l'esthétique contemyoraiyie , l" partie.

ont, d'après Byron lui-même et ses disciples, des remords raffinés, qui n'en sont pas moins cuisants, le dégoût de la vie, la misanthropie; ils ne peuvent comprendre que l'art pessimiste, qui n'a d'autre effet que de retourner le couteau dans leur plaie : leurs jouissances esthétiques se transforment alors en véritables déchirements. Si l'on quitte le byronisme pour s'en tenir à la réalité connue, on peut douter qu'un vrai criminel puisse goûter des plaisirs esthétiques beaucoup plus relevés que ceux d'un garçon boucher ayant reçu quelque instruction. Ses jouissances tourneront donc dans le cercle banal du vin, du jeu et des belles; mais il ne pourra même pas s'enivrer de bon cœur, car on parle dans l'ivresse ; s'il est prudent, il jouera peu, car il se ruinerait; restent donc les femmes, qui sont en effet la consolation habituelle des scélérats. De tout temps c'est dans les mauvais lieux que la police est allée chercher les criminels le lendemain de leur crime. Eh bien, en vérité, nous ne voyons aucune raison, si ce n'est des raisons de police et de défense sociale, pour enlever à des misérables les jouissances restreintes qui leur restent dans l'existence. Ce serait faire beaucoup d'honneur au héros de Baudelaire que de vouloir lui donner l'immortalité pour lui faire payer le plus cher possible dans l'autre vie les quelques baisers qu'il a pu acheter dans celle-ci avec son or ensanglanté. INous n'avons à lui souhaiter aucune souffrance. Celle qu'on désirerait qu'il pût éprouver, c'est celle du remords, mais le remords est un signe de supériorité. Les vrais criminels, les criminels de tempérament, ceux qui sont atteints de ce qu'on appelle la folie morale, ignorent absolument le remords parce qu'ils sont parfaitement adaptés au crime ; ils sont faits pour le milieu amoral où ils vivent, et ils s'y trouvent à l'aise, ils n'éprouvent pas le désir d'en changer. Pour sentir qu'une porte est basse, il faut être de grande taille. Si lady Macbeth avait eu la main assez rude et l'œil assez myope, elle n'aurait jamais désiré ôter de sa main la tache de sang. En général, pour souffrir, il faut toujours dépasser plus ou moins son milieu. Le criminel qui éprouve des remords est donc moins écarté du type humain que celui qui n'en n'éprouve pas. Le premier peut redevenir homme avec certains efforts ; le second, ignorant même la ligne de démarcation qui le sépare de l'humanité, est incapable de la franchir; il est muré dans son crime; c'est une brute ou un fou.

— Mais, obj cetera- t-on, si cette brute ou ce fou dont vous

parlez n'a sur la tête aucune menace divine, sa situation no ae\-iendra-t-elle pas enviable pour beaucoup de gens, qui travailleront à détruire en eux les instincts moraux et humains pour se placer précisément dans la position de cet homme? — Nous ne croyons pas que la foi à la sanction religieuse apporte un grandchangemont à l'aspect qu'un tel être, malade moralement, présente pour tout être sain. Le crime ne peut offrir pour l'homme qu'un seul attrait, celui de la richesse qu'il a chance de se procurer. Mais la richesse, quelque prix qu'elle ait aux yeux populaires, n'est pourtant pas sans commune mesure avec tout le reste. Proposez à un pauvre de le rendre millionnaire en lui donnant la goutte, il refusera s'il a l'ombre de raison. Proposez-lui d'être riche sous la condition d'être bancal ou bossu, il refusera probablement aussi, surtout s'il est jeune ; toutes les femmes refuseraient. La difficulté qu'on éprouve à recruter certains états, même bien rétribués, comme celui de bourreau, montre encore qu'aux yeux du bon sens populaire l'argent n'est pas tout. S'il était tout, nulle menace religieuse ne pourrait empêcher l'assaut universel donné aux richesses'. Je connais des femmes et aussi des hommes qui refuseraient une fortune s'il fallait l'acquérir dans l'état de boucher, — tant sont fortes certaines répugnances , même purement sentimentales et esthétiques. L'horreur morale du crime, plus puissante dans lagénérahté des cœurs que toute autre répugnance, nous écartera donc toujours des criminels, quelles que soient les perspectives de l'au-delà de la vie.

Cette horreur no sera que plus forte lorsque, au sentiment habituel de haine, de colère et de vengeance que nous cause la présence d'un criminel, se sera substitué par degré le sentiment de la pitié, — de cette pitié que nous éprouvons pour les êtres inférieurs ou mal venus, pour les monstruosités inconscientes de la nature. On peut parfois se prendre à envier le sort de celui qu'on hait; mais on ne peut souhaiter d'être à la place du misérable qui vous fait

1. M. de Molinari a calculé les chances de mort auxquelles on s'expose en exerçant régulièrement le métier d'assassin et certaines prolessions dangeieuses comme celle de mineur. 11 est arrivé aux résultats suivants : un assassin court moins de risques de mort qu'un mineur : « une compagnie d'assurance qui assurerait des assassins et des ouvriers mineurs, pourrait demander aux premiers une prime inférieure à celle qu'elle serait obligée d'exiger des seconds. » V. dans notre Esauisse d'une morale le chapitre sur le risque et la lutte, 1. IV.

pitié. La haine, pour qui sait l'approfondir, renferme encore quelque centre caché d'attraction et d'envie; mais il n'est pas, pour arrêter le désir, de barrière morale plus haute et plus définitive que la pitié.

Le seul élément respectable et durable dans l'idée de sanction, ce n'est ni la notion de peine ni celle de récompense, c'est la conception du bien idéal comme devant avoir une force suffisante de réalisation pour s'imposera la nature, envahir le monde entier : il nous semblerait bon que l'homme juste et doux eût un jour le dernier mot dans l'univers. Mais ce règne du bien que l'humanité rêve n'a pas besoin, pour s'établir, des procédés de la royauté humaine. Le sentiment moral peut se considérer lui-même comme devant être la grande force et le grand ressort de l'univers; cette ambition de la moralité à envahir progressivement la nature, par l'intermédiaire de l'humanité, est ce qu'il y a de plus élevé dans le domaine philosophique ; c'est aussi ce qu'il y a de plus propre à entretenir l'esprit de prosélytisme. Nul mythe n'est ici nécessaire pour exciter l'ardeur du bien et le sentiment de l'universelle fraternité. Ce qui est g-rand et beau se suffit à soi-même, porte en soi sa lumière et sa flamme.

Quelles que soient les croyances que les hommes partag-eront un jour sur l'exist'^nce après cette vie et les conditions qui rendent possible le triomphe final du bien, il est une dernière idée morale et sociale qui sera toujours facile à conserver et à propager parmi eux, parce qu'elle est le fond de toutes les religions sans être vraiment attachée à un dogme religieux : c'est le culte du souvenir, la vénération et l'amour des ancêtres, le respect de la mort et des morts. Loin de diminuer nécessairement avec la religion, le respect des morts pourra s'accroître encore, parce que le sentiment méla[)hvsique de l'inconnu de la moi't ira croissant. L'esprit démocratique lui-même porte les foules aune admiration inquiète devant le perpétuel nivellement de la mort, qui passe sans cesse sur riiumanité, arrête également tout excès de misère ou de bonheur, nous prend tous et nous jette pêle-mêle dans le grand abhne, au bord duquel, si attentive que l'oreille se penche, elle n'a jamais entendu remonter de bruit de chute.

Les Grecs, le peuple qu'on s'accorde à nous montrer comme le moins religieux des peuples antiques, était celui qui vénérait le mieux ses morts. La cité le plus irréligieuse des temps modernes, Paris, est celle où la fête des morts

l'association des sensibilités. — l'art. 359

est le plus solennelle, où le peuple entier se lève pour la télébrer : c'est aussi celle où nous voyons le « gavroche » 1« plus railleur se découvrir pourtant devant la mort qui pisse, saluer sur son chemin l'image visible de l'éternelle éiig-me. Le respect des morts, qui relie les générations l'une à l'autre et reforme les rangs brisés, qui donne l'immDrtalité la plus certaine, celle du souvenir et de l'exemph, n'a pas de raison pour disparaître dans le morcellement des religions. La Fête-Dieu peut s'oublier ; la fête des m(rts durera autant que l'humanité même.

III — l'association des sensibilités — CULTE DE l'art et de la NATURE

I — La troisième idée qui survivra aux religions, et qu'dles n'ont encore qu'imparfaitement réalisée jusqu'ici, c'eft la libre association des sensibilités en vue d'éprouver en sommun une émotion esthétique d'un genre élevé et mo-alisateur ; voilà ce qui restera du cérémonial des divers cules. La part de l'art déjà existante dans toute religion s'ei dégagera ; elle deviendra indépendante de toute traditbn, de tout symbolisme pris trop au sérieux et conséquanment voisin de la superstition. La science, la métaph'isique, la morale, chacune par son côté, aboutissent à la joésie et, par cela même, à quelque chose d'analogue au sertiment religieux.

la pure abstr'action, par laquelle le savant pourrait éclapper au sentiment, est un état d'esprit instable et passa^r : il y a dans l'abstraction quelque chose de fictif, pusque dans la réalité il n'existe rien d'abstrait ; aussi ne vait-elle que comme méthode : son but est d'arriver à saisirun des côtés de la réalité pour embrasser ensuite la rcalitt entière. Tout résultat général auquel elle arrive tôt ou tari peut devenir objet de sentiment. «Les progrès delà scimce, dit M. Spencer, ont été de tout temps accompagnés d'm progrès correspondant dans la faculté d'admirer. » Cete faculté ne peut que se développer à l'avenir, quand l'bmme arrivera à une conception moins fragmentaiïti et

360 L'iRRÉJilGION DE L'AVENIE.

vraiment synthétique de l'univers. L'admiration est un de» ré.sidus du sentiment religieux, une fois dépouillé de tout ce qu'il a de factice et de transitoire. L'homme s'étonneia toujours et contemplera, quoique peut-être un momeit doive venir où il ne s'ag'enouillera plus. Le génie de l'artiste, même quand il s'inspire des grandes idées philosophiques ou cosmologiques, demeure tout différent du gérie proprement religieux, qui a pour caractère distinctif d'ère dogmatique. Quel peuple plus poète et moins religieux eue les Grecs? La poésie, comme la métaphysique, consiste dans des constructions de l'imagination et de la pensée jui peuvent se varier à l'infini, qui tendent à envahir tout le champ du possible ouvert à l'esprit. La religion dogmitique, au contraire, restreint plus ou moins la féconiité de l'imagination ou de la pensée philosophique : elle ne va pas sans une certaine pauvreté de l'esprit qui s'en tieit à telle ou telle conception une fois donnée, toujours la mène, et n'en veut plus sortir, fatigué de créer. L'hypottëse métaphysique sans le dogme, avec sa variété et sa liberté, ne peut manquer d'être féconde dans le domaine mèm; de l'art : elle ne reste jamais dans l'abstrait, elle produil un sentiment correspondant, un sentiment proprement joétique, qui n'est pas l'assurance naïve de la foi, mais qui et la transformation du monde réel sous l'influence de la peisée concevant l'idéal. Pour le philosophe comme pour le pcéte, toutes les surfaces que saisit la science, toutes les fornes de ce monde, sous le doigt qui les touche, sonnent nonpas le vide, mais pour ainsi dire l'intériorité de la vie : dles ressemblent à ces marbres d'Italie dont les ^dbrations sont musicales, comme leurs formes sont harmonieuses. Ily a une harmonie du dedans qui peut coexister avec cellcdes surfaces ; la science nous montre les lois du dehors, la jhilosophie et la poésie nous mettent en sympathie avei la vie intérieure. S'il est impossible de nier, avec les idéalités purs, qu'il v ait de l'objectif dans le monde que nous mus représentons, on ne peut dire où il commence et où le aibiectif finit. 11 existe entre le Naghiri et le Yarkand me peuplade presque inconnue appelée Hunza, dont la langue présente ce caractère qu'il est impossible de séparer du substantif l'idée de la personne humaine : on ne peutpar exemple exprimer isolément l'idée de cheval; il faut tire ni(m cheval, ou ton cheval, ou 6ï>?î cheval. Avec une \xvf^ue plus parfaite que celle de cette peuplade sauvage, mus sommes comme elle dans l'absolue impossibilité d'abstràre

L'ASSOCIAT ION DES SENSIBILITÉS. — L'AET. 361

la personnalité humaine des choses, surtout quand il s'agit non plus des menus objets extérieurs, mais de la représentation de l'ensemble du cosmos. Il n'existe pas un monde isolément, mais le vôtre, mais le mien, mais le monde humain. L'homme est si étroitement mêlé à sa conception de l'univers, qu'il est impossible de savoir ce qui resterait, nous ôtés, de notre univers, et ce qui resterait de nous si on nous isolait du monde. Aussi le métaphysicien et le poète aboutissent-ils tous les deux à l'animation universelle, à la projection de l'homme en toutes choses. Au plus haut point de leur essor, la poésie et la philosophie viendront se confondre ; la métaphysique est une sorte de poésie de l'esprit, comme la poésie est une sorte de métaphysique des sens et du cœur. Les deux nous font concevoir le monde d'après ce que nous trouvons en nous-mêmes, et après tout, puisque nous sommes le produit du monde, il doit y avoir dans le grand tout quelque chose de ce qui est en nous. Pour aller au fond des choses, il faut descendre au fond de sa pensée. La poésie est une chose légère et ailée, a dit Platon : il voulait parler surtout de la poésie du poète, celle des mots sonores et harmonieux; mais la poésie du métaphysicien, celle des idées profondes et des causes cachées, celle-là aussi a des ailes, et ce n'est pas seulement pour se jouer à l'entoQr des choses, pour glisser comme l'oiseau de l'air à la surface du sol ou à celle des eaux. Elle doit être comme ces oiseaux plongeurs qui, au lieu de se jouer à fleur d'eau, s'enfoncent dans la nappe limpide, puis, au risque d'être asphyxiés, marchent sur le fond opaque et dur qu'ils fouillent à coup de bec; tout d'un coup on les voit ressortir de l'eau en secouant leurs plumes, et on ne sait d'où ils viennent : souvent leurs coups de bec sont perdus, parfois cependant ils rapportent quelque graine profonde; ils sont les seuls êtres qui se servent ainsi de leurs ailes non seulement pour glisser et effleurer, mais pour pénétrer et pour chercher le fond. Le dernier mot de l'art des poètes comme de celui des penseurs, ce serait d'arriver à saisir sous le flot mouvant et les ondulations des choses le secret de la nature, qui est aussi le secret de l'esprit.

IL — Plus les religions dogmatiques s'aflaiblisscnt, plus il faut que l'art se fortifie et s'élève. L'être humain a besoin d'une certaine dose de distraction et même, comme dit Pascal, de « divertissement ». Celui qui est tout à fait ré-

duit à la bestialité, comme tel ouvrier anglais ou allemand, ne connaît qu'une distraction au monde : manger et boire, boire surtout. On sait en etTet que bien des ouvriers anglais ne vont ni au théâtre ni au temple, ne lisent pas, ne connaissent même pas les jouissances du home: la taverne et je gin remplacent également pour eux l'art, la famille et la religion. L'opium joue le même rôle en Chine. Ceux qui ne savent pas se divertir s'abrutissent; cela encore est un changement pour eux, une variété dans la monotonie des jours, une solution de continuité dans la chaîne des misères. Il faut de temps en temps oublier : un ancien disait même qu'il aimerait mieux la science d'oublier que celle de se souvenir. Pour oublier, l'homme le plus grossier n'a que le sommeil de l'ivresse'. A un degré plus élevé, on trouve l'art et l'adoration. Ce sont les deux formes de l'oubli les plus légères et les plus suaves.

La somme d'activité dépensée par l'homme dans la sphère religieuse ou esthétique peut apparaître au premier moment comme inutile et parfois nuisible; mais il faut songer que l'humanité a toujours un surplus d'activité à dépenser d'une manière ou d'une autre : or, la prière et les exercices de piété, en [dJ\i(\uexercirfs et occupations, sont un des passe-temps les moins nuisibles, une des dépenses les moins vaines de l'activité. La prière a été jusqu'ici l'art des pauvres, comme l'église a été leur théâtre. Sans doute l'art et la prière ne peuvent faire à eux seuls le fond de la vie. Les mystiques se sont imaginé que c'était la vie pratique qui était le divertissement, et que le seul fond sérieux des choses était la contemplation religieuse. Ils prenaient ainsi l'envers même de la vérité. Les préoccupations de l'art ou de la métaphysique doivent dominer la vie luimaine, non l'absorber. La religion surtout, avec ses mythes, renferme une trop grande part d'illusion et de chimère pour qu'on puisse \dvre d'elle : c'est une nuée colorée et rayonnante qui flotte sur une cîme par dessus nos têtes; si nous voulons monter jusqu'à elle, y entrer et nous y mouvoir, nous nous apercevons (ju'elle est vide, qu'elle est intérieurement sombre : c'est un nuage lourd et glacé comme tous les autres, doré seulement d'en bas par l'illusion du regard.

1. Tous les peuples malheureux, esclaves ou exilés, boivent. Les Irlandais elles l'oloiiais sont, d'après des statistiques, les populations les plus ivrognes de l'Europe.

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La poésie des religions peut survivre à leur dogmatique : o.ommc articles de foi, leurs idées sont aujourd'hui des anachronismes ; comme conceptions pratiques et philosophiques, elles sont en partie impérissahles, à l'ég'al de toute œuvre d'art. « Qui voudra, dit Lange, réfuter une messe de Palestrina ou accuser d'erreur la madone de Raphaël? » Les religions ont inspiré tout un cycle d'œuvres littéraires et artistiques, ces œuvres leur survivront, du moins en partie : elles seront ce qui les justifiera le mieux un jour. Que nous reste-t-il des croisades aujourd'hui? Parmi les meilleures choses qu'elles nous ont données, il faut compter quelques fleurs rapportées des pays lointains et propagées chez nous, — comme les roses de Damas, — des couleurs et des parfums qui ont survécu à la grande chevauchée de l'Europe contre l'Asie, au heurt d'idées et de passions éteintes aujourd'hui pour jamais.

Les prêtres, à certains points do vue, sont des artistes populaires ; seulement le véritable artiste doit se modifier avec le temps, comprendre les œuvres nouvelles, ne pas répéter indéfiniment le même thème musical ou poétique. Le côté faible de l'esthétique religieuse, c'est qu'elle ne connaît qu'un nombre restreint de drames ou de mystères qu'elle répète sans se lasser depuis des siècles. Elle devra un jour changer son répertoire. Qu'on se réunisse pour éprouver en commun une émotion à la fois esthétique et sérieuse, pour voir ou entendre quelque chose de beau, rien de mieux ; mais que cette émotion soit indéfiniment la même et que toute représentation ne soit qu'une répétition, c'est ce qui devient inadmissible. Le rite est inconciliable avec le double but que l'art se propose : variété et progrès dans l'expression des sentiments, variété et progrès dans les sentiments eux-mêmes. Il faudra donc tôt ou tard que l'art rudimentaire du rituel fasse place à des arts véritables et progressifs, parla même loi qui a fait que l'architecture instinctive et éternellement la même des oiseaux ou des insectes est devenue chez l'homme une architecture infiniment variée, qui a produit et produit encore les chefsd'œuvre les plus divers, depuis Notre-Dame de Paris jusqu'à l'Alhambra.

En général, les hommes se réunissent pour écouter. La conférence ou le sermon, les chants, telle est la partie qui semble devoir subsister la dernière dans le culte religieux. Elle se retrouvera probablement, plus ou moins tranformée, dans les associations de l'avenir comme dans celles du

passé. Un point prendra une importance croissante dans toute parole adressée au peuple : c'est le côté instructif; on ne doit parler au peuple que pour lui apprendre quelque chose. Or, il y a trois sortes d'instruction : l'instruction scientifique, 1 instruction littéraire, l'instruction morale ou métaphysique. La première devra être donnée dans une proportion toujours croissante non seulement à l'école, mais dans tout lieu où se réunissent les adultes. Les deux autres sortes d'instruction pourraient être données simultanément par le moyen de lectures bien choisies. Ce qu'il y a de plus intéressant dans beaucoup de sermons ou de conférences, ce sont les textes et les citations apportés par le prédicateur. Le choix de ces textes, la manière dont ils sont expliqués, mis à la portée de la foule, c'est là ce qui fait la valeur du sermon ; en d'autres termes, ce dernier est d'autant meilleur qu'il est plus simplement la lecture setitie et expliquie d'une des belles pages des bibles humaines. Déjà en Allemagne, en Angleterre, aux Indes, les prédicateurs de certaines sectes très libérales prennent indifféremment le texte de leurs sermons dans tous les livres sacrés de l'humanité. On peut concevoir une époque plus libérale encore oii ces textes seraient empruntés non seulement aux poètes des anciens âges, mais aux génies incontestés de tous les temps ; il se trouvera des lecteurs et des commentateurs populaires pour toutes les grandes œuvres humaines. La plus complète expression du sentiment dit religieux, en dehors des vastes épopées hindoues ou juives, se rencontre après tout dans les chefs-d'œuvre profanes, depuis Platon et Marc-Aurèle jusqu'à l'hymne au devoir de Kant, depuis les drames d']']scliyle jusqu'à \ Hamlet de Shakspeare, au Polyeucte de Corneille ou aux Coyitempl/itioiia de V. Hugo.

Les « prophètes religieux », comme les prêtres, seront rcmj)lacés par les grandes individualités de tous les ordres de la pensée humaine, de la poésie, de la métaphysique et de la science. Chacun de nous pourra parmi eux se choisir son prophète, préférer le génie qui s'adapte le mieux à son inlelh'gence personnelle et peut le mieux lui servir d'intermédiaire avec l'éternelle vérité. Chacun de nous n'en restera pas moins son propre prêtre'.

1. << Le prophélisnie n'est pas mort, il s'est épanoui et il se perpétue sous à'aulres noms. La réforme religieuse et la spiritualité relifiieuse.rémanci-

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Outre la poésie et l'éloquence, l'art le plus religieux, c'est-à-dire le plus capable d'eng-endrer des émotions cornmûries et sympatl tiques d'un genre élevé, a été et sera la musique. Wagner n'avait pas absolument tort d'y voir la religion de l'avenir ou tout au moins le culte de l'avenir. Nous ne parlons pas seulement de la musique instrumentale, mais encore et surtout de la musique vocale, de ces chœurs qu'on rencontre si souvent en Allemagne, oii viennent s'unir tant de voix en un même chant, où elles se rythment sur la même mesure, réglées et emportées toutes ensemble par le génie. Ainsi comprise, la musique est vraiment religieuse et sociale '.

Au reste, il n'est presque pas d'art qui ne soit conciliable avec la gravité du sentiment religieux, car tout art, par ses parties les plus hautes, non moins que la poésie et la musique, éveille la pensée contemplative et philosophique. On peut donc croire avec Strauss que la religion se laissera envahir graduellement par l'art, se fondra peu à peu avec lui. Dès maintenant, il y a des différences de genre plutôt que des oppositions entre l'art profane et l'art que nous appelons sacré. Ces différences subsisteront toujours : il est évident qu'un jms redouhlé, par exemple, ne peut jamais être le symbole d'une idée vraiment profonde sur la nature, l'humanité ou l'infini. L'esthétique religieuse continuera donc d'exclure certaines formes inférieures de l'art tout en devenant toujours plus large et plus tolérante.

L'art, pour remplacer la religion, devra accomplir un

pation des autorités oppressives, la guerre aux institutions corruptrices, "la poésie religieuse, la philosophie de Thistoire, etc., sont, à divers titres, ses représentants dans le monde moderne. C'est le vieux tronc qui s'est déployé en branches. » (M. Albert Ré ville, p. 229, Prolégomènes de l'Histoire des religions.

1. Actuellement la musique fait partie du culte; mais de deux choses l'une: ou elle est faite par les fidèles, et elle est assez mauvaise, vu l'ignorance musicale de la plupart d'entre eux ; ou elle est faite en dehors des fidèles, et elle aurait alors plus de chances d'être bonne, mais elle est en général assez mal choisie. 11 est probable qu'un jour l'éducation musicaie se répandra infiniment plus qu'aujourd'hui. Il ne serait pas plus difficile, et il serait plus utile d'apprendre aux enfants les éléments de la musique que de leur apprendre le mystère de ''incarnation. — De plus, en prenant la musique dite religieuse non pas seulement dans le répertoire trop étroit des œuvres sacrées, mais dans tous les maîtres classiques, on serait assuré d'entendre de belle musique, de style et de mouvements variés, capable de plaire à tous ceux chez qui le goût esthétique est développé.

366 l'ieréligion de l'ayexie.

certain nombre de progrès nécessaires, non seulement dans ses formes, mais dans ses moyens extérieurs de manifestation. Remarquons combien les représentations de l'église ou du temple sont mieux organisées au point de vue hygiénique que celles des arts. Point ou peu de veillées, des édifices immenses où Ton respire largement, oii la température est à peu près constante; enfin un exercice esthétique qui est une réparation, au lieu d'être une dépense. Comparez à cela les salles de concert, les théâtres, où l'on s'entasse sous des lustres trop brillants, où l'on s'enfièvre, où l'on se dépense do cent façons, d'où l'on sort fatigué, affaibli physiquement et cependant excité, poursuivi par des images sensuelles. Les architectes des églises entendaient infiniment mieux l'hygiène que ceux de nos théâtres. En voulant enfermer le ciel sous leurs voûtes immenses, ils ont deviné vaguement qu'il fallait, pour la poitrine des hommes comme pour leur cœur, de l'air, et encore de l'air. Chez les Grecs, là où l'art était une véritable religion, on ne connaissait que les théâtres en plein jour et eu plein air, où le corps pouvait véritablement se reposer, pendant que l'esprit se laissait emporter aux fantaisies de l'art.

Comme l'art profane actuel doit subir quelques transformations pour satisfaire pleinement les tendances d'une nature saine et bien équilibrée , l'art religieux devra, pour se sur^dvre en ses plus hautes tend.^nces, se dépouiller des éléments qui semblent précisément le constituer aujourd'hui, le merveilleux du fond et le cotivenu de la forme. Tout art, nous l'avons vu. a longtemps eu besoin du merveilleux pour captiver les hommes : le grand art aujourd'hui cesse d'y faire appel. D'un autre côté, tout art a commencé aussi par le convenu, le conventionnel, le cérémonial, et s'en affranchit par degrés. On peut même établir cette loi générale : plus les arts deviennent parfaits, plus ils deviennent expressifs, c'est-à-dire plus ils cherchent à traduire au dehors le sentiment; d'autre part, plus ils sont expressifs et traduisent le sentiment qu'ils veulent exprimer, plus ils excluent le convenu et le pompeux. Toute expression qui serait une traduction amplifiée et exagérée de l'émotion est supprimée. L'artiste, vis-à-vis de l'émotion intérieure, se trouve dans la même position que le traducteur d'une grande œuvre : sa traduction semblera aujourd'hui d'autant plus parfaite qu'elle serrera le texte de plus près, qu'elle sera pour ainsi dire juxtali-

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